Histoire
Analyse

L’hindutva, aux origines du nationalisme hindou

Les volontaires du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) pendant leur troisième année d'entraînement au camp de Nagpur en Inde, le 30 mai 2016.
Les volontaires du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) pendant leur troisième année d'entraînement au camp de Nagpur en Inde, le 30 mai 2016. (Crédits : The Times of India/Dhananajay Khedkar)
Le nationalisme hindou qui exerce aujourd’hui son influence sur la société indienne revient de loin. L’arrivée au pouvoir du BJP, le parti du Premier ministre Narendra Modi, ne constitue en effet que l’une des multiples manifestations de l’hindutva (« hindouité »), courant idéologique qui plonge ses racines dans l’histoire du sous-continent, l’accompagnant tout au long d’un XXe siècle agité, entre indépendance, nationalisme et religion. Pour mieux comprendre les convulsions récentes agitant l’Union indienne, retour sur l’émergence et la trajectoire de ces défenseurs de l’hindouisme, farouches partisans d’un nationalisme agressif sur la terre du Mahatma Gandhi.

Contexte

L’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en mai 2014 n’est qu’une étape du projet de régénération de la nation indienne au travers de la religion hindoue. Cet idéal, porté aujourd’hui par le BJP au pouvoir, ainsi que par la galaxie de mouvements hindous qui compose le Sangh Parivar (« famille des organisations »), plonge ses racines dans le passé colonial de l’Inde. Un temps où les idéologies fleurissaient et où l’horizon des possibles était ouvert. Si aujourd’hui les partisans de l’hindutva regardent l’avenir avec plus de confiance que jamais depuis l’indépendance, c’est qu’ils peuvent puiser dans un répertoire programmatique complet, façonné par des décennies de pensée, de préparation et de lutte

Carte de la répartition en Inde et des persécutions des Indiens musulmans.
Carte de la répartition en Inde et des persécutions des Indiens musulmans.
La révolte des Cipayes de 1857 ébranla profondément l’ordre colonial au sein des Indes britanniques. Ce qui était jusqu’alors un assemblage diffus et hétérogène de territoires aux statuts politiques variables devint un ensemble impérial unifié sous la férule de l’India Office à Londres, envoyant désormais un vice-roi pour gouverner ce « joyau de la couronne ». Le règne de la Compagnie des Indes laissait place au Raj britannique, apportant avec lui l’idée d’une mission civilisatrice, fardeau de l’homme blanc. Cette domination politique s’accompagna donc d’une « conquête des cœurs », qui passait par un prosélytisme évangélique marqué.
Doublé d’une tentative de codification des pratiques religieuses et culturelles et d’une rigidification de l’ordre social, ce prosélytisme entraîna en retour la naissance de courants « revivalistes » au sein de l’hindouisme. Se sentant directement menacés par ce nouvel impérialisme culturel anglo-saxon, des activistes allaient bientôt mêler réforme religieuse et politique afin de se positionner comme des modèles alternatifs à l’ordre colonial occidental. De fait, à partir de la fin du XIXe siècle, alors que la reine Victoria pouvait contempler un empire à son apogée sur lequel le soleil ne se couchait jamais, un hindouisme politique émergeait progressivement dans les Indes britanniques, réponse radicale au défi lancé par l’Occident à une civilisation plurimillénaire.

Tâche incombait donc à ces réformateurs de mener la nation hindoue (hindu rashtra) vers un nouvel âge d’or et par une inversion des valeurs, de remplacer la supériorité de la race blanche par celle de la race hindoue. Les premiers tenants de cette idéologie avaient en ligne de mire le colonialisme britannique, et avec lui sa volonté d’occidentaliser la société hindoue. Les combats des premiers nationalistes se formèrent ainsi autour de revendications religieuses et sociétales : mouvement contre l’abattage rituel de la vache, refus des lois coloniales visant à élever l’âge du mariage. Leurs luttes furent aussi politiques : résolutions demandant un self-government, ou swaraj ; agitation contre la partition du Bengale, perçue comme défavorable aux hindous ; opposition à la mise en place d’électorats séparés entre hindous et musulmans dans les assemblées législatives provinciales. Elles touchèrent enfin à l’économie, avec la volonté de recréer une industrie et un artisanat nationaux (swadeshi) et le boycott des produits britanniques.

