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Cachemire : l'éternel statu quo ?

Un paramilitaire indien tient la garde lors d'une intervension dans le centre-ville de Srinagar le 11 novembre 2015.
Un paramilitaire indien tient la garde lors d'une intervension dans le centre-ville de Srinagar le 11 novembre 2015. (Crédits : AFP PHOTO/Tauseef MUSTAFA)
Contentieux complexe et délicat entre l’Inde et le Pakistan, la question du Cachemire est un imbroglio inextricable. Yves Lacoste a d’ailleurs écrit dans son Dictionnaire de Géopolitique : « Peu d’espaces au monde sont (…) objet de représentations géopolitiques si contradictoires ». Et ces rhétoriques inversées sont restées remarquablement similaires dans le ton et sur le contenu depuis sept décennies. Transmises de génération en génération, elles aboutissent à une opposition jusqu’ici irréconciliable des mémoires indienne et pakistanaise.
Comment comprendre ce conflit qui ne dégénère jamais et qui semble éternel ? Qui a créé le Cachemire ? Pourquoi n’a-t-il pas été intégré à l’Inde ou au Pakistan lors de la partition en 1947. Réponses en cartes.

La création de l’État princier du Jammu-et-Cachemire

Les frontières de l'Etat princier du Jammu-et-Cachemire.
Les frontières de l'Etat princier du Jammu-et-Cachemire.
Tout a commencé par une cession de territoire. L’État princier du Jammu-et-Cachemire a été créé après la première guerre anglo-sikhe, par le Traité d’Amritsar de 1846, avec la cession d’une partie du Royaume sikh du Pendjab, conquis par les colons anglais, à un maharajah hindou. Son territoire, dominé par le Grand Himalaya et le Karakoram, comprenait les piémonts du Jammu et du Poonch, la Vallée du Cachemire, une dépression de 140 kilomètres de long. Et il s’étendait jusqu’au cœur de l’Himalaya, dans le Ladakh, le Baltistan et le Gilgit.
Le Traité a consacré l’alliance asymétrique, conforme à la tradition coloniale, entre la Compagnie britannique des Indes orientales et Gulab Singh, un rajput qui avait été fait raja héréditaire du Jammu sous la domination sikhe. Les Anglais lui ont à leur tour conféré le titre de maharajah, en remerciement de son soutien lors de la première guerre anglo-sikhe. Le pouvoir princier de la dynastie Dogra était donc issu du Jammu même si la Vallée, donnant accès aux vallées septentrionales, était considérée comme le centre de l’État princier. Gulab Singh a ainsi été placé à la tête d’un territoire historiquement dominé par des empires musulmans, et dont la population était majoritairement musulmane. Cette association du Jammu et du Cachemire est toujours valable aujourd’hui.
*Les Britanniques étaient réticents à occuper et défendre militairement une zone frontière si vaste et si peu productive.
Les autorités de la Compagnie des Indes orientales ont ainsi défini un territoire stratégique sur la frontière septentrionale de leurs possessions*. Cependant, si le Traité de 1846 posait une définition claire des frontières méridionales de l’État princier (nord de la Ravi), ses frontières septentrionales restaient à définir, notamment sur les flancs oriental et occidental du Karakoram, aux confins des empires russes et chinois. Ainsi, après 1846, le territoire du Jammu-et-Cachemire a été considéré comme un instrument dans la protection la Northern Frontier de l’Empire britannique des Indes. Dès lors, la définition de ses frontières s’est trouvée étroitement liée aux impératifs stratégiques du Grand Jeu en Asie centrale.

