Politique

Coronavirus : en Chine, quarantaine rime avec bâillonnement

Cérémonie le 9 février 2020 place de la Bastille à Paris, en l'honneur du Docteur chinois Li Wenliang, premier "lanceur d'alerte" sur l'épidémie de coronavirus à Wuhan, obligé de se rétracter par les autorités puis décédé du virus le 7 février 2020. (Copyright : Lin Jian)
Cérémonie le 9 février 2020 place de la Bastille à Paris, en l'honneur du Docteur chinois Li Wenliang, premier "lanceur d'alerte" sur l'épidémie de coronavirus à Wuhan, obligé de se rétracter par les autorités puis décédé du virus le 7 février 2020. (Copyright : Lin Jian)
Dans cette course contre la mort depuis l’apparition en Chine du coronavirus rebaptisé Covid-19 par l’OMS, les chiffres des malades infectés ou décédés augmentent à une vitesse vertigineuse. Les autorités chinoises pensaient entrevoir en fin de semaine une décrue de la propagation du virus, mais le pic n’est toujours pas en vue. Dans le même temps, les mesures de confinement sont maintenues et renforcées. L’atmosphère sociale telle qu’elle s’exprime sur les réseaux sociaux chinois, s’est nettement tendue depuis la mort de Li Wenliang, ce docteur-lanceur d’alerte mis sous silence par le pouvoir politique, avant d’être lui-même contaminé. Le régime de Pékin continue néanmoins avec méthode d’additionner la quarantaine et le bâillonnement de la libre expression.
C’est le confinement de la ville de Wuhan le 23 janvier dernier qui a véritablement lancé la lutte nationale contre le coronavirus. En l’espace de 15 jours, la Chine continentale comptait plus de 25 000 personnes contaminées, dont plus de 600 décès. Pourtant, il aura fallu la mort du docteur Li Wenliang pour que le gouvernement central comprenne qu’il y a désormais deux fronts à mener dans cette guerre contre l’épidémie : l’un concerne la santé publique, l’autre touche un autre point d’autant plus sensible et délicat, l’opinion publique. C’est alors que le confinement et le bâillonnement se sont imbriqués pour se compléter l’un l’autre dans la gestion de la crise par Pékin.

Isolement brutal puis reprise timide

Le confinement est sans doute une des mesures efficaces prouvées par la recherche pour couper la chaîne de contamination. Il existe plusieurs niveaux de confinement. La ville de Wuhan est la première à le mettre en place avant les autres centres urbains alentour, jusqu’à toute la province du Hubei. A l’intérieur d’une ville, chaque district, chaque quartier, chaque immeuble et enfin, chaque famille s’isole, jusqu’à la mobilisation nationale. Cette pratique ne s’est pas faite sans heurts, car les autorités locales ont imposé la distribution de bons de sortie, avec un nombre fixe pour chaque famille et l’objectif de limiter les mouvements de chacun. Cette mesure de restriction peut s’accompagner d’une certaine brutalité, comme le montre cette video de la BBC.
A Hong Kong, les personnels hospitaliers ont appelé à la grève à partir du 3 février, après l’échec des négociations avec la cheffe de l’exécutif Carrie Lam. Ils demandaient la fermeture totale des frontières avec la Chine continentale afin de protéger la population. Alors que l’ancienne colonie britannique a connu l’un de ses plus grands mouvements de contestation en 2019, il est facile de comprendre que la fermeture frontalière est une revendication à la fois sanitaire et politique.
Le 10 février, mauvaise nouvelle dans la région administrative spéciale. Deux nouveaux cas de coronavirus sont confirmés chez des voisins d’un même immeuble, la Hong Mei House à Tsing Yi, alors qu’ils n’ont eu aucun contact physique entre eux a priori. Ce qui laisse supposer que la contamination est probablement passée par l’aérosol suspendu dans la colonne d’aération des toilettes. Cette nouvelle ravive le cauchemar de l’épidémie de SRAS à Hong Kong en 2003, où 130 cas confirmés avaient été relevés dans le seul immeuble Amoy Garden (淘大花园). Par précaution, le gouvernement évacue le jour-même une centaine de familles déjà isolées depuis plusieurs jours.
Les fonctionnaires hongkongais l’ont publiquement admis : la gestion de cette crise sanitaire devient de plus en plus difficile, car la confiance entre le gouvernement et la population est complément rompue, même si les Hongkongais sont divisés depuis la crise politique de 2019. Logiquement, l’exécutif peine à s’accorder avec les acteurs sociaux.
Selon la tradition, le Nouvel an lunaire dure quinze jours. Le 10 février a marqué la fin des festivités et la reprise du travail. Certaines usines et les écoles situées loin de l’épicentre, donc moins infectées, ont redémarré doucement sur ordre municipal. Cependant, presque toutes les villes de la province du Hubei ont maintenu l’interdiction d’entrer dans les quartiers résidentiels, sauf pour les résidents, ainsi que la restriction des sorties quotidiennes. Pour se ravitailler en produits de première nécessité, les habitants font appel à la solidarité, ou bien font venir les marchands de légumes frais jusqu’au pied de l’immeuble. Toute personne entrée ou sortie passe par un seul portail bien gardé et est soumise au contrôle de sa température.
La reprise de l’activité des usines devrait faire revenir une masse d’ouvriers après la fête du printemps. Mais la province du Zhejiang et la ville de Suzhou, qui compte en particulier un grand nombre d’infrastructures industrielles, ont demandé aux ouvriers de rester chez eux. Ces villes côtières fonctionnent au ralenti et filtrent toujours les habitants. Il est encore trop tôt pour mesurer les répercussions économiques, mais les sujets de conversation sur les réseaux sociaux commencent déjà à se concentrer sur les difficultés des commerces privés.

