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Coronavirus : Singapour, un modèle dans la lutte contre la pandémie ?

(Source : South China Morning Post) A Singapour, la population porte des masques pour se protéger contre le coronavirus
Singapour est souvent présenté par l’OMS et différents médias américains comme un modèle de réussite dans la lutte contre le coronavirus, un compliment peut-être prématuré. Quelle stratégie a-été mise en place par le Premier ministre Lee Hsien Loong pour lutter contre le coronavirus ?
Singapour a été l’un des premiers pays d’Asie du Sud-Est touché par l’épidémie du coronavirus, en raison des nombreux Chinois en visite dans la cité-État.
Pendant six semaines, le nombre de cas enregistrés par Singapour étaient, en proportion des populations dans les deux pays, bien supérieur à ceux de la France. Mais à partir du 10 mars, les tendances se sont inversées. En France, comme dans d’autres pays d’Europe, le nombre de patients contaminés a explosé. Le 23 mars, les cas français sont déjà trois fois plus nombreux, par habitant, qu’à Singapour. En revanche, dans la cité-État, la progression du nombre de cas est restée limitée, s’expliquant principalement par des cas « importés » : des résidents voyageant à l’étranger ou des visiteurs venant du reste du monde.
Le nombre de cas cumulés en France et à Singapour, à population équivalente
Si la contamination est encore contenue, avec un nombre de décès encore très faible (2, le 21 mars) l’augmentation des cas singapouriens s’accélère néanmoins nettement.
La relative maîtrise de l’épidémie par Singapour repose sur quatre facteurs principaux. La première : Singapour peut compter sur des infrastructures médicales de qualité et sur une excellente préparation au risque pandémique. Actuellement, le pays jouit par ailleurs d’une unité nationale particulièrement forte actuellement. Les communications sur la coronavirus sont très actives. Enfin, le pays profite d’une capacité exceptionnelle de traçabilité et d’isolement des cas détectés. Malgré ces atouts, le gouvernement a d’annoncé le 24 mars un durcissement des règles : les lieux de loisirs sont fermés, les services religieux suspendus et les rassemblements de plus de 10 personnes, interdits.

une majorité de cas « importés »

Le premier cas détecté à Singapour remonte au 23 janvier. Il s’agit d’un Chinois venant de Wuhan avec sa famille. La vingtaine des cas enregistrés jusqu’à fin janvier dans le pays étaient, par ailleurs, tous des Chinois. Le virus contamine ensuite progressivement des Singapouriens, en lien avec des visiteurs ou amis chinois. Ce n’est que le 6 février, qu’un premier Singapourien, le cas numéro 29, est contaminé alors qu’il n’a aucun lien direct ou indirect avec la Chine. Les autorités s’inquiètes : c’est un signe de présence autonome du virus à Singapour.
Début février, les personnes contaminées sont majoritairement des Singapouriens. Une demi-douzaine sont des ressortissants ayant séjourné en Malaisie, notamment dans la ville de Johor Bahru, à la frontière avec Singapour. D’autres cas sont issue de foyers de contamination. Un cluster est notamment identifié à l’église protestante Grace Assembly of God, où 27 personnes sont contaminées. Plusieurs Malais résidant à Singapour sont atteints du Covid-19 après après avoir participé, fin février, à un rassemblement religieux de 16 00 personnes à Kuala Lumpur. À la suite de cet événement, toutes les mosquées de Singapour sont fermées.
D’autres Singapouriens sont contaminés dans un cadre professionnel : lors d’une réunion d’affaires de deux jours dans un hôtel fin janvier, sur le site de construction de Seletar Aerospace Heights, dans la société  Wizlearn Technologies au sein du Parc des Sciences de Singapour, ou encore lors d’un événement musical privé à SAFRA Jurong.
À partir du 6 mars les cas « importés » en provenance d’Europe, des Etats-Unis ou d’Asie du Sud-Est se multiplient, qu’il s’agisse de visiteurs étrangers ou de résidents permanents ayant voyagé dans ces pays. Au total, le 23 mars, on compte ainsi 294 cas « importés » soit 58% de l’ensemble des cas enregistrés par Singapour. Ces chiffres démontrent le rôle traditionnel de « hub » régional et international joué par la Cité Etat.

