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Coronavirus aux Philippines : ce qui paralyse la lutte contre la pandémie

Le président philippin Rodrigo Duterte. (Source : La Voix du Nord)
Le président philippin Rodrigo Duterte. (Source : La Voix du Nord)
Tests en petit nombre, hôpitaux sous-équipés, pénurie de médecins… les conditions d’une lutte efficace contre la pandémie de coronavirus n’étaient pas réunies aux Philippines. D’autant que l’archipel a souffert parmi les premiers de la contamination par le biais de touristes chinois en provenance de Wuhan. La stratégie autoritaire et menaçante de Rodrigo Duterte est un obstacle de plus pour connaître précisément l’état des infections dans le pays. Résultat, l’économie se contracte dangereusement et les travailleurs du secteur informel sont les principales victimes sociales du confinement.
En 2016, le président Duterte annonçait la politique du « pivot » philippin des États-Unis vers la Chine. L’archipel a adhéré à aux « Nouvelles Routes de la Soie » : le programme « Build, Build, Build » s’appuie sur des financements de la Chine. Les entreprises chinoises sont présentes dans les secteurs stratégiques comme les télécommunications et l’énergie. Enterrant la question des îles en mer de Chine du Sud ainsi que l’arrêt de la Cour de La Haye qui avait donné raison aux Philippines, Manille est devenu l’un des principaux alliés de la Chine au sein de l’ASEAN.
Plusieurs milliers de Chinois travaillent aux Philippines. En 2019, le pays a attiré 1,8 million de touristes de l’empire du milieu. Parmi eux, une centaine avait quitté Wuhan – jumelée avec Davao dont Duterte fut le maire – pour passer les vacances du Nouvel An. Plusieurs étaient porteurs du Covid-19.

Un inquiétant taux de reproduction de base du virus

*R0 indique le taux d’infection et le taux de reproduction de base d’un virus. Sa mesure permet de dire combien de personnes en moyenne seront infectées par une personne contaminée par ce virus.
Qui sont les patients 0 et 1 ? Un couple parti de Wuhan le 21 janvier. Après avoir voyagé dans une autre île et avant d’avoir été hospitalisé à Manille, le couple avait infecté 440 personnes, soit le « Ro », ou taux de reproduction de base du virus*, le plus élevé d’Asie du Sud-Est. Le patient numéro 3 fut une autre Chinoise arrivant de Wuhan. Le premier décès dans l’archipel est, lui, survenu le 1er février. Il fut aussi le premier décès du Covid-19 en dehors de Chine.
Le 2 février, un jour après la déclaration de « pandémie » par l’Organisation mondiale de la Santé – pression chinoise oblige, l’OMS avait traîné les pieds -, le gouvernement philippin a interdit les entrées sur son territoire venant de Chine, Macao et Hong Kong, ainsi que de Taïwan. Entre-temps, 79 touristes chinois étaient arrivés de Wuhan et un navire de croisière avait débarqué à Manille. À son bord, 1 400 touristes chinois dont on ignore les pérégrinations ultérieures.
Le 9 mars, après l’apparition de cas de personnes qui n’avaient pas voyagé à l’étranger, l’état d’urgence sanitaire (alerte rouge) a été déclaré. Les Philippins ont découvert que leur pays n’avait que 2 000 kits de test. L’Institut National de la Santé de l’Université des Philippines avait mis au point un test très bon marché par rapport aux kits. Mais il n’a pas été mis en production. Les kits ont continué d’être importés tandis que les lenteurs de douanes freinaient leur diffusion dans le pays.

