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Coronavirus en Chine : Xi Jinping mène une purge au sommet de l'État avant les "deux assemblées"

Le président chinois Xi Jinping a "préparé" la double session parlement du 21 mai 2020 en limogeant Sun Lijun (en bas avec le masque), maillon essentiel de la Sécurité publique, lié aux réseaux de Zhou Yongkang (en haut à gauche), dont faisait partie l'ancien président d'Interpol, Meng Hongwei, lui aussi brutalement "démissionné". (Source : Asia Nikkei Review)
Le président chinois Xi Jinping a "préparé" la double session parlement du 21 mai 2020 en limogeant Sun Lijun (en bas avec le masque), maillon essentiel de la Sécurité publique, lié aux réseaux de Zhou Yongkang (en haut à gauche), dont faisait partie l'ancien président d'Interpol, Meng Hongwei, lui aussi brutalement "démissionné". (Source : Asia Nikkei Review)
Reportée pour cause d’épidémie de coronavirus, la double session parlementaire a été fixée aux 21 et 22 mai prochains. Les milliers de délégués de l’Assemblée nationale populaire seront convoqués en même temps que les membres de la Conférence consultative du peuple chinois. Une façon d’afficher le succès du gouvernement de Pékin dans sa guerre au Covid-19. Xi Jinping en a profité pour continuer de purger le système politico-légal qui supervise toute la Sécurité en Chine. Il fut longtemps cornaqué par son ennemi Zhou Yongkang, le tsar déchu de la Sécurité, et l’ex-président Jiang Zemin, incarnation de « l’Ancien régime » dont le président veut se débarrasser. La principale victime s’appelle Sun Lijun, surnommé « le masque noir ». Il est mêlé à la gestion des deux grandes crises pour Pékin ces derniers mois : les manifestations à Hong Kong et l’épidémie à Wuhan.
*Des arrestations menées par Chris Tang (邓炳强, Deng Bingqiang), le commissaire de la police de Hong Kong depuis décembre 2019, qui connaît bien Sun Lijun.
Le 19 avril, Sun Lijun (孙力军) est mis en examen. Il était le « secrétaire particulier » (mishu) de Meng Jianzhu (孟建柱), secrétaire du Parti de la Commission Centrale des affaires politiques et légales de 2012 à 2017 et membre de la « bande de Shanghai » de Jiang Zemin. Son arrestation survient un jour seulement après la mise à l’arrêt de 15 militants pro-démocratie à Hong Kong*. Elle coïncide également avec son retour de Wuhan, lui qui était membre du groupe pilote pour contenir le Covid-19 dans le Hubei. Un sentiment de déjà vu après « l’affaire Meng Hongwei » en 2018. Comme si la mise en examen de Sun et son arrestation étaient planifiées depuis longtemps par les alliés de Xi Jinping dans l’appareil de la Sécurité publique.
À présent, avec Sun hors-jeu, l’influence de l’ancien patron du système de sécurité et des affaires politiques et légales, Zhou Yongkang, s’efface petit à petit. Mais la mise en examen de Sun est loin d’être le seul événement récent dans ce secteur politique stratégique, en préparation des « deux assemblées » (lianghui, 两会) qui viennent d’être fixées aux 21 et 22 mai prochains.

