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Coronavirus : ce que révèle le "modèle taïwanais"

À Taïwan, le 33e régiment de protection biologique et chimique de l'armée de terre a été fréquemment sollicité pour réaliser de vastes opérations de désinfection contre la diffusion du coronavirus. (Crédit : Chen Jun-yun, Military News Agency, libre de droits)
À Taïwan, le 33e régiment de protection biologique et chimique de l'armée de terre a été fréquemment sollicité pour réaliser de vastes opérations de désinfection contre la diffusion du coronavirus. (Crédit : Chen Jun-yun, Military News Agency, libre de droits)
À Taïwan, on l’appelle la « pneumonie de Wuhan » (Wuhan feiyan 武漢肺炎). La diffusion du Covid-19, comme l’OMS recommande plutôt de le désigner, provoque une grande instabilité à l’échelle de la planète. Alors que la contagion est à son acmé en Europe et qu’elle commence aux États-Unis, Taiwan – comme Hong Kong ou Singapour – en est déjà dans la phase deux de l’épidémie : la gestion du retour des nationaux ayant séjourné dans des pays à risque. Quels enseignements tirer de l’expérience taïwanaise, souvent présentée comme modèle par les médias internationaux, sur le plan national comme international ?

L’incertitude après le succès

À Taïwan, la phase 1 de contrôle du Covid-19 au moment de sa diffusion à partir de la Chine a été une réelle réussite, autant sur le plan de la méthode que des moyens. Jusqu’à il y a moins de deux semaines, seulement une cinquantaine de malades et un seul décès étaient à déplorer dans le pays.
Mais la phase 2 qui s’engage, avec la fermeture du territoire à la majorité des non-nationaux depuis le 18 mars, relève d’une toute autre bataille : celle de la gestion du retour des ressortissants taïwanais, dont un grand nombre d’étudiants, ayant séjourné dans des pays maintenant contaminés (principalement en Europe et aux États-Unis). En un peu plus d’une semaine, ces retours ont porté ce 22 mars à 153 le nombre de cas déclarés à Taïwan, qui ont donc pratiquement triplé. Dans leur majorité, ce sont des porteurs du virus identifiés à leur sortie d’avion, mais un ou deux cas plus préoccupants de contagion locale sans voyage à l’étranger ont commencé à apparaître.
Si jusqu’à la fin de la phase 1, Taïwan pouvait légitimement se poser en exemple et en modèle, il faudra maintenant attendre la fin de la phase 2 pour porter un jugement plus définitif.
De fait, l’articulation de ces deux phases est un point essentiel de la lutte contre l’épidémie. De ce point de vue, la situation en France inquiète particulièrement puisque phase 1 et phase 2 y coïncident : le retour de 130 000 ressortissants issus de pays potentiellement à risque, alors qu’un contrôle aux frontières n’a pas encore été véritablement instauré, rend assez pessimiste sur la suite des événements pour les trois prochaines semaines.

Retour sur le « modèle taïwanais »

Mais revenons à Taïwan et à la phase 1 de l’épidémie. Comment expliquer son succès alors que Formose (l’île principale d’un archipel contrôlé par la République de Chine, nom officiel de Taïwan) se trouve à 110 kilomètres des côtes de la République populaire de Chine (RPC) et que la densité y est de 649 personnes par km² ?
Tout d’abord, Taïwan bénéficie, par rapport à d’autres pays d’Asie, d’une situation de départ relativement favorable. Sa situation géographique insulaire fait qu’elle n’a pas de frontières continues avec la RPC. En outre, Taiwan est un pays riche – 21e rang en termes de PIB per capita ; la France est 28e -, qui dispose d’un système de santé perfectionné – le 9e meilleur au monde selon le classement annuel Bloomberg de l’efficacité des soins de santé établi en 2018.
Par ailleurs, Taïwan a pu posséder très tôt des informations de première main permettant la mise en place de mesures de contrôle de plus en plus strictes des flux chinois. Ce pays sinophone possède en effet un grand nombre de résidents en Chine et dispose d’un réseau de renseignement qui, du fait des tensions entre les deux rives, scrute attentivement le « continent ».