Communication, traçabilité, cohésion

Le gouvernement a très tôt mis en place une communication directe et permanente, à travers, notamment, l’application WhatsApp. Il jouit par ailleurs d’une crédibilité est très forte auprès de la population.
Il a aussi mis l’accent, dès le départ sur une traçabilité des cas permettant de définir leur origine et leurs liens. Il suffit d’aller sur le site Gov.sg, à la rubrique coronavirus, pour retrouver un historique anonyme mais extrêmement précis de toutes les contaminations, des liens entre elles et des clusters identifiés. Au départ, tous les cas détectés étaient hospitalisés et les familles mises en quarantaine à domicile. La multiplication des cas a néanmoins conduit le gouvernement à n’hospitaliser que les cas graves et à isoler les autres à domicile ou dans des lieux réquisitionnés.
La diffusion d’une nouvelle application intitulée « tracetogether » va renforcer encore le dispositif gouvernemental de traçabilité. Cette politique a permis au gouvernement de laisser ouverts les commerces et les restaurants, et la population n’est pas confinée.

Fermeture progressive des frontières

Fermer les frontières est une des décisions les plus difficiles à prendre pour le gouvernement singapourien. Le pays doit en effet une très large part de sa prospérité à l’ouverture au monde et à sa qualité de « hub ». Le 31 janvier, Singapour interdit pourtant les voyageurs chinois ou venant de Chine à entrer sur le territoire. Un mois plus tard, l’interdiction s’étend aux villes de Cheongdo et Taegu en Corée du Sud, puis, le 3 mars, à tous les voyageurs provenant de Corée, d’Iran et d’Italie du Nord. L’interdiction concerne aussi, à présent, le reste de l’Italie, la France, l’Allemagne et l’Espagne. Tous les visiteurs doivent désormais être soumis à une quarantaine de deux semaines à leur arrivée à Singapour et tous les séjours de courte durée dans la Cité-Etat sont interdits, à l’exception des travailleurs frontaliers dans les secteurs de la santé et des transports.
Les Singapouriens revenant des Etats-Unis et de Grande-Bretagne sont contraints à une quarantaine de 14 jours à leur retour. Alors que le Premier Ministre disait encore dans son allocution du 12 mars que ce ne serait sans doute pas nécessaire, Singapour est désormais isolé du monde.

Le système de santé était préparé

L’épidémie du SRAS en 2003 avait conduit à un net renforcement de la politique de prévention contre les pandémies. Singapour a des stocks abondants de masques, de vêtements de protection et de respirateurs. Des équipes médicales spécialisées ont été formées. En 2019, un Centre National pour les maladies infectieuses, un hôpital de 330 lits dédié aux épidémies, avait ouvert ses portes.
Le système de santé singapourien est par ailleurs d’excellente qualité. Pour faire face au coronavirus, il a libéré les nombreux lits dédiés à l’accueil de malades venant du reste du monde, mettant provisoirement fin au tourisme médical. Le ministère de la Santé a aussi organisé un réseau de 900 cabinets médicaux de quartier prioritaires pour accueillir les consultations relatives au coronavirus. Le tarif standard de consultation et traitement est de 10 dollars de Singapour (6 euros). Il est divisé par deux pour les plus âgés.

Membre de la recherche mondiale sur le coronavirus

L’Université Nationale de Singapour (NUS) fait partie du CEPI, la coalition pour l’innovation en matière de prévention des épidémies. Cette organisation internationale a été créé en 2016 par la Norvège, en partenariat avec la fondation Bill Gates, le Welcome Trust, le World Economic Forum et le ministère indien des biotechnologies. Le CEPI va lancer des tests cliniques pour développer un vaccin sur le coronavirus dans un délai de quatre mois.
En matière de traitement les tests réalisés à Singapour se concentrent sur certains antirétroviraux utilisés contre le Sida comme le Lopinavir et le Ritonavir.
Singapour a pour le moment évité une explosion de la pandémie sur son territoire, et l’arrêt des contacts avec le reste du monde devrait lui donner un répit. Mais le niveau de contagion déjà atteint est préoccupant et on ne peut pas exclure que le gouvernement ne soit contraint d’élever le niveau d’alerte du pays à son maximum (le niveau quatre), ce qui conduirait à des mesures de confinement proches de celles adoptées par la Chine, l’Inde et une grande partie de l’Europe.

Entretien

Elisabeth de Rothschild est architecte et réside à Singapour.