Un cadre sur tous les fronts

*中央防范和处理邪教问题领导小组 – groupe créé en 1999 sous Jiang Zemin pour « gérer » le problème du Fa Lungong. **Remplacé par Chen Siyuan (陈思源), un « policier » de Pékin testé par Wang Xiaohong.
Comme pour la majorité des cadres qui travaillent dans le milieu de la Sécurité, le profil public de Sun n’a rien de particulier. On sait néanmoins qu’il a eu la chance d’étudier la santé publique et la gestion urbaine en Australie, une spécialité notable dans les circonstances actuelles. Sun fut principalement actif à Shanghai et il a connu une carrière assez prestigieuse. Il fut notamment directeur adjoint de l’unité de travail du groupe 610, chargé des religions hérétiques*, directeur du bureau n°26 dit « anti-culte » (反邪教局) du ministère de la Sécurité publique, mais aussi chef du bureau n°1 de la sécurité intérieure de 2013 à 2020**, ainsi que du bureau des affaires de Hong Kong du même ministère de 2016 jusqu’à sa récente mise en examen.
*Li fut le secrétaire particulier de Jia Chunwang (贾春旺), ministre de la Sécurité nationale de 1985 à 1998 puis ministre de la Sécurité publique de 1998 à 2002. Jia est également un proche de Liu Yunshan (刘云山) et de Zhou Yongkang. **Il fut aussi l’un des associés de Zeng Qinghong, Ling possède ses propres réseaux, dont celui de l’association du Shanxi (société Xishan).
Le bureau n°1, probablement la plus importante affectation de Sun, s’occupe de la sécurité intérieure, de la collecte d’information, mais surtout de la gestion des « incidents » liés au Parti. Avant de devenir directeur de ce bureau, Sun Lijun ira assister son collègue Li Jiangzhou (李江舟)*, son prédécesseur entre 2011 et 2013, pour gérer un incident très lourd de conséquences politiques au cours du mois de mars 2012 : l’accident de voiture qui causa la mort de Ling Gu (令谷), le fils de Ling Jihua, lieutenant de Hu Jintao**.
*Ma sera arrêté en 2015.
Sans doute un tournant dans la lutte factionnelle avant le 18e Congrès, cet « incident » sera également géré par Fu Zhenghua (傅政华), à l’époque chef de la sécurité publique de Pékin, mais aussi par Zhou Yongkang et Ma Jian (马建), une proche de Zeng Qinghong* et ministre adjointe de la sécurité nationale à l’époque, ainsi que par Song Jianguo (宋建国), directeur de la sécurité des transports de Pékin et subordonné de Fu Zhenghua. Song Jianguo qui sera d’ailleurs l’une des premières victimes de la lutte anti-corruption lancée par Xi Jinping fin 2012.
*Mais aussi de Fu Zhenghua, et de Meng Jianzhu. **Sans parler du démantèlement des réseaux de Bo Xilai, de Ling Jihua ou de Zhou Yongkang dans le secteur du pétrole.
La mort de Ling Gu intervient un mois seulement après la tentative de défection de Wang Lijun, bras droit de Bo Xilai, associé de Zhou Yongkang* et chef de la sécurité publique de Chongqing, au consulat américain de Chengdu. Si l’accident de voiture decLing Gu ébranle le système – à seulement huit mois du 18e Congrès -, la fuite de Wang Lijun provoquera une onde de choc dont le système de Zhou Yongkang – sans parler des autres bandes régionales** – ne se relèvera pas. Dans l’immédiat, le collègue de Sun Lijun, Li Jiangzhou est envoyé au bureau de Hong Kong, tandis que Sun lui, demeure au bureau des Affaires générales du ministère sous Meng Jianzhu.
*黑口罩 – Interprété par certains comme un signe de défiance.
Celui que les médias ont surnommé « le masque noir »* durant la crise du Covid-19, sera transféré en 2013 au bureau n°1 afin de remplacer Li Jiangzhou. Sun s’est ainsi trouvé aux premières loges durant la chute de Zhou Yongkang, de Ling Jihua et de dizaines d’autres de ses collègues du système de la Sécurité publique et des Affaires politiques et légales. Parmi eux, Zhou Benshun (周本顺), l’un des secrétaires particuliers de Zhou Yongkang et secrétaire du Parti pour la province du Hebei de 2013 à 2015, ou son ancien collègue Ma Jian.
*Sans oublier que Li était en poste durant le « 709 », l’arrestation d’environ 200 avocats et militants en 2015, et durant l’affaire de la librairie de Causeway Bay à Hong Kong, aussi en 2015.
En 2016, toujours en poste au bureau n°1, Sun est nommé directeur du bureau de Hong Kong au ministère de la Sécurité publique. Il remplace une fois de plus son vieil ami Li Jiangzhou. Li dirige désormais au ministère de la Sécurité publique le département de la police du bureau de liaison de Hong Kong. Li et Sun sont donc en poste lors de l’arrestation en 2017 de Xiao Jianhua (肖建华), le banquier des « enfants du Parti », un proche de Zeng Qinghong*, mais aussi durant les manifestations pro-démocratie de 2019 dans l’ancienne colonie britannique. Ils devaient épauler la police locale dans leur gestion de la crise. Sachant que la cellule ad hoc du ministère de la Sécurité publique est située à Shenzhen, la présence directe de Sun Lijun à Hong Kong soulève beaucoup de questions sur ses liens possibles avec la police hongkongaise.
*Zhang était un ami proche de Ma Jian et considéré par Meng comme un candidat potentiel pour le ministère. **Quelques mois seulement avant la chute orchestrée de Meng Hongwei.
Au printemps 2018, Meng Jianzhu, le patron de la commission centrale politico-légale, est au pied du mur. Trop de têtes sont tombées dans la « lutte anti-corruption ». En 2016, est mis en examen Zhang Yue (张越)*, secrétaire pour la commission des affaires politiques et légales de la province du Hebei depuis 2008. En 2017, c’est le tour de Yuan Huanning (袁焕宁), ministre adjoint de la Sécurité publique et associé de Meng. Il ne reste alors à Meng Jianzhu qu’une faible marge de manœuvre pour continuer de contrôler le système de la Sécurité publique. Meng tente le tout pour le tout avec la promotion forcée de Sun Lijun comme ministre adjoint en mars 2018**, directement sous le nez du monstre Zhao Kezhi, l’homme de XI Jinping, encore un peu étranger aux dynamiques internes du système qu’il dirige.
*Zhao possède des liens avec Hu Jintao et Xi Jinping.
Cependant, le vent avait déjà commencé à tourner pour Meng Jianzhu et même pour Sun Lijun après l’arrivée surprenante de Zhao Kezhi à la tête du ministère en 2017*. Zhao, alors tout près de ses 64 ans, était vu davantage comme un cadre prêt à passer à l’Assemblée nationale populaire, plutôt qu’à la vie ministérielle. Même s’il n’est sans doute qu’une figure transitoire, il a été chargé du « nettoyage » du système de la Sécurité publique. Ce choix de dernière minute a dû coûter cher en matière de compromis factionnels à Xi Jinping.
C’est ainsi que la mise en examen de Sun Lijun doit se comprendre dans le contexte du démantèlement de « l’Ancien régime », le réseau tentaculaire de l’ex-président Jiang Zemin. En particulier le « nettoyage » de l’appareil de sécurité, qui servait parfois encore les intérêts de Zhou Yongkang, Meng Jianzhu, mais aussi de Luo Gan (罗干), secrétaire de la Commission centrale des affaires politiques et légales de 1998 à 2007, premier directeur du « groupe 610 » et allié important de Jiang Zemin.

