Politique
compte-rendu

Hindutva, inégalités et Indo-Pacifique : comprendre l'Inde de Modi depuis sa réélection

Le Premier ministre indien Narendra Modi lors d'un meeting électoral à Calcutta, le 7 mars 2021. (Source : WOWKTV)
Le Premier ministre indien Narendra Modi lors d'un meeting électoral à Calcutta, le 7 mars 2021. (Source : WOWKTV)
À nouveau frappée de plein fouet par la pandémie de Covid-19, avec de récents confinements locaux, des hôpitaux débordés et trop peu de vaccins, l’Inde vit un printemps 2021 encore incertain. Deux ans après la réélection triomphale de Narendra Modi, où en est le pays ? C’était l’objet de notre visioconférence du 12 avril organisée avec l’Inalco. Un débat animé par Patrick de Jacquelot, membre d’Asialyst et ancien correspondant à New Delhi des Échos, avec Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CERI/CNRS et professeur à Sciences Po, Isabelle Joumard, cheffe de division à l’OCDE, responsable des Études économiques sur dix pays dont l’Inde, et Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur senior à Asia Centre.

Contexte

Cette visioconférence fait suite à la conférence organisée par Asialyst au printemps 2019 avec le Groupe d’Études géopolitiques (GEG) à l’École normale supérieure, juste avant la réélection triomphale de Narendra Modi pour un deuxième mandat. Depuis cette date, plusieurs développements ont marqué l’actualité indienne. La politique intérieure a vu se renforcer le thème de l’hindutva, c’est-à-dire une politique du nationalisme hindou : perte d’autonomie du Cachemire dès l’été 2019, nouvelle loi sur la citoyenneté discriminant les populations musulmanes, répression des journalistes critiques à l’égard du pouvoir. Cette détérioration du climat politique et social a amené l’organisation non gouvernementale Freedom House à rétrograder l’Inde au rang de démocratie « partiellement libre ».

Sur le plan économique, la situation s’est également fortement dégradée depuis 2019, phénomène accentué par le confinement brutal du printemps 2020 dû à la pandémie de Covid-19. Les mobilisations massives des paysans indiens depuis décembre dernier contre les projets de réforme du gouvernement rappellent l’importance de l’agriculture dans l’économie nationale et le chemin à parcourir pour moderniser ce secteur.

Enfin, sur le plan international, la période récente a vu un regain de tensions entre l’Inde et la Chine avec des accrochages meurtriers le long de leur frontière himalayenne durant l’été 2020. Cela contraste avec une apparente accalmie le long de la frontière indo-pakistanaise, qui pourrait être le prélude à une amélioration des relations entre les deux « frères ennemis ».

Regardez le replay de la visioconférence « L’Inde de Modi, deux ans après sa réélection triomphale » :