Un assemblage pluriel de populations

Carte des trois religions sur le territoire de l'ancien Etat princier du Jammu-et-Cachemire.
Carte des trois religions sur le territoire de l'ancien Etat princier du Jammu-et-Cachemire.
Sur le territoire de l’ancien État princier du Jammu-et-Cachemire, religions et langues s’enchevêtrent. Les particularités du relief himalayen ont en effet préservé les héritages historiques. La population se caractérise d’abord par sa diversité religieuse : une majorité musulmane (majorité sunnite, avec une percée chiite à Kargil et dans les vallées de Gilgit et Skardu), une partie orientale bouddhiste aux marges du plateau tibétain, et un liseré où l’hindouisme est dominant aux marges de la plaine indo-gangétique. Par ailleurs, la distribution ethnolinguistique est des plus riches : le Grand Himalaya trace une limite imaginaire entre, au Nord, des langues de montagnes appartenant à la famille sino-tibétaine (comme le ladakhi) et, au Sud, des langues de plaine appartenant à la famille indo-européenne (comme le cachemiri ou le punjabi).
*Beaucoup de saints hindous et musulmans ont prêché le culte d’un humanisme religieux, fondation intellectuelle sur laquelle s’élève l’essence de la culture religieuse du Cachemire selon Prem Nath Bazaz in The History of Struggle for Freedom in Kashmir, Cultural and Political from Earliest Time to Present Day, Srinagar : Gulshan Publishers, 2003.
Assemblage pluriel de population, le territoire de l’ancien État princier porte ainsi en lui un complexe compartimentages montagneux, religieux, ethnolinguistiques, formant des entités historiquement et culturellement distinctes. Cependant, cette identité multiculturelle et multi-ethnolinguistique révèle aussi au Cachemire une tradition partagée entre la communauté musulmane et les autres groupes non musulmans. Le développement de l’islam, marqué par une forte tradition soufie, a permis l’introduction de nombreuses pratiques, coutumes et rituels non islamiques. Les traditions hindoues, encore emplies d’influences bouddhistes, des populations locales* ont pu coexister avec les influences exogènes initiales (arabes, persanes, afghanes, turques, ouzbèkes, mogholes).
*12,5 millions dans l’Etat du Jammu-et-Cachemire (Census of India, 2011), 4,4 millions en Azad Cachemire (Gouvernement de l’Azad Cachemire), 1,3 million au Gilgit-Baltistan (estimation de l’armée pakistanaise), et décompte impossible sur les plateaux de l’Aksai Chin en raison d’une population éparse et d’une tradition de nomadisme.
Aujourd’hui, environ 18 millions* de personnes vivent sur le territoire de l’ancien État princier. Et 90% de cette population vit à l’ouest du Grand Himalaya, dans les deux régions de basse altitude : le piémont himalayen (Jammu et Poonch) et surtout la Vallée du Cachemire (Srinagar).

La Partition et ses enjeux

En carte, la division du territoire de l'Etat princier du Jammu-et-Cachemire après 1947.
En carte, la division du territoire de l'Etat princier du Jammu-et-Cachemire après 1947.
*Les musulmans de l’Empire britannique des Indes, minoritaires, voulaient disposer de leur propre État, dans les territoires où ils étaient majoritaires. La Théorie des deux Nations – selon laqu­elle les deux principales communautés religieuses de l’Empire colonial, les hindous et les musulmans ne peuvent être considérées comme un ensemble à part entière et doivent donc constituer deux nations distinctes – a été énoncée en 1940.
Le 15 août 1947, lorsque la partition de l’Empire britannique des Indes donne naissance à deux nations, l’Inde et le Pakistan *, le destin du Jammu-et-Cachemire, le plus septentrional des États princiers, et le plus vaste après celui d’Hyderabad, n’est toujours pas scellé. Selon les principes régissant la fin de la domination coloniale anglaise, et surtout parce que le Jammu-et-Cachemire jouissait d’une contigüité territoriale avec les deux dominions, le maharadjah Hari Singh devait choisir entre l’Inde et le Pakistan. Il a finalement appelé à l’aide les nouvelles autorités indiennes, après l’avancée vers Srinagar d’une colonne armée en provenance du Pakistan, avec l’appui indirect de l’armée régulière pakistanaise. L’accession de l’État princier à l’Union Indienne a alors été officialisée, provoquant ainsi l’affrontement militaire direct entre les deux pays, moins de trois mois après leur indépendance.
*La ligne de cessez-le-feu a été proclamée le 1er janvier 1949 et définie sur le terrain en juillet 1949. Elle est définie au nord jusqu’au point NJ 9842 (6827 mètres). Au-delà, les territoires ont été laissés hors des zones de contrôle de l’Inde ou du Pakistan en raison de l’inhospitalité du milieu. Cependant, New Delhi considère que la ligne de partage se prolonge vers l’ouest (selon la ligne de partage des eaux) tandis qu’Islamabad considère qu’elle se prolonge vers l’est (jusqu’au col du Karakoram). Entre les deux, le glacier de Siachen est considéré comme le plus haut champ de bataille du monde.
La première guerre indo-pakistanaise a pris fin en 1949, avec la partition du Jammu-et-Cachemire, de part et d’autre d’une ligne de cessez-le-feu instaurée par les Nations-unies*. Cette ligne (devenue ligne de contrôle en 1972) n’a jamais fait l’objet d’un accord entre l’Inde et le Pakistan. Depuis sept décennies, tous deux revendiquent des frontières qui englobent la totalité du territoire de l’ancien État princier.
A la fin des années 1950, la Chine a construit une route à travers l’Aksai Chin, de hauts plateaux orientaux situés entre deux périphéries hautement stratégiques, le Tibet et le Xinjiang.
*La guerre sino-indienne a favorisé le rapprochement entre Islamabad et Pékin qui ont scellé un accord transfrontalier en 1963. La Chine a cédé au Pakistan des petits territoires situés de part et d’autre des cols de Khunjerab et de Shimshal. En échange, le Pakistan a cédé à la Chine la Vallée de la Shaksgam.
Pékin considérait que l’Aksai Chin lui appartenait, en raison de son héritage impérial, mais New Delhi estimait qu’elle relevait de sa souveraineté car elle était contenue dans les frontières de l’ancien État princier. En 1962, les Chinois ont pris le contrôle militaire des territoires revendiqués, à l’issue d’une guerre commencée à l’est de la frontière sino-indienne, dans l’actuel Arunachal Pradesh*.
*L’économie était basée sur le tourisme (avant 1989) car, depuis l’époque moghole, la Vallée était traditionnellement un lieu de villégiature pour les occupants de la plaine Indo-Gangétique. Les récits de voyages ont ensuite façonné l’image d’Épinal des paysages du Cachemire, considéré comme un paradis terrestre. A l’époque victorienne, les représentations des houseboats de Srinagar ont traversé les imaginaires, du sous-continent indien jusqu’en Occident. Enfin, dans la seconde moitié du 20e siècle, l’industrie cinématographique indienne a fait des montagnes et des rivières du Cachemire un de ses décors de prédilection.
Le territoire de l’ancien État princier n’abrite aucune ressource particulière*, mis à part des ressources hydriques. Mais il jouit d’une position stratégique, à proximité des axes reliant l’Asie du Sud à l’Asie centrale et l’Asie orientale. Cette marche himalayenne, qui avait été au cœur de la stratégie coloniale (Northern Frontier), est devenue après 1949 le principal impératif stratégique des autorités indiennes et pakistanaises (héritage géostratégique). Ce territoire est aussi, et surtout, l’objet d’enjeux autour de la définition des nations indienne et pakistanaise. Symbole d’une partition inachevée pour Islamabad, il représente pour New Delhi la marque pérenne du syndrome de la Partition et l’invalidation pratique de la Théorie des deux Nations. Depuis 1947, il est l’objet d’argumentations opposées sur la conception de la nation – conception inclusive (État indien multiculturel laïc) ou conception exclusive (État pakistanais islamique) – qui avaient été à la base de la séparation en 1947.
Du point de vue des autorités pakistanaises, questionner le droit de l’État pakistanais à intégrer entièrement l’ancien État princier revient à questionner son droit à exister comme pays pour les musulmans en Asie du Sud. De même, selon la perspective indienne, partagée par la quasi-totalité des partis politiques de ce pays, toute remise en question de l’appartenance intgérale de l’État à l’Inde est une remise en cause de l’engagement laïc et démocratique de l’Union indienne.

