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Coronavirus : quelles leçons tirer de l'expérience chinoise ?

En pleine épidémie de coronavirus, cet homme est chargé de prendre la température des passants afin de détecter les cas suspects, dans la province chinoise du Sichuan, en février 2020. (Crédit : Cheng Feng via Unsplash, libre de droits)
En pleine épidémie de coronavirus, cet homme est chargé de prendre la température des passants afin de détecter les cas suspects, dans la province chinoise du Sichuan, en février 2020. (Crédit : Cheng Feng via Unsplash, libre de droits)
Alors que l’épidémie du coronavirus Covid-19 explose en Europe et dans le monde, la Chine paraît proche d’une sortie de crise. Le nombre officiel de nouveaux cas quotidiens dans le pays oscille entre 10 et 24 depuis huit jours. Ce jeudi 19 mars, pour la première fois, aucun cas n’a été enregistré à Wuhan et dans la province du Hubei. La recherche médicale chinoise sur le virus est extrêmement active : plusieurs pistes de traitement sont en test, et les essais cliniques sur des vaccins devraient commencer rapidement. Mais les chiffres officiels soulèvent certaines questions, et le risque d’une seconde vague est débattu entre experts. Ce qui s’est passé depuis janvier, et ce qui va se passer en Chine dans les prochaines semaines, est à suivre de très près pour mieux gérer notre propre sortie de crise.

La Chine commence à voir le bout du tunnel

Deux séries de courbes illustrent très clairement l’inversion des dynamiques de contamination entre la Chine et le reste du monde. Tout d’abord celle du nombre cumulé de cas identifiés :
Graphique : cas cumulés d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) en Chine et hors de Chine. Réalisation : Hubert Testard.
Graphique : cas cumulés d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) en Chine et hors de Chine. Réalisation : Hubert Testard.
Le croisement des courbes entre la Chine et le reste du monde a eu lieu le 15 mars. À peine deux jours plus tard, la Chine comptait déjà 35 200 cas de moins que le reste du monde.
Un second graphique, plus parlant encore, compare les nouveaux cas en Chine et hors de Chine :
Graphique : nouveaux cas d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) en Chine et hors de Chine (par jour). Réalisation : Hubert Testard.
Graphique : nouveaux cas d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) en Chine et hors de Chine (par jour). Réalisation : Hubert Testard.
Cette fois-ci le croisement des courbes s’est opéré autour du 23-25 février. La courbe chinoise n’a cessé de baisser jusqu’au 9 mars. ce jour-là, le pays a enregistre seulement 19 nouveaux cas (soit 0,5 % du reste du monde). La Chine ne déclare plus aucun cas local ce jeudi 19 mars.
À l’intérieur de la Chine, la province du Hubei et sa capitale Wuhan ont concentré 84 % de la totalité des cas détectés sur l’ensemble du pays. Sur la période récente, le Hubei a rassemblé encore une grosse majorité des nouveaux cas détectés jusqu’au 10 mars, pour aller ensuite vers une quasi-absence de nouveaux cas, alors que les autres provinces en ont enregistré encore quelques-uns.
Graphique : nouveaux cas d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) dans la province du Hubei et dans le reste de la Chine (par jour). Réalisation : Hubert Testard.
Graphique : nouveaux cas d'individus contaminés par le coronavirus (COVID-19) dans la province du Hubei et dans le reste de la Chine (par jour). Réalisation : Hubert Testard.
La comptabilité des décès est encore plus parlante. Le Hubei a dénombré encore 22 morts par jour en moyenne depuis le 1er mars (9 par jour depuis le 10 mars), tandis que le reste du pays n’a déclaré qu’un total de 6 morts sur la même période.

Comment s’expliquent les résultats enregistrés par la Chine ?