Le « chant du bienheureux ». Citation du réformateur indien Swami Vivekananda.
« Du bœuf, des biceps et la Bhagavad Gita »

De ces grands mouvements s’étalant entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe sortirent les premières grandes figures du nationalisme hindou : Dayanand Saraswati, fondateur de l’Arya Samaj, organisation visant à « ré-hindouiser » la société par l’enseignement et le retour aux Vedas ; Bal Gangadhar Tilak, premier indépendantiste, pour qui « l’indépendance est mon droit de naissance et je l’obtiendrai » ; Aurobindo Ghosh enfin, qui militait pour une nation hindoue virile (inspirée par l’idéal de la caste des kshatriyas, ou guerriers), aryenne et unifiée, devant voir le jour par des actions révolutionnaires et insurrectionnelles (on lui imputa notamment la paternité d’une série d’attentats contre les Britanniques entre 1906 et 1908). Si ces hommes mettaient leurs actes au service d’une lutte politique, ils n’en oubliaient pas pour autant l’importance de définir leur vision du nationalisme hindou, nourrissant par là même un corpus idéologique centré autour de concepts-clés.

Alors que l’hindouisme évoluait depuis des siècles comme une orthopraxie, avec ses pratiques et ses coutumes, transmises par voie orale ou par des textes traditionnels (smriti) parlant de mythes et de légendes, Dayanand Saraswati allait imposer l’idée d’un hindouisme comme orthodoxie, avec un texte révélé (les Vedas), un Dieu unique et omniscient auquel les hindous doivent soumission. Il fut l’un des premiers à envisager un hindouisme unifié et dogmatique, remisant au musée des antiquités les pratiques de l’hindouisme populaires, dévotions mêlant polythéisme et culte des idoles, sous le contrôle d’un clergé illégitime.

Dans cette tentative normative, inspirée des pratiques évangéliques occidentales, se trouve une volonté de se hisser au niveau des religions du Livre, notamment l’islam et le christianisme, afin de mieux contrer leur présence dans le sous-continent. Les hindous s’étaient égarés, leur communauté organique, affaiblie, avait autorisé la venue d’envahisseurs étrangers, d’abord les Moghols puis les Britanniques, amenant avec eux islam et christianisme. L’idée d’un hindouisme conquérant, purifié de ses rites populaires et renaissant comme religion universelle fut parachevée par Swami Vivekananda. En 1893, lors du forum mondial des religions de Chicago, celui-ci déclara que « la religion est la relation entre Dieu et l’âme » et qu’en ce sens seul le Dieu impersonnel de l’hindouisme védique contenait l’essence de toutes les religions. Saraswati et Vivekananda avaient ainsi parfait un néo-hindouisme, exclusif, rigide et absolu, où la question doctrinale ne se posait plus. Il ne restait maintenant plus qu’à transformer cet essai sur le plan politique.

En 1906, alors que le Mahatma Gandhi se rendait à Londres afin de plaider la cause des Indiens d’Afrique du Sud, il rencontra un jeune étudiant en droit, Vinayak Damodar Savarkar, qui offrit de partager son plat. Gandhi, végétarien, refusa. Savarkar lui répondit que seule l’absorption de protéines animales pouvait rendre la civilisation hindoue plus virile. Trois ans plus tard, lors d’une rencontre similaire, alors que Gandhi abordait son concept de satyagraha (« force de la vérité », méthode d’opposition non violente développée par le Mahatma contre les Britanniques), Savarkar lui répondit que seule la force physique était apte à redonner à l’Inde son indépendance.

La fierté retrouvée des hindous passait donc par un nationalisme agressif d’inspiration européenne avec la violence comme mode opératoire. La doctrine de l’hindutva allait trouver en Savarkar son prophète – lui qui était un grand admirateur du nationaliste irrédentiste italien Giuseppe Mazzini. En 1923, Savarkar publia Hindutva – Who is a Hindu, livre-programme faisant de lui le père d’un concept qui allait imprégner la société indienne pour les décennies à venir. Ce texte majeur pose les fondements de l’hindouisme politique, au travers d’un argumentaire concis et prescriptif, détaillant les bases de l’hindutva, caractère essentiel du nouvel État hindou à construire.