L’opposition entre Srinagar et New Delhi

Le nombre de morts depuis le début de l'insurrection anti-indienne au Cachemire.
Le nombre de morts depuis le début de l'insurrection anti-indienne au Cachemire.
68.31% de musulmans, 28.44% d’hindous, 1.87% de sikhs, 0.90% de bouddhiste, 0.28% de chrétiens (Census of India 2011).
Le Jammu-et-Cachemire est le seul Etat indien à majorité musulmane*. Toutefois, dans chacun des territoires formant cet État (Jammu, Vallée, Ladakh), les représentations de l’Union divergent en raison d’héritages culturels et historiques différenciés. Dans la Vallée, l’Inde est perçue comme une nouvelle puissance étrangère, qui serait venue en remplacement des précédentes, et dont il faut s’émanciper.

En 1989, cette opposition a conduit à une insurrection armée, notamment en raison de l’érosion des droits à une autonomie maximale (base de l’accord sur l’accession de l’État à l’Union). L’Article 370 de la Constitution indienne de 1950 définit en effet un statut différent pour le Jammu-et-Cachemire. Cependant, ce principe d’autonomie n’a jamais été clairement défini, ni appliqué. Au contraire, les autorités indiennes ont tenté au maximum de faire entrer le Jammu-et-Cachemire dans la politique de New Delhi.