Christophe Jaffrelot : une démocratie à rude épreuve

S’il y a deux ans, certains envisageaient la possibilité d’une défaite pour le BJP, le Parti du peuple indien au pouvoir depuis 2014, et Narendra Modi, force est de constater que c’est l’inverse qui s’est produit. Le 23 mai 2019, le Premier ministre a été reconduit avec une majorité plus importante encore que lors des élections législatives précédentes en 2014. En 2019, la campagne électorale a commencé très tôt, dès février, pour une élection au printemps, entre avril et mai. Narendra Modi a « utilisé » des frappes aériennes contre le Pakistan pour faire figure de gardien (« chowkidar ») et sauveur de la nation face au rival historique. Par ailleurs, le BJP a dépensé plus de 3 milliards de dollars pour faire campagne, ce qui en fait la plus coûteuse de l’histoire des démocraties jusqu’à l’élection présidentielle américaine de 2020. Cet afflux d’argent a permis une mobilisation sans précédent des réseaux sociaux du BJP. Narendra Modi a par ailleurs été quatre fois plus présent dans les media que son rival du Congrès, Rahul Gandhi, sans que cela n’émeuve la commission électorale qui n’a pas réellement cherché à faire respecter son « Model Code of Conduct », régulant le temps de parole et l’exposition des candidats dans les médias. Enfin, le dernier facteur expliquant cette performance du BJP — sans aucun doute le plus important — est lié au charisme personnel de Narendra Modi, dont les actions sont perçues comme hors normes. Ce statut exceptionnel lui permet de ne pas rendre de comptes, rappelant en cela le précédent d’Indira Gandhi, réélue triomphalement en 1980 alors qu’elle avait imposé un état d’urgence quelques années auparavant.
*Lieu de naissance du dieu Ram dans le Ramayana. Le premier empereur moghol Babur avait fait édifier une mosquée en 1528 dans cette cité, sur un site revendiqué par certains militants hindouistes comme l’emplacement d’un ancien temple hindou. Ces militants ont détruit cette mosquée en 1992. En 2020, la Cour suprême y a autorisé la construction d’un temple, un tournant dans l’hindouisation de la politique indienne.
Politiquement, ce deuxième mandat revêt un caractère différent du premier, notamment dans le coup d’accélérateur donné aux mesures d’inspiration nationaliste hindoue. Dès l’été 2019, le gouvernement abolit l’autonomie du Cachemire en abrogeant l’article 370 de la Constitution, puis fait passer à l’hiver 2019 le Citizenship Amendment Act (CAA), ce qui revient à entériner juridiquement le statut de citoyens de seconde zone des musulmans. Dernier exemple de cette accélération de l’hindouisation est la pose en septembre 2020 de la première pierre du temple d’Ayodhya, ville mythique selon l’hindouisme et lieu de confrontation entre hindous et musulmans*.
*L’ancien Chief Justice de la Cour suprême, Ranjit Gogoi, a ainsi poussé le gouvernement de l’Assam à compiler un registre des citoyens vivant illégalement dans l’État (National Registry of Citizen), créant 1,9 million d’apatrides. Ranjit Gogoi a ensuite été nommé à la chambre haute du parlement après son mandat à la Cour suprême.
En parallèle de cette hindouisation de la vie politique, ce nouveau mandat marque le passage du populisme à l’autoritarisme, dans une logique similaire à celle observée dans d’autres pays tels que la Turquie et les Philippines. L’activité du parlement décline : peu de débats, peu de projets de loi en commission, absence du Premier ministre de l’hémicycle, passage en force de certains projets. En parallèle, la répression s’accroît, avec une police qui fait montre d’une grande violence à l’égard des opposants, notamment lors des manifestations anti-CAA (tirs à balles réelles, arrestations, prises d’assaut de certaines universités). Par ailleurs, des lois draconiennes font taire les voix critiques, tandis que les institutions judiciaires perdent en vigueur, si ce n’est en indépendance. Ainsi, la Cour suprême ne s’empresse pas pour se saisir de dossiers majeurs (CAA, art. 370 de la Constitution), préférant ainsi ne pas se prononcer plutôt que d’aller à l’encontre du gouvernement*.
*Le BJP a réussi à se maintenir au pouvoir au Madhya Pradesh et au Karnataka lors d’élections en 2018 dans ces deux États, en organisant des défections et en arrangeant des coalitions.
Face à ce « rouleau compresseur » gouvernemental, l’opposition politique reste éclatée et se manifeste principalement à l’échelle des États fédérés. Le parti du Congrès reste puissant dans certains États du Nord (Rajasthan, Pendjab) tandis que des États du Sud (Kerala, Tamil Nadu) sont sous la houlette de partis régionaux et régionalistes. De fait, l’autonomie des États fédérés reste une épine dans le pied de Narendra Modi et du BJP, qui n’a pas remporté d’élection au niveau régional depuis 2017 avec la prise de l’Uttar Pradesh*. C’est l’une des raisons pour lesquelles le fédéralisme le fédéralisme indien est attaquée. Au printemps 2021, le territoire de Delhi a ainsi vu son autonomie encore réduite. L’affaiblissement de l’opposition politique explique d’une certaine manière que les manifestations de rue deviennent le canal privilégié par lequel les opposants protestent contre les politiques du gouvernement. Ce fut le cas lors de l’opposition au CAA, ou plus récemment avec les mobilisations sans précédent des paysans indiens aux portes de la capitale.

