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Coronavirus : JO de Tokyo reportés, le Japon durcit sa lutte contre la pandémie

(Source : CGTN) Des Japonais marchent à Tokyo, le 20 mars 2020
(Source : CGTN) Des Japonais marchent à Tokyo, le 20 mars 2020
C’était devenu inévitable. Sous la pression internationale, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a annoncé ce mardi 24 mars que son pays reportait les Jeux Olympiques de Tokyo à l’été 2021. Ce qu’a confirmé dans la foulée le Comité international olympique. Dans sa lutte contre la pandémie, le Japon a également annoncé l’interdiction d’entrée sur son territoire pour 18 pays européens et pour l’Iran. C’est la mesure la plus radicale prise dans cette crise par le gouvernement nippon. Jusque-là, il n’avait opté ni pour le confinement, comme la Chine ou plusieurs pays d’Europe, ni pour un usage massif des tests comme la Corée du Sud. Pourtant, avec 42 décès et 1 140 cas confirmés le 24 mars, le Japon semblait parvenir à limiter la propagation du virus. Aujourd’hui, Tokyo craint une seconde vague de contaminations par l’intermédiaire de visiteurs étrangers ou de Japonais revenant des pays les plus affectés par le Covid-19.
Mi-janvier, au moment où la France confirme ses premiers cas, l’épidémie du coronavirus atteint le Japon par l’intermédiaire des Chinois venant de Wuhan. Pendant six semaines, les deux pays font face à des cas isolés, des foyers de contamination sont identifiés et maîtrisés. La trajectoire de l’épidémie prend tour différent chez les deux voisins asiatiques à la mi-février. En France, les contaminations s’envolent alors qu’elles progressent beaucoup plus lentement au Japon.
Le gouvernement nipon a annoncé la fermeture des écoles dès le 2 mars. En revanche, il n’a mis en place ni le confinement de la population comme en Chine ou dans plusieurs pays d’Europe, ni l’usage de tests à grande échelle comme la Corée. Tokyo parle même de rouvrir les écoles début avril. Quelle est donc la stratégie japonaise pour limiter la propagation du coronavirus ?

Les contaminations d’abord contenues dans la Diamond Princess

Le premier malade du coronavirus au Japon est un ressortissant chinois, revenu de Wuhan début janvier et testé positif par un hôpital japonais le 15. Ce mois-là, au total, une quinzaine de cas ont été détectés dans le pays. Il s’agit majoritairement de Japonais ou de Chinois qui ont visité Wuhan ou qui ont été en contact avec des habitants du Hubei. Dès le 3 février, le gouvernement nippon interdit sur son territoire les voyageurs venant ou ayant transité par cette province, et il organise le rapatriement des Japonais qui y vivent. Certains d’entre eux, contaminés, sont hospitalisés. L’interdiction de séjour au Japon est étendue aux voyageurs en provenance d’une autre province de Chine, le Zhejiang, le 11 février. Trois jours plus tard, Tokyo annonce un chiffre cumulé de 41 contaminations et enregistre un premier décès.
Début février, le gouvernement japonais doit faire face à une première crise : des cas de coronavirus sont détectés à bord du navire de croisière Diamond Princess. Le bateau est mis en quarantaine dans la rade de Yokohama avec ses 3 711 passagers et membres d’équipage. Cette quarantaine forcée dure jusqu’à fin février et se solde par des résultats désastreux. 712 passagers ou membres d’équipage ont été contaminés, et 8 sont mortes – tous étaient âgés de plus de 70 ans.

Propagation du virus endiguée

Outre le Diamond Princess, le nombre de contaminations parvient être contenu au Japon. Entre le 15 et le 29 février, le rythme des nouveaux cas confirmés atteint 13 par jour dans l’archipel. Pendant cette période, la propagation du virus en France semble encore plus contenue. Le 29 février, l’Hexagone compte ainsi 100 cas détectés contre 239 au Japon. Les courbes s’inversent néanmoins à partir du 5 mars, et la progression française devient exponentielle alors que celle du Japon reste beaucoup plus progressive. Le 23 mars, il y a ainsi près de 15 fois plus de cas détectés en France qu’au Japon (28 fois plus en nombres par habitant).
(Source : Ministères de la santé français et japonais) Nombre de cas de Covid-19 en France et au Japon, le 23 mars.
Certes, le nombre de cas détectés n’est pas réellement fiable en raison des différences de méthodes de tests dans les différents pays. Mais les chiffres des décès sont incontestables et donnent les mêmes résultats dans la comparaison entre les deux pays. Le 24 mars, la France compte 860 morts, contre 42 au Japon.
Nombre de décès liés au Covid-19 en France et Japon, au 23 mars. (Source : ministères de la Santé japonais et français)
Nombre de décès liés au Covid-19 en France et Japon, au 23 mars. (Source : ministères de la Santé japonais et français)