Après 1989, les autorités pakistanaises (gouvernement, armée, services secrets) ont cherché à orienter l’insurrection selon leurs intérêts. C’est pourquoi ils ont favorisé la création d’organisations islamistes, comme le Lashkar-e-Taiba, destinées à être les instruments d’Islamabad dans sa lutte contre New Delhi. Ces éléments djihadistes ont profité de la porosité de la ligne de contrôle pour s’infiltrer dans la Vallée, à partir de l’Azad Cachemire. Islamabad a ainsi pu ouvrir un conflit non conventionnel de basse intensité contre l’Inde. De son côté, New Delhi a répondu à l’insurrection en militarisant l’État. L’Armed Forces Special Powers Act, une loi accordant l’impunité aux personnels de sécurité indiens, a d’abord été imposée dans la Vallée en 1990, puis étendue au Jammu en 2001. Elle est toujours appliquée vingt-cinq ans plus tard. Aujourd’hui, on compte près de 300 000 soldats et paramilitaires indiens au Jammu-et-Cachemire, contre plus de 500 000 au milieu des années 1990 (presque tous étrangers à la région).
(1) Dont 15 000 « civils », 6 000 « membres des forces de sécurité » et 23 000 « terroristes ». (2) 43 000 morts entre 1990 et 2011 dont 21 000 « militants », 13 000 « civils tués par des groupes armés », 5 000 « membres des forces de sécurité tués par des groupes armés » et 4 000 « civils tués par les forces de sécurité ». Chiffres cités in Amnesty International, « Denied: Failures in accountability for human rights violations by security force personnel in Jammu and Kashmir, » rapport publié en juillet 2015.
Depuis 1989, le conflit aurait fait 44 000 morts selon le South Asia Terrorism Portal (1), un chiffre proche de celui donné par le gouvernement du Jammu-et-Cachemire (2). Le pic de 2001 correspond à l’année de la chute des Talibans, le Cachemire devenant alors une terre de repli pour les militants islamistes. Cette année-là, deux attentats majeurs (à Srinagar le 1e octobre et à New Delhi le 13 décembre) ont conduit à un conflit ouvert entre l’Inde et le Pakistan.

L’affrontement nucléaire n’aura pas lieu

En carte, la doctrine indienne du "cold start".
En carte, la doctrine indienne du "cold start".
*Frank Hoffman, un chercheur américain spécialisé dans les questions de défense, a récemment utilisé l’expression « flamand rose » pour qualifier l’affrontement indo-pakistanais, soit une situation visible de conflit potentiel pourtant ignorée par les décideurs politiques.
Depuis la nucléarisation des deux frères ennemis d’Asie du Sud en 1998, et le conflit qui les a opposés un an plus tard sur les hauteurs de Kargil, les experts internationaux s’inquiètent d’une montée des tensions au Cachemire qui ouvrirait sur un affrontement nucléaire*. Et ce scénario paraît possible étant donné les doctrines militaires de chacun. L’Inde a adopté une stratégie d’attaque préventive, appelée Cold Start, en 2004. Elle consiste, en cas d’attaque terroriste d’origine pakistanaise, en une offensive aéroterrestre visant la prise de contrôle d’une bande de 80 kilomètres à l’intérieur du territoire pakistanais. Pour parer à cette menace, les militaires pakistanais ont choisi de développer un arsenal nucléaire tactique. Tout en ayant pour but d’améliorer la dissuasion, ces deux doctrines induisent un risque d’escalade nucléaire.
Pourtant, depuis 1949, on constate que la prudence est de mise de chaque côté (exception faite de la guerre de 1965). Il n’y a donc pas de risque imminent d’un affrontement nucléaire. D’autant plus que la réalité de ce danger empêche New Delhi d’attaquer les groupes djihadistes sur le territoire pakistanais et conforte Islamabad dans son conflit non conventionnel de basse intensité au Cachemire.
*Les attentats auraient été planifiés par le Laskar-e-Taiba, avec le soutien des renseignements militaires pakistanais, selon David Headley qui a comparu devant un procureur de Bombay en février 2016.
On comprend donc les raisons du statu quo du point de vue militaire. Mais elles sont également à chercher du côté du processus de normalisation des relations, entravé depuis ses débuts en 2004. Les attentats de Bombay de 2008* ont remis en cause le dialogue indo-pakistanais, alors que des mesures de confiance spécifiques au Cachemire avaient été prises quelques mois plus tôt. Plus récemment, début 2016, l’attaque d’une base aérienne indienne proche de la frontière a fait suite à la première visite d’un Premier ministre indien au Pakistan depuis 2004.
Si le pouvoir civil pakistanais est engagé dans le dialogue indo-pakistanais, l’armée et le renseignement militaire n’y ont aucun intérêt, préférant faire agir les groupes djihadistes. Le logiciel pakistanais ne bouge pas. Et rien ne laisse présager la fin du conflit.
Par Delphine Leclercq
A propos de l'auteur
Delphine Leclercq
Delphine Leclercq est Docteur en géographie politique, culturelle et historique de l’Université Paris-Sorbonne, spécialisée sur la question du Cachemire et la géopolitique de l’Asie du Sud. Chercheuse au Lépac depuis janvier 2010, elle y collabore activement aux recherches préparatoires et au contrôle scientifique de l’émission Le Dessous des Cartes, diffusée sur Arte. En 2011, elle est également chargée de diriger la participation du Lépac au projet européen Pyrosudoe portant sur la prévention et la lutte contre les incendies. Spécialisée sur la région de l’Asie du Sud, elle participe en 2010 à la publication du numéro "Afghanistan/Pakistan" de la revue de géopolitique Outre-Terre (n°24).