Isabelle Joumard : le temps des désillusions économiques

Comme de nombreuses économies émergentes, l’Inde a été fortement touchée par la pandémie de Covid-19. Les réponses apportées par le gouvernement, notamment un confinement très sévère au printemps 2020, ont conduit à une baisse d’activité de 20 % sur cette période. Ainsi, il a fallu attendre fin 2020 pour que l’activité économique retrouve un niveau similaire à celui atteint en 2019. Le Covid-19 a frappé une Inde qui était peu préparée à ce type de risque, en raison de faibles investissements dans la santé et de maigres filets d’assurances sociales, en comparaison aux autres pays du G20. La pandémie a en outre accru les inégalités, non seulement entre les régions, mais également entre les zones urbaines — foyers épidémiques majeurs (Mumbai, Delhi) — et le monde rural, plus épargné, mais souffrant tout de même d’un manque d’accès aux soins et à la vaccination.
Depuis la première vague du printemps 2020, l’économie a repris dans le secteur formel, notamment industriel, grâce aux prêts garantis par l’État. Toutefois, 90 % de la main-d’œuvre est employée dans le secteur informel, ce qui empêche de brosser un portrait complet de la situation économique indienne actuelle. Pour l’OCDE, l’Inde devrait rattraper son retard en 2021 avec une croissance supérieure à 12 % en 2021 avant de ralentir à 5 % en 2022. Ces prévisions restent soumises aux aléas de la pandémie de Covid-19, alors que se dessine le spectre d’une seconde vague massive, puisque des records de contaminations ont été atteints ces derniers jours, poussant certains États tels que le Maharashtra à réintroduire des mesures de confinement et de couvre-feu.
*Pour une analyse du secteur agricole indien, voir cette étude de l’OCDE de 2018.
Cependant, la crise du Covid-19 n’a fait qu’aggraver des difficultés économiques aux racines plus profondes. Dès 2018, l’économie indienne avait montré des signes de ralentissement, consécutifs à la démonétisation de 2016, mais aussi à la volonté de la banque centrale indienne (Reserve Bank of India) de nettoyer les créances douteuses des banques, ce qui a freiné la distribution de crédit et l’investissement (35 % du PIB en 2007, 15 % en 2020) et paralysé l’économie. Face à ces faiblesses structurelles, force est de constater que les perspectives de réformes sont limitées. Elles consistent d’une part en un assainissement du secteur financier pour continuer d’éliminer les créances douteuses et d’autre part en une volonté de privatiser des entreprises publiques déficitaires — à l’instar d’Air India — afin de dégager des budgets d’investissements, notamment dans les infrastructures. Enfin, dans le domaine agricole, le projet de réforme des marchés et des prix s’est heurté à une mobilisation massive des paysans indiens, qui a poussé le gouvernement à reporter l’application des mesures*.
Plus largement, des politiques d’investissements massifs dans l’infrastructure sociale (éducation, santé) se font encore attendre, alors même que les inégalités restent criantes : 20 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et les 1 % de la population les plus riches concentrent 50 % de la richesse nationale. Une réforme fiscale afin d’augmenter les prélèvements auprès des plus riches pourrait permettre de dégager des marges budgétaires pour la santé et l’éducation. Cela apparaît d’autant plus prioritaire que la jeunesse indienne a souffert d’un an de fermeture des écoles en raison de la pandémie, handicapant le capital humain du pays sur le moyen terme. Ces investissements sont d’autant plus cruciaux que plusieurs millions d’Indiens entrent chaque année sur le marché du travail : tâche incombe à l’Inde d’utiliser ce « dividende démographique » à son avantage face à une Chine grisonnante.
*Partenariat régional économique global, signé en novembre 2020 et rassemblant 15 pays, dont la Chine, au sein de la plus grande zone de libre-échange du monde.
Finalement, dans l’intégration internationale, on observe un paradoxe indien entre la volonté de devenir une puissance émergente de premier plan et une attitude protectionniste visant à protéger des industries domestiques. Ainsi, le pays jouit de nombreux avantages comparatifs dans des secteurs de pointe (pharmaceutique, informatique), mais ne participe pas aux accords de libre-échange, qu’ils soient régionaux – refus d’intégrer le RCEP* – ou bilatéraux – pas d’avancée dans les accords avec l’Union européenne et les États-Unis.