On a beaucoup commenté la tentation initiale des autorités locales (et peut être centrales) de cacher cette épidémie naissante à la population. Les premières alertes médicales sur ce nouveau virus remontent à mi-décembre 2019 (le premier cas aujourd’hui identifié datant du 17 novembre). Mais ce n’est que le 27 décembre, suite à de nouveaux signalements, que la Commission de la Santé du Hubei s’empare du sujet. Elle rend compte à la Commission nationale le 31 décembre. Celle-ci envoie alors une première mission d’expertise début janvier.
L’existence d’un nouveau virus était reconnue le 8 janvier et son génome publié trois jours plus tard, le 11, sur une base de données ouverte. Les huit lanceurs d’alerte médicaux qui avaient initié ce processus ont cependant été contraints au silence par la police. Il a fallu attendre le 20 janvier pour que Xi Jinping fasse une première déclaration publique préparant les mesures drastiques adoptées par la suite.
C’est le 23 janvier que le confinement de l’ensemble de la population de Wuhan est annoncé. Il n’est en fait mis en œuvre que trois jours plus tard, ce qui laisse le temps à des millions d’habitants de partir dans le reste du pays à l’occasion des fêtes du Nouvel An lunaire. Le confinement est étendu aux autres villes du Hubei le 29 janvier. Une série d’autres mesures de restriction des déplacements, voire de confinement des populations sont prises dans les autres provinces, tandis que les célébrations du nouvel an sont annulées. La Chine aura donc perdu plusieurs semaines en décembre pour admettre la gravité de l’épidémie, puis entre 10 et 15 jours en janvier pour la contenir. Retard qui explique le très lourd bilan de Wuhan et de la province du Hubei aujourd’hui.
Lorsque le confinement de Wuhan est décidé le 23 janvier, la province du Hubei n’enregistre encore que 830 cas déclarés et 17 morts. Ce qui est nettement inférieur (si les chiffres officiels sont les bons) aux cas enregistrés successivement en Europe par l’Italie, l’Espagne et la France, lorsque des décisions drastiques de portée comparables sont prises par ces pays.
*Selon le Global Times, 38 000 personnels médicaux ont été envoyés en renfort à Wuhan pendant la crise sanitaire.
À partir du moment où la direction du parti communiste orchestre la riposte, la Chine dispose de moyens d’action colossaux pour agir vite et obtenir l’adhésion de la population : les millions de volontaires des comités de quartier, la presse et la propagande, les outils très développés du contrôle social qui permettent le traçage des déplacements non autorisés, les transferts d’équipes médicales*, la construction accélérée d’hôpitaux et de centres de quarantaine, la livraison massive d’équipements médicaux.
Parfois brutale (barrages des routes, cloisonnements forcés…), cette réaction de grande ampleur n’a certes pas sauvé Wuhan et le Hubei d’un désastre sanitaire majeur. Mais elle a permis de très fortement limiter l’impact sur les 30 autres provinces continentales. Vingt d’entre elles n’enregistraient plus de nouveaux cas à partir de fin février. Les chiffres résiduels sont aujourd’hui très faibles pour une population de plus d’1,3 milliards d’habitants (hors Hubei). À Wuhan-même, 13 hôpitaux de fortune, qui avaient été construits à la hâte pour accueillir jusqu’à 13 500 patients souffrant de symptômes modérés, ont d’ailleurs fermé leurs portes le 10 mars.
Pour la première fois ce jeudi 19 mars, aucun nouveau cas de contamination n’a été recensé parmi les locaux. La préoccupation du gouvernement chinois se porte désormais sur les cas de coronavirus importés par les visiteurs étrangers, dont plus de 120 ont été détectés au cours des deux dernières semaines, en provenance des pays les plus affectés dans le monde (Italie, Iran ou Espagne).

Les chiffres chinois sont-ils fiables ?

Il est permis de s’interroger sur la fiabilité des données – pas seulement pour la Chine, d’ailleurs. Au début de l’épidémie à Wuhan, le rythme des crémations était, selon certains médias internationaux*, très supérieur à ce qu’il aurait dû être en regard des chiffres officiels.
Le 21 février, selon le Global Times, différentes prisons dans le Hubei, le Shandong et le Zhejiang n’avaient pas communiqué sur le nombre de prisonniers infectés, ce qui a fait bondir la statistique officielle de 450 cas. Quelques jours plus tard, il était même question de 800 prisonniers contaminés.
Les statistiques fournies par certaines provinces posent plus particulièrement problème. Le Jiangsu par exemple ne déplore que 631 cas, tous guéris, et aucun décès. Le Zhejiang annonce un seul mort pour 1 232 cas déclarés, soit un taux de létalité inférieur à 0,1 % qui ne correspond pas au profil du coronavirus.
Enfin, le Tibet et le Xinjiang semblent étrangement à l’écart de l’épidémie. Le premier n’a recensé qu’un cas, guéri depuis plusieurs semaines. Le second enregistre 67 cas et 3 morts, mais aucun dans les prisons. On sait pourtant que des centaines de milliers d’Ouïghours sont actuellement enfermés dans des « camps de rééducation » où les conditions de promiscuité (15 à 20 prisonniers par cellule) conduiraient à des ravages si le coronavirus parvenait à s’infiltrer.
Ajoutons par ailleurs ce que nous enseigne l’expérience coréenne : les cas déclarés ne représentent qu’une petite proportion des cas réels, compte tenu du grand nombre de porteurs sains.
Ces incertitudes ne modifient cependant pas la tendance générale des chiffres affichés par la Chine. Ceux-ci montrent que le point d’inflexion de l’épidémie est bien intervenu vers la mi-février, soit trois semaines après les mesures drastiques prises à partir du 23 janvier. L’un des experts de la Commission nationale pour la Santé, le pneumologue Zhong Nanshan (figure éminente de la lutte contre le SRAS en 2003) évoque même une disparition graduelle du virus pour le mois de juin.

