Société

Coronavirus : comment la Corée du Sud a endigué l'épidémie sans imiter la Chine

(Source : pri.org) Des Sud-Coréens se protègent du Covid-19 avec des masques.
Alors que elle était l’un des premiers pays touchés, la Corée du Sud enregistre depuis quelques jours de moins en moins de personnes contaminées au nouveau coronavirus Covid-19 sur son territoire. Pourtant, Séoul n’a pas adopté des mesures drastiques de confinement comme la Chine, et maintenant l’Italie, la France et l’Espagne. Comment expliquer le succès de sa stratégie ?
Ce lundi 16 mars, la Corée du Sud faisait état de 74 nouveaux cas de Covid-19 sur son territoire. Ce nombre, inférieur à 100, est aussi plus bas que le nombre de patients guéris. Le nombre de morts, lui, reste à 75. Dans le même temps, le nombre de patients atteints du nouveau coronavirus en France ne cesse d’augmenter. Il s’établissait à 9 134 cas confirmés mardi 17 mars, soit 1 404 de plus que la veille, et à 264 décès.

L’expérience des épidémies

La comparaison de l’évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19 dans le temps en fonction des pays est éloquente. Les nations occidentales, l’Iran et le Brésil n’avaient pas d’expérience préalable de ce type d’épidémie : ils partent avec un handicap considérable face aux pays asiatiques, en particulier le Japon, Singapour et Hong Kong. Au cours des quinze dernières années, ces derniers ont subi le SRAS en 2003 et le MERS en 2015.
L'évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19, pays par pays
L'évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19, pays par pays (Source : FT Analysis, John Hopkins University)
La situation de la Chine est différente : elle a tardé à reconnaitre l’existence du virus. À Wuhan, les autorités qui avaient annoncé l’isolement ont attendu trois jours pour le mettre en œuvre à la veille des vacances de Nouvel An. Entre-temps, 5 millions de personnes avaient quitté la ville et diffusé le virus en Chine et au-delà. Cela a justifié les mesures drastiques qui ont été prises et qui ont permis de juguler la propagation du virus. Ce succès ne suffit néanmoins pas pour faire de la Chine un modèle de gestion du Covid-19.
Le 20 février 2020, on dénombrait en Corée du Sud, peuplée de 50 millions de personnes, 100 cas de Covid-19 confirmés. Dix jours plus tard, ils étaient près de 3 000. La propagation du virus a alors ralenti. Au classement du nombre de cas déclarés, la Corée qui talonnait la Chine, a ainsi été dépassée par l’Italie, l’Iran, l’Espagne, les États-Unis et la France.

Le refus d’une stratégie chinoise

La Corée du Sud a suivi une stratégie originale qui s’explique par plusieurs facteurs : son expérience passée, la qualité de son système de santé et les modalités de son remboursement des soins, son niveau de revenu et bien sûr, son régime politique. En Europe, l’Italie, la Suisse et la France ont instauré le confinement. La chancelière allemande, elle, conseille de rester à la maison, mais se refuse toujours à imposer cette mesure qui serait, selon Angela Merkel, perçue comme totalitaire par la société. C’est également le cas en Corée où la société civile aurait refusé une mesure inspirée de l’expérience chinoise. Les autorités ont fermé les écoles, interdit les rassemblements et encouragé le télétravail mais elles n’ont pas opté pour le confinement. Le pays a ralenti mais il ne s’est pas immobilisé.
La stratégie de la Corée du Sud repose sur le triptyque « détecter, tester et traiter ». Un choix qu’explique le mauvais souvenir laissé par la gestion chaotique de l’épidémie du coronavirus Middle East Respiratory syndrome (MERS) de 2015.