Pékin s’enferme et le président se dévoile

Le soir du 10 février, la chaîne étatique CCTV a diffusé les images de Xi Jinping se promenant masqué et accompagné dans le district pékinois de Chaoyang et échangeant avec les personnels hospitaliers de Wuhan en vidéoconférence. C’était la première apparition publique du président chinois depuis le début de l’épidémie. Son objectif : démentir la rumeur de délocalisation du Comité central du Parti sous la menace du virus. Depuis le premier décès dans la capitale à la fin du mois de janvier, la ville de Pékin est entièrement désertée. Le peuple chinois est enfin assuré grâce à ces images télévisuelles qu’il y a toujours un pilote dans l’avion.
La veille, la municipalité de Pékin publiait une circulaire avec dix mesures de prévention, dont l’application signifie la clôture de la capitale à son tour. Les Chinois donnent un nom à cette politique : une « gestion en circuit fermé » (封闭管理). Ces mesures obligent toute personne arrivant à Pékin à s’enregistrer immédiatement et à être sous observation ; tous les quartiers résidentiels contrôlent chaque entrée et sortie de leurs habitants ; les activités publiques sont suspendues ; et on veille strictement sur les locations immobilières et sur leurs locataires.
Dans son dernier discours, Xi Jinping a appelé toute la population à se mobiliser contre cette « guerre du peuple ». Parmi les points essentiels à retenir selon l’agence officielle Chine Nouvelle : « renforcer le contrôle global dans le domaine social » et « renforcer le travail d’orientation de l’opinion ».

Héros malgré lui

Li Wenliang, ophtalmologiste, 34 ans. Le 30 décembre 2019 vers 17h, dans un groupe de 150 médecins sur WeChat, il écrit : « 7 patients atteints de SRAS confirmés au marché Huanan, en urgence quarantaine dans notre hôpital. » Le jour-même, le Bureau de Santé et d’Hygiène de la municipalité de Wuhan diffuse une circulaire sur les réseaux : « Il n’est permis à aucun service ni à aucune personne de diffuser des informations concernant des patients hospitalisés sans autorisation. »

Le contenu des conversations entre les confrères est diffusé sans floutage des informations personnelles. Le 3 janvier, le Dr. Li est convoqué au commissariat de police du district, où on l’oblige à signer une lettre de rappel à la loi après qu’il a avoué être à l’origine de ce que la police qualifie de « rumeur ». Et il repart.

Pendant le mois de janvier, le nombre de personnes infectées augmente tous les jours sans que des mesures de prévention strictes soient prises par les autorités sanitaires. Le 20 janvier, les assemblées plénières du Congrès du Parti Communiste de la province du Hubei touchent à leur fin, et il est impossible de maintenir l’ambiguïté sur la contagiosité du virus. Le gouvernement central dépêche à Wuhan l’honorable académicien et épidémiologiste Zhong Nanshan. Le Dr Zhong confirme alors que l’infection s’effectue par simple contact humain : la protection s’impose donc, surtout dans les milieux médicaux. Mais il est trop tard pour beaucoup de médecins et d’infirmiers (selon le dernier chiffre du 11 février, 1716 personnels médicaux ont été infectés, dont 6 sont morts, le Dr Li compris). Li Wenliang est lui-même contaminé sans le savoir lors d’une consultation ophtalmologique d’une patiente infectée mais asymptomatique. A partir du 13 janvier, il est hospitalisé, ses collègues et ses parents ont les mêmes symptômes.