Une comparaison France-Taïwan

La chronologie des faits est particulièrement éclairante pour établir une comparaison avec la France. Le 31 décembre, alors que les autorités locales de Wuhan font état d’une pneumonie d’origine inconnue (la première censure internet en RPC du terme « pneumonie de Wuhan » a aussi commencé à cette date), Taïwan intensifie ses contrôles à ses frontières pour les Chinois venant de cette ville. Le 23 janvier, un jour après l’annonce d’un confinement de Wuhan, Taipei annule tous les vols en provenance de la ville et interdit totalement le 5 février toute entrée sur son territoire de non-taïwanais en partance de Chine, Hong Kong ou Macao.
Pendant ce temps-là, en France, et jusqu’à aujourd’hui, aucune mesure de restriction des voyageurs issus de la RPC n’a été prise – sauf celle résultant de l’effondrement du trafic aérien – alors même que tous les Français entrant en Chine sont désormais placés en quarantaine obligatoire, qu’ils soient malades ou non. Aucun contrôle n’a été mis en place dans les aéroports français. Parmi les prétextes invoqués : les relevés de température ne sont jamais définitifs – ce qui est vrai car il peut y avoir des porteurs asymptomatiques – mais cela aurait permis quand même de cibler ceux qui étaient déjà malades et potentiellement porteurs du virus – et cela pourrait créer des engorgements dans les aéroports.
Si la France a procédé ainsi, c’est aussi parce qu’elle s’est mise au diapason des recommandations d’agences internationales dont l’impartialité, une fois la crise passée, devra faire l’objet d’un audit externe poussé. Paris a écouté le directeur de l’OMS, Tedros A. Ghebreyesus (de nationalité éthiopienne – l’Ethiopie est la porte d’entrée des « Nouvelles Routes de la Soie » en Afrique), qui déclarait le 3 février que les restrictions de vol étaient inutiles. La France a aussi suivi les recommandations de l’Organisation de l’aviation civile internationale (ICAO) qui affirmait le 12 février, en réponse aux décisions des compagnies aériennes américaines de suspendre leurs vols vers la Chine, que les restrictions de vols devaient être… assouplies (la directrice de l’ICAO, Fang Liu, est chinoise).

Le savant contre le politique

Pourtant, il semble bien aujourd’hui que l’arrêt des vols en provenance de Chine a été un instrument majeur du succès des autres pays pour contenir la maladie. Quel est le pays le plus près de la Chine et qui a eu le moins de cas en Asie ? La Corée du Nord qui a fermé ses frontières avec son voisin dès le 22 janvier. Le deuxième pays le moins touché en Asie est le Vietnam qui a annulé tous les vols de Wuhan dès le 23 janvier et fermé ses frontières avec la Chine quatre jours plus tard (pour le transport de voyageurs).
Si une « pneunomie de Wuhan » est devenue une pandémie mondiale, c’est d’abord parce que le pouvoir chinois ne peut accepter d’autre vérité que la sienne – celle qu’il produit et autorise – et qu’à ce diktat même la science doit se plier (comme l’a montré l’arrestation du docteur et lanceur d’alerte Li Wenliang). Mais n’est-ce pas aussi un effet de l’entrisme chinois au sein des grandes institutions internationales – dont Taïwan, en étant exclue, a pu faire l’économie de suivre les avis ?
À la proactivité dans les mesures de restrictions s’est ajoutée la mise en place d’un suivi individuel des patients (avec cartographie précise de leurs déplacements et accointements), dès leur arrivée à Taipei, avec des amendes allant jusqu’à 30 000 euros pour violation de quarantaine. Le fait que le vice-président de Taïwan, Chen Chien-jen, soit un épidémiologiste de formation a aussi joué son rôle dans la prise en compte au plus tôt de l’expertise médicale locale.
Quant aux conséquences sur la politique taïwanaise et les relations avec Pékin, il conviendra d’en parler dans un autre volet de notre analyse sur la gestion du Covid-19 à Taïwan.
Par Jean-Yves Heurtebise
A propos de l'auteur
Jean-Yves Heurtebise
Jean-Yves Heurtebise, docteur de philosophie de l’Université d’Aix-Marseille, est maître de conférences à l’Université Catholique FuJen (Taipei, Taiwan). Il est aussi membre associé du CEFC (Centre d’études français sur la Chine contemporaine, Hong Kong) et co-rédacteur en chef de la revue Monde Chinois Nouvelle Asie. Il a publié plus d'une cinquantaine d'articles dans des livres collectifs (Routledge, Imperial College Press, Wiley-Blackwell, etc.) ou journaux académiques (Journal of Chinese Philosophy, Frontiers of Philosophy in China, Sustainability, etc.). Son domaine de recherche est l'étude des relations interculturelles entre l'Europe et la Chine.