Sécuriser la sécurité

La chute de Sun Lijun se déroule environ deux ans après l’arrestation de Li Yihuang (李贻煌), un autre des associés de Meng Jianzhu, connu durant son mandat au Jianxi entre 2001 et 2007. À l’époque, Li était le directeur-général du Jiangxi Copper Group (江西铜业集团). Il a été arrêté en 2017 en lien avec l’incident « 11.24 » impliquant l’effondrement d’une plateforme de construction de centrale électrique à Fengcheng. Li fut reconnu coupable de négligence et de laxisme en matière de sécurité du chantier.
Cette stratégie d’encerclement des hommes de Meng Jianzhu démontre la volonté chez Xi Jinping de s’occuper du « problème » de Meng avant le XXème Congrès en 2022. Meng Jianzhu est soupçonné de corruption en raison de ses liens présumés avec RYB Education, une compagnie qui gère des écoles maternelles et qui est au cœur d’un scandale retentissant d’abus sexuels sur des enfants.
Au sein du Parti communiste chinois, l’arrestation d’un secrétaire particulier précède souvent d’autres mises en examen. Elle indique également que la lutte factionnelle continue de plus belle entre d’une part la vieille clique des Affaires politiques et légales (zhengfa), représentée par Zhou Yongkang et Luo Gan, et d’autre part les alliés de Xi Jinping. Ainsi, la « victoire » sur Sun Lijun rapproche le numéro un chinois de son objectif : « sécuriser la sécurité ». Du reste, dans l’entourage de Zhao Kezhi, il ne reste à présent qu’à remplacer Du Hangwei, vice-ministre de la Sécurité publique, pour consolider l’emprise de Xi sur le ministère.
nous l’avons dit, Sun Lijun fut également le représentant dudit ministère dans le groupe pilote contre le Covid-19 au Hubei depuis le début de la crise. En tant que chef du bureau n°1 chargé de la sécurité intérieure, Sun était responsable de sécuriser les lieux et de gérer les canaux de communication. Or, certains observateurs l’ont noté, Sun a sans doute participé aux erreurs de gestion de la crise au tout début de l’épidémie, en particulier en matière de transmission de l’information.