Quels sont les points forts de la stratégie singapourienne en matière de lutte contre le coronavirus? Cette stratégie fait-elle consensus ?
Elisabeth de Rothschild : Le pays est tout entier derrière le gouvernement. Le Premier Ministre, Lee Hsien Loong, a fait deux interventions télévisées, le 8 février et le 12 mars, qui ont marqué les esprits en insistant sur le thème « we are SG united » (nous sommes Singapour uni »). Quatre membres du gouvernement se relayent par ailleurs pour informer les citoyens en permanence.Dès le 26 janvier, le gouvernement a lancé une application sur WhatsApp pour informer, parfois plusieurs fois par jour, les Singapouriens sur la situation, alerter sur les fausses nouvelles, donner des conseils pratiques. Cette application est massivement utilisée. Tous mes amis ou collègues la consultent quotidiennement.
Quand le gouvernement est passé au niveau 3 d’alerte sur le virus, sur quatre niveaux au total, il y a eu un bref mouvement de panique et les magasins d’alimentation ont été submergés. L’intervention du Premier Ministre le lendemain a tout de suite calmé le jeu. Nous sommes toujours au niveau 3 actuellement.
La fermeture des frontières aux visiteurs chinois dès le 31 janvier ont fait craindre à certains des rétorsions chinoises mais la mesure a été saluée par une très large majorité.
Enfin, cinq millions de masques ont été distribués à la population entre le 1er et le 9 février. Chaque foyer en dispose de quatre, avec instruction de ne s’en servir que si l’on a des symptômes suspects, le temps de pouvoir consulter un médecin.
Comment se passe la vie quotidienne à Singapour et comment ont évolué les comportements ?
Tous les magasins, bars, restaurants, cinémas, théâtres restaient ouverts, jusqu’à aujourd’hui (le mercredi 25 mars, NDLR), avec parfois des horaires réduits. Depuis le retour de l’ étranger de nombreux jeunes étudiants singapouriens, le nombre de cas a radicalement augmenté. Le gouvernement a donc choisi de fermer cinémas, bars et karaoke.
La fréquentation a beaucoup baissé dans les restaurants et les centres commerciaux. Les singapouriens respectent les consignes de distanciation et les rassemblements sont limités. Le Premier Ministre avait prévenu le 12 mars que des mesures plus restrictives seraient prises en cas de poussée plus rapide de l’épidémie, et les comportements s’adapteront rapidement grâce à l’application WhatsApp.
Comment est organisée la traçabilité des contaminations ?
C’est un des points forts de Singapour. Une équipe d’une centaine d’enquêteurs était à pied d’œuvre dès les premiers cas détectés afin d’isoler les malades en milieu hospitalier ou dans des logements réquisitionnés, tracer l’origine et identifier les proches et les amis. Cette équipe intègre des enquêteurs de la police judiciaire. Les fausses déclarations ou les déplacements non autorisés sont lourdement sanctionnés : par exemple, un résident permanent qui avait fait un voyage d’affaires non autorisé en Malaisie s’est vu interdire définitivement le territoire singapourien à son retour.
Le 20 mars une nouvelle application WhatsApp intitulée « trace together » a été mise en ligne pour permettre de tracer automatiquement tous les contacts récents d’un individu. Cette application n’est pas obligatoire mais elle a été téléchargée par 500 000 personnes en deux jours. Je l’utilise bien évidemment, car elle sera beaucoup plus efficace que mes souvenirs personnels en cas de besoin.
Qu’en est-il de la vie économique ? Comment sont gérés les nombreux travailleurs migrants qui vivent en dortoir dans le nord de l’Ile ?
Le télétravail est très développé. Je vais vous donner l’exemple de la banque DBS. Pour chaque activité ils ont mis en place un système à trois équipes. L’équipe A reste chez elle en télétravail, l’équipe B est dans les bureaux habituels, et l’équipe C travaille dans un autre lieu proche de l’aéroport. Ce qui fait que si l’une des équipes a des malades, les autres peuvent assurer la continuité de l’activité.
Les chantiers de construction et les usines continuent à fonctionner, les ouvriers sont dotés de masques et de gants. Pour les travailleurs immigrés résidant au nord de l’île, contrôles de températures, port du masque et règles de distanciation sont obligatoires.
Le système de santé du pays est-il bien préparé ?
Oui, car Singapour avait l’expérience antérieure du SRAS et dispose de ressources dédiées pour les épidémies. Singapour a par ailleurs l’un des meilleurs systèmes de santé du monde, avec un équilibre entre grands hôpitaux publics et hôpitaux privés de réputation internationale.
Dossier et propos recueillis Hubert Testard
A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.