Société
Expert- Le Poids de l'Asie

"Candide" aux pays des Covid : pourquoi le coronavirus est-il plus meurtrier en Occident qu'en Asie ?

Candide spécule : "Supposons que les autorités chinoises aient caché 90 % des décès. Dans cette hypothèse improbable, le nombre de morts serait de 43 000, soit dix fois moins qu'en France, rapporté au million d'habitants. (Source : Lowy Institute)
Candide spécule : "Supposons que les autorités chinoises aient caché 90 % des décès. Dans cette hypothèse improbable, le nombre de morts serait de 43 000, soit dix fois moins qu'en France, rapporté au million d'habitants. (Source : Lowy Institute)
Politique sanitaire, climat, âge ou virulence du virus ? Pourquoi l’épidemie de Covid-19 est-elle plus meurtrière dans les pays occidentaux qu’en Asie ? La gestion de la lutte contre le coronavirus dans chaque pays peut-elle tout expliquer ? Imaginez le Candide de Voltaire revenu au XXIème siècle pour mener une enquête impartiale. Les réponses ne sont pas légions.
Au XVIIIème siècle, Candide, « un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces et qui avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple », s’était enquis auprès de jésuites et d’imans des raisons du tremblement de terre de Lisbonne. Doublé d’un raz de marée, il avait provoqué la mort de 70 00 morts, soit 3 % de la population portugaise. Il fut l’une des plus grandes catastrophes du siècle des Lumières. Trois cents ans plus tard, Candide enquête sur le Covid-19. Né en Chine, ce nouveau coronavirus s’est propagé en Asie, en Europe, en Amérique et en Afrique. Cet esprit simple se demande pour quelles raisons il a fait cent fois plus de morts dans les pays européens et aux États-Unis qu’en Asie.
Le nombre de cas et de décès par million en Asie orientale et en Occident (Europe et États-Unis). (Source : Worldometers)
Le nombre de cas et de décès par million en Asie orientale et en Occident (Europe et États-Unis). (Source : Worldometers)
Revenu au XXIème siècle, Candide n’interroge pas les autorités religieuses, mais les clercs : statisticiens, géographes, épidémiologistes, démographes et généticiens. Il s’est d’abord penché sur la pertinence des statistiques rassemblées par Worldometer : un article du Financial Times du 26 avril estime que dans 14 pays avancés, elles sous-évaluent les décès de 60 % en moyenne. Des pays émergents n’ont pas les moyens de cette comptabilité macabre, d’autres cachent son étendue. C’est probablement le cas de la Chine. Apparu à Wuhan, le Covid-19 y aurait fait 4 300 victimes, un chiffre dénoncé par de nombreux observateurs. Candide spécule : « Supposons que les autorités chinoises aient caché 90 % des décès. Dans cette hypothèse improbable, le nombre de morts serait de 43 000, soit dix fois moins qu’en France, rapporté au million d’habitants.
Les géographes pointent un doigt accusateur sur le climat, ou plutôt sur l’écart de température qui, selon certains, expliquerait les différences de mortalité. L’Europe et les États-Unis se situent en zones tempérés, et une grande partie de l’Asie (mais ni la Corée ni le Japon) en zone tropicale. En février, le président Trump promettait à ses concitoyens qu’avec l’arrivée des beaux jours l’épidémie de Covid-19 diminuerait d’intensité. Cette première explication semble rendre compte de l’écart de mortalité : elle a été confortée par les conclusions d’une étude de l’université du Maryland. Depuis, une étude de l’université d’Aix-Marseille et d’une université suédoise ont critiqué ces conclusions.
Candide s’est alors tourné vers les épidémiologistes. Ces scientifiques lui ont rappelé que le Covid-19 est la troisième émergence d’un coronavirus. Au début des années 2000, les pays asiatiques avaient été victimes du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et du MERS (Coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient – MERS‐CoV). Le SRAS est apparu en novembre 2002 dans la province chinoise du Guangdong et les autorités ont attendu trois mois pour le reconnaître. Pékin a sonné l’alerte nationale en avril 2003, soit six mois après l’apparition du SRAS. L’épidémie s’est ensuite diffusée à Hong Kong, Taïwan et au Vietnam. Dans ce dernier pays, sa progression a été très rapidement maitrisée. Epargnée par le SRAS, la Corée du Sud a été touchée par le MERS. Apparue en 2012 en Arabie saoudite, cette épidémie s’est déclarée en mai 2015 sur le sol coréen, où elle a été jugulée en trois mois.
