Politique

Coronavirus en Asie : comment gérer la deuxième vague ?

Des soignants chinois opèrent des tests d'amplification de l'acide nucléique à des résidents de Wuhan, capitale provinciale du Hubei et premier foyer officiel de la pandémie de coronavirus, le 15 mai 2020. (Source : Reuters)
Des soignants chinois opèrent des tests d'amplification de l'acide nucléique à des résidents de Wuhan, capitale provinciale du Hubei et premier foyer officiel de la pandémie de coronavirus, le 15 mai 2020. (Source : Reuters)
Le profil de l’épidémie continue sa mutation en Asie. Certains pays avaient semblé épargnés jusqu’à mi-mars ? Ils sont aujourd’hui au cœur d’une puissante première vague dont on ne voit pas encore le point d’inflexion. Il s’agit essentiellement de l’Asie du Sud – Inde, Pakistan et Bangladesh –, de l’Indonésie et des Philippines. Les pays d’Asie du Nord-Est et du Sud-Est avaient, eux, maîtrisé ou contenu l’épidémie ? Ils ont connu deux types de résurgences : la vague des « cas importés » vers le milieu du mois de mars et plus récemment, l’apparition de nouveaux clusters dont le plus important concerne Singapour. Ces deuxièmes vagues ont imposé de très strictes mesures de contrôle aux frontières, et une grande réactivité pour contenir et résorber les nouveaux foyers épidémiques. Les résultats obtenus sont convaincants et l’Asie du Nord-Est parvient à maintenir le contrôle du Covid-19.

La vague des cas importés

En Chine, la première vague de l’épidémie s’essouffle, trois semaines après le « blocus » de Wuhan et du Hubei, décidé le 23 janvier. Dès le 6 mars, le nombre de nouvelles contaminations tombe en dessous de la barre des 100 par jour. L’attention des autorités se porte de façon croissante vers les « cas importés » en provenance d’Iran, d’Europe et d’Amérique du Nord – ils constituent la majorité des nouveaux cas. Des mesures très strictes sont prises : interdiction d’entrée sur le territoire pour les touristes étrangers, tests à l’aéroport et mises en quarantaine systématiques pour les nationaux et les résidents permanents – elle s’applique même aux voyageurs testés négatifs.
Taïwan avait remarquablement géré la première vague. Mais l’île est également confrontée à une « vaguelette » de contaminations importées vers la mi-mars et prend dès le 20 mars des mesures similaires à celles de la Chine. Le surplus de cas se résorbe en une quinzaine de jours.
La Corée du Sud avait dû faire face à une première vague de contaminations très brutale entre le 21 février et le 11 mars. La seconde vague, cette fois-ci importée des États-Unis et d’Europe une dizaine de jours plus tard, provoqua 227 cas importés, enregistrés jusqu’au 25 mars. Hors confinement, les mesures prises ont été proches de celles adoptées par la Chine : arrêt du tourisme, tests systématiques à l’arrivée sur le territoire, quarantaine à domicile pour les cas négatifs et dans des centres spécialisés pour les cas positifs.
Singapour avait dû fermer complètement ses frontières face à une multiplication des cas importés, qui représentaient 58 % des contaminations à la date du 23 mars. Hong Kong connaît la même situation entre le 17 et le 27 mars, avec une montée en flèche des contaminations, dont les deux tiers proviennent d’Europe ou d’Amérique du Nord. A partir du 19 mars, les voyageurs doivent porter un bracelet doté d’une code QR permettant de les tracer en permanence pendant 14 jours. Puis l’entrée sur le territoire des étrangers est interdite à partir du 25 mars.
Le Japon identifie également une résurgence de cas liés à des voyageurs provenant d’Europe durant la seconde quinzaine de mars. Les interdictions d’entrée sur le territoire nippon sont généralisées à compter du 2 avril, ce qui n’empêche pas la contagion de prendre de l’ampleur jusqu’à la fin du mois d’avril. L’état d’urgence sanitaire décrété par le gouvernement le 7 avril pour Tokyo et 6 autres préfectures, est élargi à l’ensemble du pays le 16 avril, et prolongé jusqu’à fin mai.

