Société
Entretien

Inde : "Treize hommes", une enquête sur le viol collectif au pays des Santal

Les suspects du viol collectif subi par une jeune femme de 20 ans dans le villade Subalpur (Bengale-Occidental, ouest de l'Inde) sont menés par la police au tribunal du district de Birdhum, à 240 km à l'ouest de Calcutta, le 23 janvier 2014.
Les suspects du viol collectif subi par une jeune femme de 20 ans dans le villade Subalpur (Bengale-Occidental, ouest de l'Inde) sont menés par la police au tribunal du district de Birdhum, à 240 km à l'ouest de Calcutta, le 23 janvier 2014. (Crédits : STRDEL / AFP)
En 2012, l’affaire du viol collectif de New Delhi a fortement terni l’image de l’Inde à l’étranger. Après la vague d’indignation dans le pays mais aussi à l’international, les médias occidentaux ont multiplié les articles sur le rapport ambigu de la société indienne aux violences faites aux femmes. D’autant qu’en janvier 2014, une autre affaire a renforcé l’indignation publique : une jeune femme de 20 ans avait subi un viol collectif de la part de 13 hommes de son village santal dans l’Etat indien du Bengale-Occidental.
Treize hommes, c’est le titre de l’enquête de la journaliste indienne Sonia Faleiro, qui a voulu rencontrer les protagonistes de l’affaire, pour mieux en comprendre ses logiques et ses conséquences désastreuses. Clea Chakaverty s’est entretenue avec elle.
Les Santal forment une communauté tribale méconnue du Bengale Occidental. L’écrivain et philosophe indien Rabinandrath Tagore, prix Nobel de littérature, leur vouait une grande admiration et plusieurs de ses ouvrages sont consacrés au folklore mais aussi aux difficultés rencontrées par les Santal dans le développement de l’Inde moderne. L’université et la communauté intellectuelle qu’il fonde, Shantiniketan, toujours fréquentée par de nombreux artistes aujourd’hui, est en terre santalie. A quelques kilomètres de là se trouve Subalpur, un village semblable à des millions d’autres au plus profond de l’Inde rurale. Ici les habitants mangent rarement plus de deux repas par jour. Chacun se connaît et s’entraide comme il le peut. On se méfie des non tribaux, des Indiens trop urbanisés et des politiciens, tandis que les traditions – tribales et villageoises – dominent la vie quotidienne. L’accès à Subalpur passe toujours par des pistes en terre, et personne n’a jamais quitté la vie villageoise. Même le hindi demeure une langue étrangère. En 2014 cependant, une jeune fille santal d’à peine 20 ans a chamboulé l’histoire de Subalpur.

Baby a osé braver la tradition, et ce à plusieurs reprises. Sûre d’elle, brillante, partie à la ville pour gagner plus d’argent, revenue et affichant sans honte sa différence sociale et économique vis-à-vis des autres villageois, elle a eu l’audace de choisir un amoureux étranger à la petite communauté, un homme déjà marié, un musulman des environs. Aussi, un soir, les treize membres du conseil de village, ivres, frustrés, jaloux, la prennent à partie avec son amant, puis la violent, toute une nuit. Treize hommes qu’elle côtoyait au quotidien. Treize hommes, amis de ses frères, maris ou pères des femmes avec qui elle cuisinait et discutait.

Derrière le crime, logiques mafieuses et mépris social

Deux ans après le viol horrifiant de New Delhi (décembre 2012), qui a suscité l’horreur à l’étranger sur les violences faites aux femmes indiennes, cet acte prend à nouveau une tournure politique et internationale. Activistes, militants de la cause tribale, politiciens, journalistes s’intéressent au cas de Baby. On l’accuse de mensonge, de manipulation, de dissimulation des faits. Les Santal sont montrés du doigt, les treize hommes emprisonnés. Derrière le crime, d’autres éléments apparaissent : le rôle mafieux des entrepreneurs locaux, qui souhaitent faire main basse sur les terres tribales avec l’aide de politiciens corrompus ; les tribus, exploitées et terrorisées ; les femmes, victimes des traditions ; le regard condescendant des urbains sur les tribaux…

Peu à peu, à travers un récit dense, fouillé et une enquête minutieuse au Bengale, Sonia Faleiro fait émerger les problématiques auxquelles sont confrontées les populations tribales indiennes, et, au-delà, les femmes tribales. On découvre une Inde rurale des laissés-pour-compte, où, comme le souligne l’auteur, personne n’est épargné.

Entretien

Née à Goa, Sonia Faleiro s’est fait connaître par ses reportages sur des sujets dérangeants dans des publications indiennes et américaines. En Inde, le prix Karmaveer Puraskaar pour la justice sociale lui a été attribué par un collectif d’ONG et de citoyens. Avec quelques collègues journalistes, femmes en majorité, collaborant aux plus prestigieuses publications anglo-saxonnes, Sonia Faleiro a récemment créé Déca, une coopérative d’auteurs. S’inspirant des coopératives de photos comme Magnum, Déca publie uniquement des textes de non-fiction – souvent courts – ou des reportages en profondeur. Les livres sont commercialisés sur tablette et smartphone. En 2013, Actes Sud a publié Bombay Baby, résultat d’une longue enquête et portrait d’une « bar dancer ». Cet ouvrage a été sacré meilleur livre de l’année par The Observer, The Guardian et The Economist.

Treize hommes de Sonia Faleiro est paru chez Actes en avril 2016 (traduit de l’anglais par Eric Auzoux, 108 pages).