Dans son lit d’hôpital, le Dr Li accepte l’interview d’un journaliste du magazine Caixin, le 1er février. Le dernier résultat des tests confirme son infection, il est soigné par injections d’antibiotiques, d’antiviraux et d’immunoglobulines. Il faut que sa famille paie ces médicaments, se déplace pour les acheter ou les fasse livrer par la pharmacie. A eux seuls, les médicaments lui coûtent environ 50 à 60 000 yuans (plus de 6 000 à 7 000 euros). Sur son lit, le Dr Li indique qu’il n’est pas certain que cette somme puisse être remboursée. Selon des sources internes, l’hôpital a reconnu le lien direct entre son décès et le risque professionnel, et a indemnisé sa famille après sa mort.

Le 5 février, le Dr Li envoie un message au journaliste de Caixin, en disant que son état n’est pas stable et même s’aggrave. Quand le journaliste lui demande s’il souhaite réclamer une réhabilitation auprès des pouvoirs publics, il répond (selon l’article du tribunal) : « Je me sens soulagé. A mon avis, il ne devrait pas y avoir une seule voix dans une société saine. Je ne pense pas que les pouvoirs publics devraient interférer à tout moment. » Le 7 février au petit matin, l’hôpital de Wuhan confirme le décès de Li Wenliang.

Un cri sans voix

Les réseaux sociaux en Chine jouent un rôle crucial dans cette crise. Tandis que quelques journalistes étrangers restent encore sur place et que les journalistes chinois sont débordés, les informations essentielles et les contestations des habitants sont relayées par les réseaux sociaux. Par exemple, le secrétaire général du Parti de Wuhan, Ma Guoqiang annonce dans la presse officielle que jusqu’au 9 février, la municipalité a contrôlé plus de 3 371 quartiers et villages, soit plus de 4 millions de familles, avec un taux d’examen individuel sur l’ensemble de la population à hauteur de 98,6 % (voir la capture d’écran ci-dessous). Quelqu’un poste cette information sur son compte WeChat avec un commentaire : « Chanceux, je fais partie des 1,4 % restants. Je vis probablement à l’autre bout de la ville, et vous ? Si vous êtes comme moi, cliquez ici, et dites la vérité sur Wuhan. » Dans la journée, avec plus de 100 000 vues et likes, un nombre incalculable de personnes ont répondu positivement à sa question. Les récents limogeages de Ma Guoqiang, du patron du Parti du Hubei et de deux responsables du Bureau provincial de la Santé suffiront-il à regagner la confiance des habitants ? Comment évacuer le doute et la méfiance ? Le confinement crée et maintient une tension depuis deux semaines, et le décès de Li Wenliang a fait ouvert les vannes : la compassion et la colère jaillissent sur les réseaux sociaux. Le pouvoir central, lui, reste intact.
Le secrétaire général du Parti de Wuhan, Ma Guoqiang, annonce dans la presse officielle que jusqu'au 9 février 2020, la municipalité a contrôlé plus de 3 371 quartiers et villages, soit plus de 4 millions de familles, avec un taux d'examen individuel sur l'ensemble de la population à hauteur de 98,6 %. (Capture d'écran)
Le secrétaire général du Parti de Wuhan, Ma Guoqiang, annonce dans la presse officielle que jusqu'au 9 février 2020, la municipalité a contrôlé plus de 3 371 quartiers et villages, soit plus de 4 millions de familles, avec un taux d'examen individuel sur l'ensemble de la population à hauteur de 98,6 %. (Capture d'écran)
C’est que Li Wenliang est la seule personne que l’on puisse nommer et dont on puisse raconter le récit en entier parmi les plus de 1 700 décès causés par l’épidémie. Quand la mort nous rattrape avec une telle vitesse sans que nous puissions avoir le moindre répit, et que les centaines de malades attendent devant les lits des hôpitaux encore tièdes, pendant que les services n’ont même pas le temps d’emballer les corps sans vie, Li Wenliang et son chemin parcouru – de son vivant jusqu’à son agonie – nous renvoie à chaque victime de ce fléau, même aux détails près. Lui seul incarne toutes ces victimes. Il est le miroir de nos peines.
La cérémonie très simple organisée par ses collègues et les habitants de la ville leur a offert pendant cinq minutes la possibilité éphémère d’oublier leur combat quotidien. Le visage de Li Wenliang en blouse blanche sur la photo est devenu le symbole unique de cette guerre. Il est à la fois le soignant et le malade, le savant qui prédit cette catastrophe et la victime de son déni. Sa tragédie démontre ce qu’il en coûte de bâillonner les paroles : on peut contenir la colère du peuple dès lors que le pouvoir musèle les défenseurs des droits ou les lanceurs d’alerte. En revanche, réduire les scientifiques ou les médecins au silence n’empêche pas le virus de se répandre partout.
Li Wenliang fut une des rares personnes qui accepte les interviews des journalistes à visage découvert. C’est un détail souvent ignoré dans un pays où peu de personnes osent parler sans cacher leur identité. En acceptant cinq médias pendant son hospitalisation, sa franchise et son authenticité ont offert aux journalistes un bol d’air frais. Il répète très souvent avoir eu peur après la convocation de la police, non pas pour la faute qu’on lui reprochait, mais pour l’éventuelle sanction de la direction de l’hôpital. Le fait d’être réintégré aussitôt au travail après cet incident nationalement connu fut un soulagement pour lui.
Dès lors que la nouvelle de son décès s’est répandue sur la toile, la colère et le sentiment d’injustice ont déferlé de tous bords. Les internautes exigent une réhabilitation officielle. Non seulement, il est élevé au rang de héros, mais on le magnifie comme lanceur d’alerte, terme assez à la mode en Occident mais rarement utilisé en Chine. Ces cris de mécontentement peu communs durent le temps d’un week-end, où tous les médias officiels en Chine lui consacrent la Une ou un dossier spécial, tandis que dans les pays occidentaux, les revendications sur la liberté d’expression et les critiques contre le pouvoir central affluent ouvertement sur les réseaux sociaux. Il est fascinant de voir que le pouvoir laisse passer ces cris de douleurs et de colère, mais il est beaucoup plus prudent face aux demandes de réforme politique.
Une pétition signée par les intellectuels et professeurs chinois les plus reconnus a circulé à l’adresse du Premier ministre chinois Li Keqiang. Elle contient cinq revendications, dont l’une est de décréter le 6 février « journée de la liberté d’expression », et d’abolir les réglementations pénales qui la sanctionnent. Curieusement, cette pétition dont la liste des noms signés s’allonge sans cesse depuis quelque jours, s’est brusquement arrêtée à la frontière entre Hong Kong et la Chine, puisqu’elle ne se trouve pas sur le moteur de recherche Baidu. Tandis que les cités deviennent des villes-fantômes et que la peur s’est installée, que les centres d’incinération de Wuhan tournent à plein régime, que les hôpitaux sont remplis de souffrants, il n’y a pas que les médecins et les infirmiers qui ne quittent plus leurs postes depuis deux mois, les cyberpoliciers aussi. Ils ne lâchent rien, ils s’attachent à appliquer la directive du gouvernement : « renforcer le travail d’orientation de l’opinion ». C’est alors qu’une rumeur se propage : « Quand viendra-t-il ce jour du blocage total de l’internet (封网)après la fermeture des villes(封城 )? »