Jean-Luc Racine : le nouveau rôle de l’Inde sur la scène internationale

Sur le plan géopolitique, ce sont les affrontements de l’été 2020 dans l’Himalaya avec la Chine qui ont propulsé l’Inde sur le devant de la scène médiatique internationale. Si ces récents accrochages ont été meurtriers — 20 soldats morts du côté indien, 4 (ou plus) pour les Chinois — ce qui constitue une première depuis 1975, les incidents frontaliers sont pour autant loin d’être une nouveauté entre les deux voisins himalayens. Des altercations ont eu lieu régulièrement durant la décennie 2010, culminant avec le face-à-face du plateau de Doklam en 2017 où les deux armées s’étaient accrochées au niveau du point frontalier entre Inde, Chine et Bhoutan.
*Il n’y a pas de démarcation frontalière officielle et reconnue entre l’Inde et la Chine, en raison de différends datant de l’époque coloniale.
Cette fois-ci, les hostilités se sont déplacées plus à l’Ouest, entre le Ladakh indien et l’Aksai Chin chinois. Les affrontements se sont déroulés durant le printemps et l’été 2020, le long de la « ligne de contrôle » entre les deux pays*, la Chine souhaitant notamment envoyer un signal à New Delhi, qui construit dans la zone une route stratégique. Surtout, Pékin a été relativement alarmé par le changement de statut du Cachemire et la suppression de son autonomie décidée en 2019, d’autant qu’à cette occasion le ministre indien de l’Intérieur Amit Shah avait évoqué devant le Parlement la volonté de reprise en main de l’intégralité du Cachemire, y compris l’Aksai Chin sous domination chinoise.
Alors que les tensions sont montées d’un cran avec la Chine, c’est un scénario inverse qui semble se dérouler entre l’Inde et le Pakistan. En effet, depuis le début de l’année 2021, Islamabad multiplie les signes d’ouverture à destination de New Delhi : cessez-le-feu le long de la frontière, échanges d’amabilités diplomatiques entre le Premier ministre Imran Khan et son homologue Narendra Modi. Il reste à voir si cette main tendue peut produire une paix durable, étant donné que des occasions similaires se sont déjà présentées par le passé entre les deux voisins, avant de tourner court en raison d’attentats ou de blocages au sein de l’armée.
*Après plusieurs rencontres entre hauts fonctionnaires et ministres des Affaires étrangères. **Le différentiel de PIB entre les deux économies est de 1 à 5, alors qu’elles étaient équivalentes il y a 40 ans de cela.
Dans un environnement régional plus large, la nouveauté pour l’Inde est sa participation à la politique de l’Indo-Pacifique impulsée par Donald Trump et symbolisée par le redémarrage du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, ou Quad, en 2017. Il s’agit là de la relance d’une initiative japonaise datant 2007 et qui vise à créer une coopération de sécurité entre le Japon, l’Australie, les États-Unis et l’Inde, soit un « concert des démocraties », selon les mots de Shinzo Abe, alors Premier ministre japonais. Après son élection, Joe Biden a confirmé ce partenariat et les quatre nations ont tenu leur premier sommet entre chefs d’État et de gouvernement en ce début d’année 2021*. Pour l’Inde, ce partenariat lui permet de garder son autonomie stratégique, car il ne s’agit pas d’une alliance formelle, tout en lui permettant de définir une réponse multilatérale et collective face à la montée en puissance de la Chine. L’Inde sait en effet qu’elle ne deviendra pas l’égal, militaire ou économique, de la Chine**, mais le Quad lui permet de garder des marges de manœuvre afin de préserver ses intérêts nationaux. Autrement dit, il lui permet de nouer des accords de coopération militaire avec les autres membres, mais également avec la France, qui devient partie prenante de ce grand jeu indo-pacifique.
On semble donc assister à une nouvelle donne géopolitique, qui, loin de se réduire à un « G2 » entre la Chine et les États-Unis, laisse la place à un échiquier plus large et varié, où des puissances telles que l’Inde ont un véritable rôle à jouer. L’Inde qui cherche ainsi un équilibre des puissances, restant ouverte à des partenariats nombreux. Elle se rapproche des États-Unis tout en gardant une prudence sur certaines questions, comme la Birmanie.
Compte-rendu par Guillaume Gandelin

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A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.