Savarkar, prophète de l’hindutva

Selon Savarkar, trois éléments-clés constituent l’hindutva et sont nécessaires pour faire partie de la communauté de destin à se constituer dans le sous-continent indien. En premier lieu, l’attachement à la nation (rashtra), c’est-à-dire « à la terre, au nord du grand océan et au sud des montagnes himalayennes, appelée Bharat », et qui constitue une mère patrie (pitribhumi). Ensuite, l’appartenance à une seule race (jati), fondée par les Aryens et leur mélange avec les peuples autochtones, si bien qu’un même sang coule aujourd’hui en tous les habitants de l’Inde. Enfin, une civilisation commune (sanskriti), liant ce peuple par des mythes, des héros et une histoire commune. Ces trois qualités peuvent être aisément partagées par tous les Indiens, hindous ou non, c’est d’ailleurs en cela que l’hindutva se différencie de l’hindouisme : un sikh, un bouddhiste ou un jaïn peuvent tout à fait être hindous, selon cette définition. L’aspect religieux de l’hindouisme se voit donc englobé dans un moule plus large, culturel et sociétal, qui est celui de l’hindutva.
Vinayak Damodar Savarkar, père de la doctrine fondatrice de l'Hindutva, "l'hindouité".
Vinayak Damodar Savarkar, père de la doctrine fondatrice de l'Hindutva, "l'hindouité".
Un dernier élément vient néanmoins compléter cette définition, portant les germes de la violence religieuse à venir. Savarkar ajoute en effet une quatrième caractéristique, essentielle à ces yeux : en plus d’être leur mère patrie, l’Inde doit également représenter une terre sainte (punyabhumi) pour tous les Indiens. Cela signifie donc que si un sikh ou un bouddhiste peuvent se fondre dans l’hindutva, leur religion étant née dans le sous-continent, ce n’est pas le cas des chrétiens et des musulmans, dont « la terre sainte est lointaine, en Arabie ou en Palestine ».

La doctrine de l’hindouisme politique était complète : l’Inde appartenait aux hindous, peuple dont l’unité a été forgée par des millénaires de vie commune, partageant une même patrie, terre sacrée, berceau de leur nation et de leur race. Tout Indien pouvait donc se considérer comme hindou, pourvu qu’il ne tourne plus son regard vers Rome ou La Mecque, qu’il vibre à l’évocation des héros du Ramayana ou du Mahabharata, qu’il se dresse à l’écoute de l’hymne patriotique Vande Mataram ou qu’il se prosterne devant l’effigie de Bharat Mata, l’Inde réincarnée en déesse. À tous ceux qui n’admettraient pas ces axiomes, il ne restait plus qu’à revenir dans le giron hindou en se convertissant, ou bien d’accepter son statut de citoyen de seconde zone, vivant sous la tutelle et le patronage du peuple majoritaire, dictant ses lois et sa vision de la nation.

Dès lors, les décennies suivantes allaient être celles de la concrétisation du rêve de Savarkar et de ses prédécesseurs. En 1925, un brahmane du Maharashtra, Kesham Baliram Hedgewar, influencé par les écrits et la pensée de Savarkar, décida de créer une organisation militante afin de mettre en œuvre le programme de l’hindutva : le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Organisation des volontaires nationaux). Le RSS allait pour les décennies à suivre combler le vide opérationnel dans la structuration de l’hindouisme politique au sein du sous-continent. Le mouvement parvint en effet à fédérer les diverses tendances du nationalisme hindou, agissant comme un aimant auprès de militants en mal d’action. Le RSS se proposait d’appliquer de manière pratique les idées de Savarkar, afin de sortir les hindous de leur mentalité de « minorité », affaiblie et divisée. Il fallait pour ce faire leur rendre leur caractère martial originel, grâce à un entraînement physique et une discipline stricte.