Ces précédents expliquent la réaction des pays asiatiques à l’épidémie de Covid-19. Après quelques faux pas – y compris la Chine où les autorités n’ont attendu « que deux mois » -, les gouvernements ont pris des mesures énergiques pour lutter contre cette pandémie. Toutefois, la Thaïlande et la Malaisie, qui avaient été épargnés par le SRAS et le MERS, ont également su contenir le Covid-19. Enfin, l’Allemagne a réagi dès le mois de janvier : l’attention des autorités a en effet été attirée par le fait que plusieurs cadres dirigeants d’une entreprise de l’automobile de retour de Wuhan avaient été infectés.
Les politiques sanitaires ont sans doute joué, mais suffisent-elles à rendre compte de la différence entre l’Asie et l’Europe ? En lisant le journal scientifique Lancet*, Candide a appris que les vielles personnes ayant une pression artérielle élevée, ou atteintes d’une maladie du cœur, d’un cancer et d’un diabète courent plus de risques que les jeunes. Il s’est alors adressé à des démographes et leur a demandé de construire un graphique mettant en abscisses le pourcentage des plus de 70 ans dans la population et en ordonnées le nombre de cas déclarés plutôt que le nombre de morts, car ce dernier dépend également de la qualité du système de santé.
Ce graphique montre une relation de causalité assez étroite entre la part des plus de 70 ans et la diffusion du Covid-19 dans les pays européens et aux États-Unis, de même qu'en Turquie et à Singapour. Pourtant, au Japon, où le pourcentage des personnes âgées est le plus élevé des pays avancés, le nombre de cas de Covid-19 y est le plus faible. (Crédit : Jean-Raphaël Chaponnière / Asialyst)
Ce graphique montre une relation de causalité assez étroite entre la part des plus de 70 ans et la diffusion du Covid-19 dans les pays européens et aux États-Unis, de même qu'en Turquie et à Singapour. Pourtant, au Japon, où le pourcentage des personnes âgées est le plus élevé des pays avancés, le nombre de cas de Covid-19 y est le plus faible. (Crédit : Jean-Raphaël Chaponnière / Asialyst)
Ce graphique met en évidence une relation de causalité assez étroite entre la part des plus de 70 ans et la diffusion du Covid-19 dans les pays européens et aux États-Unis, de même qu’en Turquie et à Singapour. La démographie expliquerait ainsi les deux tiers de l’écart entre pays. Au sein de l’Europe, Candide a été surpris par les situations de l’Allemagne et de l’Italie. Avec le même pourcentage de personnes âgées, la botte italienne a déploré près de deux fois plus de cas. Cet écart peut être attribué à la riposte allemande et, dans une moindre mesure, à la cohabitation plus fréquente en Italie de trois générations dans le même domicile.
Parmi les pays avancés, la Grèce et le Japon font bande à part. Si l’on peut s’interroger sur la pertinence des chiffres grecs (à moins que l’explication vienne du régime alimentaire), il n’y a aucun doute sur les chiffres japonais. Le pourcentage des personnes âgées est le plus élevé des pays avancés, pourtant le nombre de cas de Covid-19 y est le plus faible. La résistance japonaise est mystérieuse ! Au-delà de la politique sanitaire menée par le gouvernement de Shinzo Abe, beaucoup tient à la discipline sanitaire naturelle des Japonais et à leurs habitudes de distanciation physique.
Dans les pays émergents en Asie, Amérique Latine et en Afrique (quelques pays publiant des statistiques fiables), il n’apparaît aucune corrélation entre la proportion de personnes âgées, souvent très faible, et la diffusion de l’épidémie. Contrairement aux scénarios dramatiques qui ont été envisagés, à ce jour le Covid-19 a eu peu d’impact dans la plupart des pays africains. Affrontant bien d’autres maux plus graves, ces sociétés sont plus résistantes que les sociétés protégées des pays avancés.
Le virus qui a attaqué l’Europe est-il le même que celui qui a attaqué l’Asie ? Les Européens ont-ils été confrontés à un virus beaucoup plus violent ? Candide s’est rapproché des biologistes et il a eu la chance d’assister à la conférence de presse du professeur Marc Lipsitch du CDC de l’université d’Harvard. Il lui a demandé si le virus se transformait au fur et à mesure qu’il se diffusait. Oui, mais s’il change sur le plan génétique, il n’y aurait aucune preuve d’une évolution pour le meilleur ou le pire sur le plan biologique.
Au final, Candide n’a pas trouvé la réponse, mais plusieurs réponses à sa question. Par ailleurs, il s’est demandé si les remèdes adoptées par les bailleurs contre le Covid-19, en détourant des fonds de l’aide alimentaire, ne provoqueront pas plus de morts que la pandémie !
Par Jean-Raphaël Chaponnière

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A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).