Epilogue

En moins de deux jours, les étudiants chinois à l’étranger ont organisé spontanément des cérémonies en hommage à Li Wenliang, partout dans le monde. Dans la journée du 9 février, l’ambassade de Chine en France a publié un article consacré à la cérémonie organisée le soir même place de la Bastille à Paris, une réactivité assez rare pour être soulignée. « S’ils décrivent le Dr. Li Wenliang comme un lanceur d’alerte, écrit l’auteur de l’article de l’ambassade, c’est dans le but de le politiser : c’est mal intentionné ; le but est de diviser l’opinion chinoise et de souiller son nom, c’est donc un acte immoral. »
Un peu plus loin, l’auteur continue : « En ce moment, il faut savoir réfléchir et trancher, en distinguant ceux qui parlent de la justice et de la compassion, et les autres qui profitent de notre faiblesse en nous perturbant au moment du deuil… Face aux ennemis, il faut savoir discerner et garder son calme, ne pas tomber dans le piège de quelques personnes. »
Sans surprise, ce message infantilisant avait pour but de dissuader la participation à cette cérémonie. A la tombée de la nuit sur le boulevard Richard Lenoir, dans une ambiance de calme avant la tempête, une trentaine de personnes se sont réunies devant la photo de Li Wenliang, encadrée et posée au sol. Très peu d’échanges entre les participants, aux visages dissimulés derrière un masque. Que lisait-on dans leurs regards croisés par hasard ? La peur et aussi la méfiance.
Par Tamara Lui, avec l’aide de Patrick Cozette
A propos de l'auteur
Tamara Lui
Originaire de Hongkong, ancienne journaliste pour deux grands médias hongkongais, Tamara s'est reconvertie dans le documentaire. Spécialisée dans les études sur l'immigration chinoise en France, elle mène actuellement des projets d'économie sociale et solidaire.