Fermeture des écoles, mais aucun confinement

Le gouvernement japonais prend des mesures plus radicales fin février. Une alerte venant d’Hokkaido, où les cas de contamination se développent dans trois écoles, conduit Shinzo Abe à annoncer, le 27 février, la fermeture des écoles primaires et secondairess. Cette mesure, effective depuis le 2 mars, doit durer jusqu’à la fin des vacances scolaires de printemps prévue pour début avril. En parallèle, Emmanuel Macron annoncera la fermeture des établissements scolaires deux semaines plus tard.
Au Japon, les universités sont également fermées. En revanche, les crèches et écoles maternelles restent ouvertes car le gouvernement japonais veut encourager les parents à continuer à travailler. Cela suscite évidemment une polémique dans le corps enseignant de ces écoles.
Les principaux rassemblements culturels et sportifs sont annulés ou restreints. Les matchs de foot sont suspendus. Le tournoi de sumo du printemps, quant à lui, est maintenu, mais sans public. Les restrictions touristiques, culturelles ou sportives sont néanmoins assez largement laissées à l’initiative des préfectures, qui ont une marge d’appréciation importante. Les parcs publics où l’on peut admirer en ce moment les cerisiers en fleurs et festoyer avec ses proches, restent pour la plupart ouverts.
Les bars, restaurants et magasins sont également ouverts au public avec quelques restrictions et une fréquentation moindre. Par ailleurs, les entreprises continuent à fonctionner, en télétravail quand c’est possible, et avec des masques pour les ouvriers dans les usines.

Tests limités

Les tests de contamination restent limités aux personnes présentant des symptômes. La capacité de tests du pays, qui est de 8 000 personnes par jour, n’est utilisée pour le moment qu’à 20 %. En proportion des populations respectives, le Japon a testé 30 fois moins de personnes que la Corée du Sud.
Le gouvernement nippon s’est appuyé sur les Hokensho, des centres sanitaires locaux, pour trier les demandes de test et rationner le nombre pratiqué en milieu hospitalier. Le dispositif de tests va néanmoins monter en puissance pour tenter un retour à une vie plus normale : les autorités ont en effet annoncé, le 18 mars, la réouverture des écoles début avril.

Ressources importantes

Après une polémique initiale sur le manque de masques, le Meti (ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie) a donné des directives précises aux entreprises japonaises pour accroître les capacités de production des équipements essentiels. L’un des principaux objectifs est de garantir un approvisionnement en masques à hauteur de 600 millions par mois. Les trois quarts sont produits nationalement. Cela correspond à 100 millions de masques par semaine. A titre de comparaison, la France en produit 6 millions. Le Japon avait par ailleurs offert un million de masques à la Chine, le 26 janvier. Les donations chinoises vers le Japon se sont multipliées en retour, dont celle de Jack Ma, président d’Alibaba, pour un million de masques.
La fin annoncée de l’épidémie en Chine va aussi libérer des réserves de production et d’exportation considérables qui bénéficieront en priorité aux voisins japonais et coréens.
Enfin, le Japon dispose d’une infrastructure solide en lits hospitaliers. Selon les données générales fournies par l’OCDE, le nombre de lits par habitant (hors psychiatrie et soins de longue durée) était en 2017 de 7,79 lits pour 1 000 habitants contre 6,02 en Allemagne, 3,07 en France, 2,62 en Italie et 2,44 aux États-Unis.

Exception culturelle

Si la politique sanitaire mise en place par le gouvernement n’explique pas réellement les résultats obtenus, le consensus des observateurs est que beaucoup tient à la discipline sanitaire naturelle de la population et aux habitudes de distanciation physique des Japonais. L’entretien ci-dessous avec Jacques Garrigue illustre très clairement cette dimension.
Il reste que le Japon n’est pas tiré d’affaire, et que la levée début avril de restrictions sur les écoles comme le relâchement récent des comportements individuels présentent des risques qu’il faudra suivre de près. Comme Hong Kong ou Singapour, Tokyo craint l’arrivée de la deuxième vague de contaminations en Asie. D’où cette désicision radicale : les ressortissants de 18 pays européens et d’Iran sont désormais interdits d’entrée dans l’archipel.

