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Analyse

La France appréciée en Inde, honnie au Pakistan

Les policiers antiémeutes tirent des grenades de gaz lacrymogène aux manifestants du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP) lors d'une protestation contre l'arrestation de leur leader qui demandait l'expulsion de l'ambassadeur de France, le 13 avril à Islamabad. (Source : Politico)
Les policiers antiémeutes tirent des grenades de gaz lacrymogène aux manifestants du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP) lors d'une protestation contre l'arrestation de leur leader qui demandait l'expulsion de l'ambassadeur de France, le 13 avril à Islamabad. (Source : Politico)
D’un extrême à l’autre. En Inde, Jean-Yves Le Drian est accueilli à bras ouverts. Au Pakistan, la France conseille à ses ressortissants de partir. Pourquoi le partenariat stratégique franco-indien est-il en plein essor, alors que les relations entre Paris et Islamabad sont au plus bas ?
Forcément, le contraste ne saurait être plus saisissant, la différence plus spectaculaire. Ce jeudi 15 avril, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian achève un déplacement de trois jours en Inde à l’invitation de son homologue Subrahmanyam Jaishankar. Le Quai d’Orsay et l’ambassade de France au Pakistan adressent dans le même temps en urgence un message d’une toute autre nature aux rares ressortissants français et aux acteurs économiques présents en République islamique du Pakistan, cet État en développement à l’environnement politique de tout temps fébrile et à la sécurité intérieure pour le moins dégradée. « Les manifestations se multiplient dans l’ensemble du pays, dit le message. Dans ce contexte, et en raison des menaces sérieuses qui pèsent sur les intérêts français au Pakistan, il est recommandé aux ressortissants français de quitter provisoirement le pays via les lignes aériennes commerciales existantes. »
Voilà qui, même présenté dans une logorrhée diplomatique minimisante, ne pourrait être plus limpide : là où le partenaire français de longue date est plébiscité pour envisager un avenir aux intérêts mutuels en Inde, à quelques centaines de kilomètres à l’Ouest, au Pakistan, ce même partenaire occidental est voué aux gémonies par une partie de la population radicale, son ambassadeur bientôt persona non grata. Une opposition sidérante influence la future matrice des rapports de Paris avec New Delhi et Islamabad : rapprochement et consolidation avec la première, éloignement et ajustement à la baisse avec la seconde.

Le partenariat stratégique franco-indien se consolide

*Notamment l’offre d’EDF pour la construction de six EPR, réacteurs nucléaires de troisième génération, à Jaitapur, au sud de Bombay. **En septembre 2020, la France, l’Inde et l’Australie ont engagé un dialogue trilatéral pour « échanger sur le renforcement de la coopération – domaine maritime, climat, environnement (en janvier dernier, Paris et New Delhi avaient inauguré l’Année franco-indienne de l’environnement), biodiversité, santé – dans l’espace Indo-Pacifique », selon le ministère français des Affaires étrangères. ***11,6 milliards d’euros d’échanges bilatéraux en 2019, selon le ministère français de l’Économie et des Finances.
« Ce déplacement témoigne de la vitalité du partenariat stratégique entre la France et l’Inde, qui a continué de se renforcer malgré la crise sanitaire, et illustre la solidarité entre nos deux pays dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19. » C’est en ces termes sonnants juste et vrai que les autorités françaises présentent le déplacement en Inde du 13 au 15 avril de Jean-Yves Le Drian, visiteur régulier de la patrie de Nehru et Gandhi – et apprécié de ses hôtes indiens. Sur la feuille de route du ministre français et de ses interlocuteurs indiens, tout en haut d’une liste longue et étoffée, le renforcement de la coopération bilatérale et d’un partenariat stratégique qui remonte à 1998, en particulier sur la défense, le spatial et l’énergie*. Également au programme, les diverses initiatives internationales auxquelles la France et l’Inde participent de concert, dans la région Indo-Pacifique notamment** – l’occasion pour l’émissaire de Paris d’officialiser l’adhésion de la France à « l’Indo-Pacific Ocean Initiative » (IPOI) avancée en novembre 2019 par le Premier ministre indien Narendra Modi. Enfin, les relations économiques et commerciales bilatérales dans l’innovation et les start-up, dans la santé et les biotechnologies, solides et soutenues***, conservent assurément une marge de progression importante entre l’Inde et la France, respectivement 6e et 7e économies mondiales. Paris est en effet le 9ème investisseur étranger en Inde, tandis que 120 entreprises indiennes sont présentes sur le marché français.
*Le Premier ministre indien est toutefois attendu prochainement en Europe, au Portugal et en France, début mai.
Si la pandémie de Covid-19 a laissé son empreinte sur le déroulé du séjour indien du visiteur parisien – la rencontre avec Narendra Modi n’a pu avoir lieu* -, le déplacement printanier du chef de la diplomatie française dans la « plus grande démocratie du monde » a visiblement ravi les parties prenantes, réaffirmant si besoin était combien Paris et New Delhi demeurent en 2021 dans une logique de proximité – malgré les 7 000 km de distance -, de compréhension réciproque et de complémentarité. Une matrice bilatérale diamétralement opposée à celle qui se délite, au gré des éruptions de colère populaire – fondamentaliste serait plus juste – répétées, des menaces et jurons visant la France et son chef de l’État, entre Paris et Islamabad.