Le modèle asiatique n’est que partiellement suivi en Europe

La fermeture des frontières à l’extérieur de l’Union européenne et de l’espace Schengen a été décrétée à partir du 17 mars. Mais cette fermeture n’a pas empêché une dissémination des contaminations entre pays européens, pourtant les plus touchés par la première vague. Le risque sanitaire n’était à l’époque pas jugé pertinent en France, la vague des contaminations internes étant déjà très forte.
Un certain nombre de pays européens ont décidé d’aller plus loin et d’enfreindre les règles de libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne en adoptant des politiques proches de celles mise en œuvre en Asie. Ils ont associé l’interdiction d’entrée pour les étrangers et la quarantaine pour les nationaux ou les résidents, avec des exceptions liées aux travailleurs frontaliers et au transport de marchandises. C’est le cas notamment du Danemark, de l’Espagne, de l’Estonie, de la Grèce, de la Hongrie, de la Lettonie, de la Norvège, de la République Tchèque et de la Slovaquie. L’Allemagne, quant à elle, a considérablement restreint les entrées à ses frontières sans les fermer entièrement.
La France et la Grande-Bretagne figurent parmi les pays qui ont imposé le moins de contrôles à l’entrée sur le territoire. Boris Johnson a toutefois annoncé le 10 mai la possibilité d’une mise en quarantaine des étrangers entrant au Royaume-Uni. À Paris, Christophe Castaner a, lui, déclaré le 2 mai la possibilité de « mesures de quatorzaine voire d’isolement pour toute personne étrangère entrant en France, y compris en provenance de l’espace Schengen ».
Cependant, la réalité sur le terrain est encore loin de correspondre aux intentions politiques. Un exemple récent : le vol MK014 en provenance de l’Île Maurice est arrivé à Roissy le 10 mai au matin. Le vol était plein en classe affaires comme en classe économique, avec 250 personnes à bord. Les passagers n’avaient pas de masque. Lors du débarquement à Roissy, aucun contrôle n’a été effectué. Les fiches d’information donnant les coordonnées des passagers et leur adresse en France n’ont pas été collectées. Si certains de ces passagers sont contaminés, leur traçage sur le territoire français sera très difficile.
Une politique de maîtrise des « cas importés » suppose des détections systématiques aux frontières, la mise en quarantaine des personnes détectées, ainsi qu’un outil statistique de suivi des contaminations d’origine extérieure. Un tel dispositif ne manquerait pas de susciter des débats en France et promet d’être très difficile à mettre en œuvre – le conseil constitutionnel vient déjà d’encadrer les règles de mise en isolement, qui ne pourront être réalisées que sous contrôle d’un juge.
La question des cas importés était perçue comme centrale en Asie, dans les pays qui avaient déjà maîtrisé les contaminations internes. Elle prendra davantage d’importance en Europe à mesure que les vagues internes vont refluer.

Les clusters asiatiques du mois de mai

Une recrudescence de cas localisés a montré ces dernières semaines que l’épidémie n’avait pas entièrement disparu dans les pays qui semblaient l’avoir maîtrisé. La Chine a connu deux épisodes récents. Vers la fin du mois d’avril, une série de nouveaux cas apparaît dans la ville de Harbin et dans d’autres agglomérations au nord du pays. Pour la plupart, ces contaminations sont liées au retour de Chinois en provenance de Russie. Des quartiers de Harbin sont aussitôt mis en quarantaine et des restrictions de circulation sont mises en place. Le 12 mai, la ville de Wuhan annonce que l’ensemble de ses 11 millions d’habitants vont être testés dans les dix prochains jours à la suite d’une demi-douzaine de nouveaux cas identifiés dans un district de la municipalité. Cette annonce spectaculaire – et peu justifiée du point de vue sanitaire – est manifestement liée à la proximité de la réunion annuelle de l’Assemblée nationale, qui conduit la mairie de Wuhan à vouloir se montrer exemplaire.
En Corée du Sud, c’est dans les bars gays de Séoul qu’apparaît depuis le 6 mai un nouveau foyer de contamination touchant déjà plus d’une centaine de personnes entre le 8 et le 12 mai. Les services en charge du traçage auraient identifié un total de 5 500 personnes à contacter et en auraient traité la moitié. Les bars et boites de nuit de Séoul ont été fermés jusqu’à nouvel ordre.
À Singapour, la résurgence des contaminations est beaucoup plus importante et de plus longue durée. Les nouveaux cas dépassent la barre des 100 par jour le 7 avril, et celle des 500 le 16 avril avant d’atteindre un sommet à 1 426 le 20 avril. Les nouveaux cas oscillent actuellement entre 600 et 800 par jour, faisant de la cité-État l’un des pays les plus touchés au monde par la pandémie, avec 4 332 cas par million d’habitants, soit l’équivalent des États-Unis. Mais le nombre de morts reste faible (21 le 16 mai) en raison de la jeunesse de la population concernée. Car l’essentiel de ces nouveaux cas provient des 323 000 travailleurs migrants résidant dans des dortoirs au nord de l’île de Singapour, qui sont employés par les sociétés de construction. Les conditions de vie de ces jeunes travailleurs rendent difficile la distanciation sociale. Ils restent actuellement confinés dans leurs dortoirs à près de 20 par chambre, où ils reçoivent leur nourriture, avec l’interdiction de sortir en ville.
Le gouvernement a entrepris une campagne de tests systématiques de ces travailleurs qui se poursuit et explique le nombre élevé de nouveaux cas. Des mesures strictes proches du confinement ont été prises à l’égard de la population de toute la cité-État depuis début avril, et le nombre de nouveaux cas parmi les citoyens singapouriens est désormais inférieur à 10 par jour.
D’autres pays d’Asie du Nord-Est et du Sud-Est conservent une très bonne maîtrise de l’épidémie, avec parfois de brefs épisodes de résurgence. Le Vietnam a détecté 17 passagers contaminés en provenance d’Arabie Saoudite le 7 mai, mais aucune contamination n’a été déclarée à l’intérieur du pays au cours des quatre dernières semaines. La Thaïlande, elle, est parvenue à réduire à une moyenne de 5-6 cas par jour le nombre de nouvelles contaminations depuis le 1er mai.
Les deux leçons que nous donne l’Asie pour éviter des résurgences dramatiques du virus restent celles qui avaient permis de contenir la première vague : des mesures très strictes aux frontières et une très forte réactivité sur les nouveaux clusters, avec un équilibre entre libertés individuelles et intérêt collectif qui n’est clairement pas le nôtre.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.