Le confinement selon Duterte

Le 12 mars, Rodrigo Duterte décide le confinement de l’agglomération de Manille, élargi à l’ensemble de l’île de Luzon, qui représente 60 millions d’habitants et les trois quarts de l’économie. Le jour suivant, l’ensemble de l’archipel est confiné. Des décisions dramatiques pour les millions de travailleurs du secteur informel qui dépendent d’activités quotidiennes pour survivre (« No work, no pay »). Résultat : près de la moitié des Philippins s’est retrouvée sans travail et des milliers d’entre eux ont dû regagner à pied leur village d’origine. Depuis, le confinement est strict sur Luzon : seul un membre de la famille est autorisé à faire des courses pour acheter de la nourriture et des médicaments, et doit montrer un permis aux check points gérés par l’armée et la police.
Les décrets qui accompagnent les déclarations d’urgence ont en effet mobilisé les militaires comme les policiers. Depuis son élection en 2016, Rodrigo Duterte mène une guerre meurtrière contre la drogue. Le président a commencé par minimiser le risque de contamination, affirmant que le Philippin bénéficie d’une protection naturelle, avant de demander à la police nationale des Philippines (PNP) d’abattre toute personne à l’origine de « troubles » dans les régions placées en confinement. Quelques heures avant, la police avait arrêté une vingtaine de personnes vivant dans des bidonvilles : elles avaient organisé une manifestation contre le gouvernement, l’accusant de ne pas fournir d’aide alimentaire aux plus démunis. « Au lieu de causer des problèmes, je vais vous envoyer dans la tombe », leur avait lancé Duterte. Depuis, plus de trente mille personnes ont été arrêtées.

Hôpitaux sous-équipés et pénurie de médecins

La santé n’est pas une priorité du gouvernement philippin, qui lui consacre 10 % du budget national. Les répercussions sur l’accueil des malades dans les hôpitaux sont édifiantes : l’archipel est sous-équipé avec 89 000 lits, dont seulement mille pour soins intensifs. L’association des médecins philippins compte 80 000 adhérents quand le pays recense 128 000 docteurs. Paradoxalement, alors que le déficit en personnel de santé est évalué à 290 000, chaque année plus de 10 000 professionnels quittent l’archipel pour travailler à l’étranger, selon l’administration philippine pour l’emploi et l’Outre-mer (POEA). Au mois de mars, 75 infirmières sont parties en Allemagne : elles sont plus de 100 000 à travailler hors des Philippines, note l’Institut de recherche sur les migrations et le développement de Manille. Le POEA a annoncé la suspension de ces départs le 2 avril.
Ce vendredi 15 mai, l’archipel compte officiellement 11 876 cas et 790 morts. Des chiffres qui rapportés au million d’habitant situeraient les Philippines au niveau du Japon. Ils sont sans doute très loin de la réalité. Faute de test, de nombreux cas n’ont pas été détectés et les statistiques nationales reprises par Worldometers reflètent davantage la situation de Manille que celle de l’archipel. Ces données concernent les morts enregistrés dans les hôpitaux alors que de nombreux décès ont lieu dans les domiciles. Les principaux foyers de contamination sont Metro Manilla, Laguna et Cebu qui ont été déclarées sous « quarantaine communautaire améliorée » jusqu’au 31 mai prochain.

Impact économique

En février 2020, le FMI prévoyait une croissance de 6,2 % pour cette année. Au premier trimestre, le PIB philippin s’est légèrement contracté (-0,2 %), pour la première fois depuis la crise asiatique en 1998. La contraction devrait s’aggraver aux second et troisième trimestres. Alors qu’il hésite à engager le déconfinement prévu le 15 mai, le gouvernement a été autorisé à allouer de nouveau une partie du budget voté par le Parlement. Annoncées, des aides comprises entre 100 et 160 dollars mensuels pendant deux mois à 18 millions de familles, tardent à être distribuées. Équivalant à 7 % du PIB, le plan de relance du gouvernement donne la priorité à l’économie.
Quant aux remises des émigrés qui représentent un apport important à l’économie (9,9 % du PIB), elles diminuent. En cause, selon le Département du Travail, près de 90 000 travailleurs émigrés sont confinés dans leur pays d’accueil. Pour ce qui est de l’évolution de la balance des paiements courants, elle inquiète les marchés : le déficit prévu par le FMI – 2,6 % du PIB – devrait s’aggraver. Moody’s a dégradé la note des banques philippines et Fitch a lancé un avertissement sur la dégradation de la situation des paiements.
Par Jean-Raphaël Chaponnière
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).