Sonia Faleiro, écrivaine indienne et auteur de l'enquête "Treize Hommes" (Actes Sud, 2016).
Sonia Faleiro, écrivaine indienne et auteur de l'enquête "Treize Hommes" (Actes Sud, 2016). (Copyright : Sonia Faleiro)
Pourquoi avoir choisi d’enquêter puis de raconter cette histoire en particulier?
Sonia Faleiro : Comme beaucoup d’autres personnes je me suis demandé ce qu’il se passait, pourquoi il y avait eu cet acharnement médiatique sur le viol collectif de Subalpur. Avant 2012, les médias ne s’intéressaient pas ou peu aux viols ou aux viols collectifs. Après, ce fut le contraire : on ne pouvait plus ouvrir un journal sans lire un article ou une brève à ce sujet. C’était très étrange cette façon de couvrir ces crimes, la façon dont se posait publiquement le problème. Cette affaire [de Subalpur, NDLR] est pour moi sortie du lot : il s’agissait d’une jeune femme santal violée par treize hommes de sa propre communauté. Il semblait qu’il s’agissait d’une « punition » comme on l’a lu dans les journaux de l’époque. Son crime aurait été d’avoir eu une relation avec un musulman et un étranger au village. J’ai voulu en savoir plus, comprendre ce qui se passait, pourquoi on l’accusait également de mensonges. J’ai effectué plusieurs voyages de Londres à Calcutta, puis à Shantiniketan et Subalpur.

J’ai été la première et la seule journaliste à rencontrer Baby, ainsi que sa famille et celle des treize accusés. Les médias étaient venus, bien sûr, pour couvrir l’affaire, mais à l’époque, ils ne pouvaient accéder à la victime car le procès était en cours. Et puis la plupart des journalistes ne vont pas dans ces lieux très reculés. Après une journée de train depuis Calcutta, il faut prendre une voiture pendant plusieurs heures pour accéder au village. J’ai également rencontré la famille de son amant, mais celui-ci était parti dans un autre Etat comme journalier et je n’ai pu le voir. J’ai enquêté pendant neuf mois afin d’obtenir les points de vue des villageois mais aussi d’observateurs extérieurs, comme les activistes tribaux à Calcutta, les avocats, les policiers…

Quelle fut votre approche pour ce récit ?
Je voulais comprendre qui étaient ces treize hommes, quelle était leur vie, celle de leur famille et comment ils sont arrivés à cette décision qui a changé drastiquement la vie du village, et la leur. A Calcutta, la plupart des gens que j’ai interviewés pensaient que Baby mentait. Le cas était particulier : la victime n’avait pas du tout le soutien de sa communauté. A travers ce récit, je voulais aussi mettre en avant un lieu reculé de l’Inde rurale et le recontextualiser. Ainsi, très vite, l’accusation de mensonge fut soutenue par des spécialistes des Santal qui ont expliqué que la punition de viol collectif n’était pas un acte habituel au sein de cette tribu. Mais en regardant de plus près, je me suis rendue compte que Baby, dans sa déposition, n’avait jamais parlé de châtiment par le conseil du village. Ce sont les médias comme The Indian Express, par ailleurs très sérieux, qui ont fait ce type de raccourcis, pris dans l’engrenage médiatique post-New Delhi 2012 [la première affaire de viol très médiatisée en Inde et à l’étranger, NDLR].
En quoi la situation des tribaux a-t-elle été affectée par cette affaire ?
Le contexte politique était important. Dans le village, les gens se rapprochent de politiciens locaux pour avoir un peu plus de pouvoir, une meilleur situation financière et sociale. C’est pourquoi Baby a été accusée de mensonges, de manipulation politique. Les gens ont peur d’être encore plus exploités, qu’on leur retire les quelques droits dont ils jouissent encore.
Vous soulignez la différence affichée de Baby avec les villageois… Cela a-t-il influencé leur comportement ?
Oui, énormément. Il faut imaginer la vie dans ce village, un territoire que l’on ne quitte jamais. Cette très jeune fille était partie à la capitale comme domestique, et en rentrant, elle avait gagné de quoi s’acheter un lopin de terre alors que des familles entières n’y arrivaient pas, et ce même après une ou deux générations ! Elle s’habillait comme elle le voulait, s’occupait de sa mère, et possédait, grand luxe, deux téléphones portables. Sans parler de son amant, qu’elle avait rencontré en dehors du village, puisqu’il était journalier. De plus Baby, parlait le santali avec un accent, elle avait pris des habitudes « modernes »… Et ne s’en cachait pas. Je pense même que, comme bien d’autres jeunes de son âge, elle frimait un peu. Quand je l’ai rencontrée dans le centre pour victimes où elle avait été recueillie, je me suis rendue compte à quel point elle avait une très forte personnalité. Au procès, elle était également sûre d’elle, et gardait son sang-froid. Tout cela a joué contre elle, d’abord auprès de ses bourreaux, qui ont laissé libre court à leurs frustrations, mais aussi auprès des autres villageois, qui ont, quelque part, laissé faire.
Quelle est votre sentiment final ?
J’ai terminé mon enquête en gardant une impression très triste de toute cette affaire. A la fois pour cette jeune fille, dont la vie a évidemment basculé – elle a été relogée avec sa mère par le gouvernement sur un lopin de terre assez éloigné de son village -, mais aussi pour les familles de ces hommes. Ce sont treize femmes tribales qui se retrouvent seules à élever des enfants dans un contexte socio-économique déjà difficile. Tout le monde a souffert.
Propos recueillis par Clea Chakraverty
A propos de l'auteur
Cléa Chakraverty
Clea Chakraverty est une journaliste franco-indienne qui a vécu en Inde de 2006 à 2013. Elle a travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, elle reçoit la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. Elle vit désormais en France et est associée au Centre d’études himalayennes du CNRS en tant que chercheuse-ethnologue.