Un fascisme tropical

Sous ses oripeaux d’une organisation de revitalisation culturelle, le RSS se dota donc d’un encadrement milicien, fondé sur la shaka, ou branche, dans laquelle de jeunes hommes en uniforme blanc et kaki recevaient une formation militaire complète, première phase de la transformation totale de la société indienne. Une grande partie de l’inspiration du RSS vint du fascisme mussolinien, puisque des rencontres eurent lieu, l’idéologue B.S Moonje déclarant ainsi après sa rencontre avec le Duce en 1931 : « L’Inde hindoue a besoin d’une institution [de type fasciste] pour la régénération militaire des hindous». »

Inspirés par les régimes totalitaires européens, ces volontaires (swayamsevaks) et cadres (pracharak) du RSS se tinrent volontairement en retrait du mouvement d’indépendance mené par Gandhi, Jawaharlal Nehru et le parti du Congrès. A la place, ils dirigèrent leur violence à l’encontre de l’ennemi interne par excellence : les musulmans. Aussi, alors que les membres du RSS étaient opposés à l’idée d’une division de l’Inde, ils contribuèrent grandement à sa réalisation de par leur agressivité à l’encontre de la minorité musulmane, celle-ci développant des tendances sécessionnistes agressives de son côté.

C’est ainsi qu’une indépendance tronquée que personne ne désirait survint et que le RSS put jouer sa partition sans fausses notes, en orchestrant une campagne de violence délibérée à l’encontre des musulmans, notamment au Pendjab. Si l’Inde devait être amputée, autant que cette opération soit le point de commencement d’un Hindu Rashtra purifié.

Pourtant, malgré sa démonstration de force lors des événements de la Partition, le RSS ne tenait pas les rênes du pouvoir au lendemain de l’indépendance. C’est le Congrès du Pandit Nehru, auréolé de ses décennies de lutte nationale, qui devait présider aux destinées de la jeune Union indienne. Écarté de la vie politique, le RSS allait payer cher sa participation aux violences de la Partition et le climat de tensions communautaires qu’il avait contribué à créer allait permettre à l’irréparable de se produire.

Le 30 janvier 1948, Nathuram Vinayak Godse assassinait le Mahatma Gandhi à Delhi alors que celui-ci se rendait à une cérémonie religieuse. Le nationaliste souhaitait ainsi venger par ce geste ses frères hindous, premières victimes selon lui de l’attitude « pro-pakistanaise » du Mahatma. Or Godse appartenait depuis sa plus jeune enfance au RSS, avant de rejoindre une autre organisation de la galaxie du Sangh Parivar, la Hindu Mahasabha, dirigée notamment par Savarkar. Les liens entre le RSS, la Mahasabha, Savarkar et Godse furent rapidement établis, tout comme leur responsabilité directe dans cette conspiration, ce qui poussa Nehru à interdire les organisations du Sangh Parivar.

Le RSS ne resta pas longtemps illégal : dès 1949, il put reprendre ses activités, pourvu qu’il se dote d’une constitution qui le cantonnait, en théorie, à un rôle culturel, dans le respect des lois fondamentales indiennes. Au cours des décennies suivantes, des tendances de fond telles que la faillite économique de l’Inde nehruvienne, les tensions religieuses récurrentes, la violence communautaire meurtrière et la résurgence de la question identitaire allaient œuvrer à la renaissance de l’hindouisme politique.

La suite de l’histoire vient confirmer ces tendances. Au printemps 2014, Narendra Modi, membre du RSS depuis ses huit ans, devient Premier ministre de l’Inde, annonçant dans son adresse au parlement la fin de « 1200 ans de mentalité d’esclave » en Inde. En mai dernier, pour l’anniversaire de Savarkar, M. Modi a salué « un vrai fils de la patrie, source d’inspiration pour de nombreuses personnes ». Pendant ce temps, Mohan Bhagwat, chef suprême du RSS, n’oublia pas de convoquer à plusieurs reprises le caractère hindou de la nation indienne et la centralité de l’hindutva comme unique identité réunissant les Indiens entre eux. L’Inde nous rappelle ainsi, selon les mots de William Faulkner, que le passé n’est pas mort, il n’est pas même passé ».

Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.