La justice à tout prix

Logiquement, la mise en examen de Sun Lijun permet de faire d’une pierre deux coups. D’abord, se débarrasser d’un des alliés-clés de Meng Jianzhu dans le cadre du « nettoyage » de la Sécurité publique ; ensuite, enlever un élément perturbateur du système des affaires de Hong Kong potentiellement impliqué dans la gestion plus ou moins satisfaisante des manifestations pro-démocratie contre la loi d’extradition.
La mise en examen de Sun arrive seulement quatre jours après celle de Yang Jian (杨健), directeur adjoint du bureau de liaison de Hong Kong pour le gouvernement central et allié de Zeng Qinghong, bras droit de l’ex-président Jiang Zemin. Elle porte un coup supplémentaire au système des affaires de Hong Kong, mais surtout à ceux qui essayent de piéger Xi Jinping depuis le début. L’arrestation de Sun pourrait suggérer que ce dernier, comme à Wuhan, faisait partie du problème de communication entre Pékin et le système des affaires de Hong Kong, qui exacerba les tensions entre les manifestants et les autorités centrales.
« L’affaire Sun Lijun » soulève aussi la question de la justice et de la manière dont son cas sera géré. Une journée après la mise en examen de Sun, Fu Zhenghua, alors ministre de la Justice, a « démissionné » de son poste de secrétaire adjoint du Parti pour le ministère, laissant ainsi la responsabilité des affaires du Parti à Yuan Shuhong (袁曙宏), son ministre adjoint.
Depuis cette « démission », Fu s’est aussi absenté d’une rencontre le 21 avril menée par Guo Shengkun (郭声琨), secrétaire actuel de la Commission des Affaires politiques et légales et allié de Zeng Qinghong. Cette réunion portait sur la « construction d’une Chine pacifique ». Parmi les participants à cette réunion, Tang Yijun (唐一军). Gouverneur du Liaoning et membre de la « clique du Zhejiang », socle du pouvoir de Xi, Tang est le seul cadre non associé à la clique « politico-légale » affilié à Zhou Yongliang et Jiang Zemin.
L’absence soudaine de Fu Zhenghua à cette importante réunion n’est pas si surprenante. Il a déjà atteint l’âge critique pour son rang hiérarchique de 65 ans et n’a aucune de chance progresser davantage sous Xi Jinping. La conjonction des « deux assemblées » et de son âge ont fait de Fu un candidat idéal pour la retraite à la fin mai. Selon nos informations, il semble que ce soit bien Tang qui prendra la tête du ministère de la Justice. Parce qu’il est jeune (il est né en 1961) et qu’il est l’homme de Xi Jinping dans le système de la Sécurité, Tang sera en mesure de remplacer Fu et de tenir le bastion jusqu’en 2027-2028.

La sécurité de Pékin

*Wang a souvent laissé Qi s’occuper de son agenda de Pékin alors qu’il était occupé au ministère.
Seulement cinq jours après la mise en examen de Sun et quatre après la « démission » de Fu Zhenghua, Wang Xiaohong (王小洪), le « policier personnel » de Xi, a quitté ses fonctions de chef de la sécurité publique de Pékin – position qu’il avait d’ailleurs reprise à Fu Zhenghua en 2015 à la demande du président chinois. Wang avait veillé sur la famille de Xi lorsqu’il était en poste à Fuzhou. Il avait été parachuté dans la capitale afin d’assurer les arrières du patron du Parti. Xi se trouvait alors en pleine lutte factionnelle avec l’appareil de sécurité de Zhou Yongkang. Wang a nommé pour lui succéder l’un de ses nouveaux disciples, Qi Yanjun (亓延军)*, qui est également maire adjoint de Pékin. Tout cela suggère qu’une manœuvre importante se prépare. Wang Xiaohong pourrait remplacer Zhao Kezhi au sommet de l’appareil de sécurité.
*Ceux qui voient des similitudes entre le cas de Sun Lijun et de Meng Hongwei comprennent alors l’une des techniques préférées de la Commission centrale de discipline pour coincer les opposants politiques.
Nous l’avons dit, Zhao est surtout un candidat de transition, comme Luo Huining (骆惠宁) pour le bureau de liaison à Hong Kong. Est-ce que Zhao « garde la maison » pour Wang Xiaohong qui durant l’absence de Sun Lijun lui a repris ses fonctions* ? Maintenant que Sun est hors d’état de nuire, des changements plus importants dans l’appareil de sécurité sont prévisibles, comme la promotion de Wang Xiaohong. À la tête de cet appareil, Xi Jinping pourrait même nommer Zhao Kezhi à la place de Guo Shengkun, un homme de Jiang Zemin, durant les « deux assemblées ».
Par Alex Payette
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.