Ce que fait la Chine au plan scientifique

La mobilisation du pays a été également rapide et massive au plan scientifique. Dans son registre des essais cliniques internationaux, le site de l’OMS retrace le dépôt, entre le 1er février et le 8 mars 2020, de 374 projets d’essais cliniques chinois consacrés au coronavirus – soit environ 10 par jour. Différents kits de diagnostic sont développés très rapidement.
De fait, la recherche chinoise s’oriente dans deux directions complémentaires. D’une part, vers la mise au point de traitements efficaces pour diminuer l’impact du virus. Des tests ont ainsi été engagés courant février sur le Remsedevir (développé par la société américaine Gilead Sciences), le phosphate de chloroquine et l’hydroxychloroquine, l’arbitol, le Favipiravir et des produits de médecine chinoise. D’autre part, les efforts scientifiques se concentrent également sur la mise au point d’un vaccin. Différents essais pré-cliniques sont en cours, et le ministère chinois de la Science et de la Technologie a annoncé le lancement possible de tests cliniques fin avril – ce qui laisse espérer la mise au point d’un vaccin l’an prochain.
Ces progrès restent évidemment à confirmer, mais la Chine a manifestement l’intention d’arriver en tête de la course mondiale aux traitements et vaccins. Son principal atout : une avance de deux à trois mois dans le recueil des données cliniques à grande échelle, et le soutien de l’État censé amoindrir les enjeux de rentabilité, fréquents dans le domaine de la vaccination.

L’économie chinoise est-elle en train de repartir ?

Le choc économique de l’épidémie a été brutal au cours des deux premiers mois de l’année : les ventes au détail ont chuté de 20,5 % par rapport à la même période de 2019 (- 80 % pour les automobiles en février). La valeur ajoutée industrielle a baissé de 13,5 %, l’investissement de 24,5 %. Le taux de chômage est remonté à 6,2 % tandis les exportations ont chuté de 17,2 % et les importations de 4 %. Conséquence : la Chine pâtit désormais d’un déficit commercial.
Tous les prévisionnistes anticipent certes une croissance fortement ralentie au premier trimestre (+ 2 à 3 % au lieu de 6 %), mais suivie d’un rebond dont la rapidité va dépendre de la levée des mesures de restriction de mouvement toujours en vigueur. Le FMI restait encore relativement optimiste dans ses prévisions du 24 février dernier concernant la Chine (+ 5,6 % pour 2020). La prévision de l’OCDE, plus récente (2 mars), intègre davantage la mondialisation de l’épidémie : la Chine aurait ainsi une croissance inférieure à 5 % en 2020, mais bénéficierait d’un effet de rattrapage en 2021.
Dans le Hubei spécifiquement, la reprise de l’activité est très progressive. Les autorités locales délivrent les autorisations en fonction du niveau de risque sanitaire par quartier et par ville avec, en ligne de mire, une reprise plus généralisée à partir du 21 mars.

Quelles leçons tirer de l’expérience chinoise ?

L’expérience chinoise n’est pas entièrement reproductible, mais elle peut nous être très utile. Quelques remarques qui paraissent ainsi s’imposer.
La Chine a certes perdu du temps au début de l’épidémie, mais les Européens aussi, malgré le précédent chinois. Un pays comme la France a franchi la barre des 100 cas détectés le 1er mars avec une croissance des contaminations devenue exponentielle, ce qui correspond au stade du 18 janvier pour la Chine et le Hubei (peuplé de 60 millions d’habitants). Il aurait sans doute fallu passer au stade trois de l’épidémie dès les tous premiers jours de mars, avec une avance d’au moins une semaine à dix jours sur le calendrier finalement retenu par le gouvernement.
Le profil de progression de l’épidémie en Italie, en Espagne et en France est beaucoup plus proche de celui du Hubei et de Wuhan que de celui de la Chine dans son ensemble. Il faut donc s’attendre à une progression rapide de l’épidémie pendant 2 à 3 semaines avant de pouvoir envisager un reflux en dépit du confinement de la population, décidé le 16 mars en France.
Le retour à une situation sanitaire moins tendue prendra du temps, comme le montre le décalage entre Wuhan et le reste de la Chine. Si on se fonde sur l’exemple du Hubei, un délai global de 2 mois est un strict minimum. Le nombre de malades sérieusement atteints implique un étalement des décès sur plusieurs semaines.
Le rétablissement des échanges économiques prendra aussi du temps. Le Hubei est toujours en situation de reprise très partielle de l’activité, près de deux mois après le confinement décidé le 23 janvier dernier.
À très court terme, les approvisionnements en masques, vêtements et lunettes de protection sont stratégiques. La bonne nouvelle étant que la sortie de crise en Chine va permettre au pays d’exporter ses équipements vers les pays européens en crise. En attendant, l’envoi d’un million de masques vers la France, à titre gracieux, a été annoncé ce mercredi 18 mars.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.