Entre Paris et Islamabad, un fossé qui se creuse (plus encore) dangereusement

Fin 2020 déjà, porté par une entité islamiste radicale, le TLP (Tehreek-e-Labbaik Pakistan), le Pakistan était à nouveau le théâtre de manifestations hostiles à la France, à sa conception de la liberté d’expression. Deux semaines plus tôt, dans la foulée de déclarations du président français dénonçant les dérives de l’islamisme et son corollaire terroriste dans l’Hexagone, ce pays en développement d’Asie du Sud accueillant la deuxième population musulmane de la planète avait déjà rassemblé des foules islamistes hostiles aux intérêts français dans ses principaux centres urbains, à Karachi et à Islamabad. Le 15 novembre, plusieurs milliers d’islamistes répondant à l’appel du TLP s’étaient rassemblés à Rawalpindi, ville voisine de la capitale et QG de l’omnipotente armée nationale, avant de converger vers Faizabad, en banlieue est de la capitale, et de gagner Islamabad, afin de manifester devant l’ambassade de France. Policiers et paramilitaires étaient déployées en nombre pour empêcher les manifestants enfiévrés d’arriver sur leur cible diplomatique du jour. Plusieurs centaines de militants furent arrêtées. Pendant ce temps-là, à l’extrémité méridionale du pays, dans la tentaculaire cité portuaire de Karachi, plusieurs centaines de militants radicaux du Jaamat-e-Islami, le principal parti islamiste pakistanais, se rassemblaient pareillement pour manifester à nouveau leur hostilité contre la France, brûlant des effigies du président Macron ainsi que le drapeau tricolore.
*Emmanuel Macron a rappelé que la France ne renoncera pas à la liberté d’expression et de caricature.
L’arrivée du printemps 2021 n’a visiblement guère adouci le courroux des sympathisants du TLP du côté de Lahore, de Karachi et d’Islamabad à l’égard de la France. Bien au contraire. En début de semaine, les foules enfiévrées du TLP se sont à nouveau illustrées en se mobilisant, dans la violence, dans ces trois grands centres urbains. Ils ont exigé du Premier ministre Imran Khan – par ailleurs affaibli dans sa légitimité populaire par une batterie de dossiers décriés par l’opinion – l’expulsion de l’ambassadeur de France en poste à Islamabad, victime expiatoire désignée des protestataires, après que le président Emmanuel Macron a défendu le droit à la caricature après la mort de l’enseignant Samuel Patty en octobre dernier*. Une mobilisation inquiétante que les forces antiémeutes réprimèrent non sans mal, au prix de deux morts dans leurs rangs.
*Moins de 500 ressortissants français sont enregistrés au 1er semestre 2021, chiffre en baisse depuis un an. Une trentaine de sociétés françaises sont présentes sur le marché pakistanais.
Appliquant très sagement le principe de précaution à cette situation présageant du pire pour les intérêts français locaux et ses représentants quels qu’ils soient*, Paris ordonna sine die aux ressortissants et entreprises françaises de quitter provisoirement le Pakistan, eu égard aux « menaces sérieuses » pesant sur les symboles de la République dans ce pays déjà tourmenté par une série de maux internes, du terrorisme à l’islamisation, du socio-économique au financier, entre autres.
*Pour rappel, le 25 septembre 2020, deux personnes étaient grièvement blessées à Paris lors d’une attaque à l’arme blanche perpétrée par un ressortissant pakistanais devant l’ancien siège de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. L’auteur de l’attentat aurait fait montre d’une certaine proximité avec le TLP et son agenda anti-français.
Vu de Paris, de Nice ou Bordeaux, ces événements graves et intolérables ne rétabliront bien évidemment pas l’image désastreuse du Pakistan, ni auprès des autorités françaises – échaudées, et à juste titre -, moins encore auprès de l’opinion*, pour qui l’évocation de ce pays est essentiellement synonyme ces dernières années de points sombres et préoccupants. À juste titre là encore.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.