Le chaos du Mers

Apparu en Arabie Saoudite en 2012, le MERS appartient à la famille du SARS. La maladie s’est diffusée dans une vingtaine de pays, dont la Corée, après avoir été amené par un homme d’affaires en 2015. Le pays a été le plus touché après l’Arabie saoudite avec 180 cas et 37 décès, soit un taux de létalité de 20 %, plus élevé que le Codiv-19. Les autorités coréennes avaient tardé à prendre la mesure du danger. Soupçonnés d’être entrés en contact avec des personnes infectées, 2 508 Coréens avaient été mis en isolement et 2 000 écoles avaient été fermées. Ces mesures n’avaient pourtant pas freiné la diffusion du virus. Pour cause, les patients visitaient souvent plusieurs établissements pour avoir un diagnostic et les salles d’urgence étaient mal organisées, les obligeant à partager l’espace.
Un mois plus tard, le gouvernement coréen, reconnaissant le fiasco, avait demandé l’aide du Centre de prévention et de contrôle des maladies à Washington et de l’OMS. L’organisation internationale avait sévèrement critiqué à la fois l’inadéquation des contrôles et la faible sensibilisation des praticiens et du public au danger du virus. Tenant compte de cette critique, les hôpitaux sud-coréens s’étaient équipés et avaient reformulé les protocoles de soins. Le Centre sud-coréen de contrôle des maladies avait par ailleurs établi un département spécial pour se préparer au pire.

Une augmentation fulgurante du nombre de cas

Le premier cas de Covid-19 en Corée du Sud est une Coréenne arrivée de Wuhan début février. Le nombre de cas a progressé lentement jusqu’à la patiente n°31, une résidente de la ville de Daegu (2,5 millions d’habitants). Celle-ci avait été en contact avec 1 100 personnes appartenant à l’Église de Jésus-Christ, qui a plus de 200 000 adhérents dans cette ville.
Le nombre de cas a alors augmenté atteignant jusqu’à plus de 100 par jour le 23 février. L’afflux de patients a saturé les services et la Corée est ainsi devenu le pays le plus affecté par le virus après la Chine. Le 17 février, le président Moon Jae-in a averti le public de ce danger plus grave que le Mers et annoncé un renforcement des mesures. Douze jours plus tard, avec 909 nouveaux cas, selon les chiffres du gouvernement, l’épidémie atteignait son point culminant.

La priorité aux tests

Refusant d’imposer des mesures de confinement à un pays qui figure parmi les plus démocratiques d’Asie, le gouvernement a donné la priorité aux tests. En deux semaines, la Corée en a conçu un et a mis au point un réseau de laboratoires qui lui donne la capacité de tester 15 000 patients par jour, une capacité sans équivalent au monde. Les docteurs sont autorisés à prescrire les tests, les centres sont installés en dehors des hôpitaux et les personnes n’ont pas à quitter leurs voitures pour être testés en une dizaine de minutes. Les résultats sont ensuite annoncés rapidement et ceux qui nécessitent des soins sont dirigés vers les hôpitaux et les autres traités chez eux. À la mi-mars, la Corée a testé plus de 270 000 personnes, au lieu de 21 000 au Japon, 30 000 en Australie et 11 500 aux États-Unis.
Le test, l’hospitalisation et le traitement au Covid sont gratuits. Ceux qui n’ont pas d’ordonnance peuvent l’acheter 130 dollars. À titre de comparaison, le test est vendu 2 000 dollars aux États-Unis. Finalement, le coût de cette gestion coréenne, financée par la dépense publique, est bien moins élevé que l’arrêt de l’économie pendant un mois et demi. Et cela s’est révélé particulièrement efficace pour freiner l’épidémie. Sa concentration sur Daegu a contribué à son succès mais rappelons que jusqu’à la mi-janvier, la situation chinoise n’était pas très différente, car l’épidémie était concentrée sur Wuhan. Par ailleurs, les résultats des tests coréens montrent qu’environ 3 % des 270 000 personnes testées sont porteurs du virus, un pourcentage bien plus élevé que le rapport constaté en Chine entre le nombre de cas déclarés et la population totale (0,06 %). Autrement dit, le nombre de porteurs chinois pourrait être 50 fois plus élevé que le nombre de cas détectés.
L'évolution du nombre de cas de Covid-19 en Corée du Sud
L'évolution du nombre de cas de Covid-19 en Corée du Sud (données OMS)
La Corée n’a pas gagné la guerre du Covid-19, mais elle a remporté une bataille. Une victoire qui lui permettra d’attaquer les nouveaux foyers du virus qui apparaissent ces jours-ci, tandis qu’un regain est signalé dans plusieurs pays asiatiques, hormis la Chine.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).