Entretien

Jacques Garrigue est professeur à la Graduate School of Mathematics de l’Université de Nagoya. Ancien élève de l’école normale supérieure, ex-membre du Yonezawa Lab à l’Université de Tokyo où il a effectué un post-doctorat, il fut jusqu’à 2004 chercheur à l’Institut de recherche en sciences mathématiques à l’Université de Kyoto.

Comment se passe la vie quotidienne au Japon dans le contexte actuel de pandémie ?
Jacques Garrigue : La vie quotidienne est ralentie mais n’est pas fondamentalement entravée comme en France. Les bars, restaurants et commerces restent ouverts, avec tout de même des horaires réduits et une fréquentation nettement diminuée. Les entreprises ont fortement développé le télétravail pour les emplois de bureau mais les usines restent en activité. Le chômage technique ne s’est pas développé à ce stade. Dans une ville comme Kyoto, où je réside, les touristes ont pratiquement disparu, ce qui crée un grand vide dans l’animation des rues. Cependant, ces derniers jours les Japonais sont un peu rassurés et commencent à prendre moins de précautions. La fréquentation des bars, restaurants et Karaoke remonte.
Quelles précautions prennent les Japonais ?
Les pratiques culturelles protègent naturellement, puisqu’il n’y a ni serrement de mains ni baisers sur les joues. L’hygiène des lieux publics est en général très bonne avec des désinfections fréquentes. Les solutions hydroalcooliques sont disponibles dans la plupart des restaurants et à l’entrée des bureaux. Par ailleurs, l’hiver, les Japonais ont l’habitude de se protéger des virus saisonniers. Ils se lavent les mains régulièrement, notamment lorsqu’ils rentrent chez eux et ils portent des masques simples qui permettent d’éviter la projection des postillons. Le port de ces masques est souvent rendu obligatoire par les entreprises dans les usines comme dans les bureaux. Les masques de type FFP2 restent par contre réservés aux professionnels de santé et aux personnes présentant des symptômes.
La fermeture des écoles fait-elle débat ?
La région d’Hokkaido, touchée en février par une soudaine éruption de cas de coronavirus, avait pris la décision de fermeture des écoles quelques jours avant la décision du gouvernement. Le principe n’a pas été contesté, même si la décision de Shinzo Abe a été perçue comme solitaire et pas assez concertée. Le choix de maintenir les crèches et les écoles maternelles ouvertes pour permettre aux Japonais de continuer à se rendre au travail a aussi soulevé des objections légitimes chez les enseignants concernés.
Les Japonais sont-ils globalement en ligne avec la politique du gouvernement ? Ont-ils confiance dans les chiffres officiels ?
Le spectre des opinions est large mais il n’y a pas de front du refus. L’extrême droite a applaudi la décision de mettre en quarantaine les Sud-Coréens entrant sur le territoire japonais. Cette décision a suscité une riposte immédiate de la Corée. S’agissant des chiffres, un certain nombre de commentaires mettent en doute le nombre de cas détectés car on sait que le Japon a pratiqué beaucoup moins de tests que d’autres pays, notamment la Corée, mais personne ne conteste les chiffres des décès, qui paraissent difficilement manipulables dans un pays démocratique comme le Japon.
Qu’en est-il de la disponibilité en lits hospitaliers et en équipements ?
Face à la tragédie du Diamond Princess, les autorités sanitaires de la région ont dû faire face à un afflux soudain de malades et de cas à isoler qui ont mis à l’épreuve la capacité d’accueil de la métropole. Depuis, les choses se sont calmées car les flux de nouveaux patients restent progressifs.
Il y eu au départ une polémique sur le manque de masques et le METI a dû sanctionner les ventes à prix excessifs. Les masques de type FPP2 restent difficiles à trouver pour la population, mais la polémique s’est apaisée.
Que fait le Japon en matière de recherche sur les traitements et les vaccins ?
Pour les traitements on parle du Favipiravir (connu sous le nom d’Avigan au Japon) car c’est un médicament conçu à l’origine contre différents virus (fièvre aphteuse, fièvre jaune, grippe, Ebola) par la société japonaise Fuji Films. En matière de vaccins, les commentaires portent principalement sur les initiatives d’autres pays car le Japon n’a pas d’entreprises spécialisées comme la France. Une start-up, AnGes Inc, créée par un chercheur de l’Université d’Osaka vient tout de même d’annoncer son intention de lancer des essais pré-cliniques avec une solution basée sur l’ADN synthétique du virus.
Dossier et propos recueillis Hubert Testard
A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.