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Hong Kong, guerre commerciale, ralentissement : La Chine de Xi Jinping cherche la parade

Le président chinois Xi Jinping. (Source : Axios)
Le président chinois Xi Jinping. (Source : Axios)
Quelle stratégie pour maintenir le pouvoir de Xi Jinping et l’emprise du Parti communiste sur la Chine ? Comment affronter le triple front de la crise à Hong Kong, de la guerre commerciale avec Washington et du ralentissement économique ? Autant d’enjeux majeurs pour le 4ème plénum du Parti communiste chinois qui s’est terminé ce jeudi 31 octobre.
*Yun aurait été arrêté pour corruption en lien au groupe Shenhua (dont il fut le vice-président de 2006 à 2009), mais aussi pour ses liens avec l’ancienne bande du Shanxi du début des années 2000 – notamment les lieutenants de Zhou Yongkang : Jin Daoming (金道铭) ou Shen Weichen (申维辰). **Li est mis en examen le 22 octobre, et Yun, le 24. ***C’est un certain Huo Li (霍利), directeur général de la section science et technologie du groupe Huadian, qui avait été arrêté.
L’habitude se confirme sous le régime de Xi Jinping : chaque rencontre annuelle, toute réunion de hauts dirigeants en général, charrie son « ménage » préalable dans le Parti. Autant de mises en examen qui remettent au goût du jour la lutte anti-corruption comme outil de consolidation du pouvoir du président. Ce plenum ne fait pas exception avec la mise aux arrêts de ceux qui sont surnommés les deux « tigres électriques » (电老虎) : Yun Gongmin (云公民), directeur général du groupe Huadian*, et son ancien président, Li Qingkui (李庆奎), de 2013 à 2016**. Une équipe spéciale avait été chargée d’enquêter sur le groupe entre février et mai 2018***, trois mois avant que Li ne quitte un autre géant de l’électricité, la China Southern Grid.
*À noter que le profil de Feng sur Baidu n’existe plus, alors que même ceux de Zhou Yongkang, Bo Xilai et Guo Boxiong restent accessibles. **Avant cela, Zhang Yang (张阳), directeur du bureau du travail politique de la commission militaire centrale s’était suicidé en novembre 2017, peu après sa mise en examen à cause de ses liens annoncés avec Guo Boxiong et Xu Caihou.
La structure militaire a également été éraflée au passage, avec les mises en examen le 26 octobre de Rao Kaixun (饶开勋), commandant adjoint des forces de soutien stratégique, et de Xu Xianghua (徐向华), commandant adjoint du théâtre de guerre de la région ouest pour l’APL. Rao et Xu seraient liés dossier de Fang Fenghui (房峰辉)*, ex-chef d’état-major interarmées pour la commission militaire centrale, mis en examen en fin 2018 pour son implication dans l’affaire de corruption liée à Guo Boxiong et Xu Caihou, les généraux de Jiang Zemin**.

D’importants changements de postes

*Il remplace Huang Shuxian (黄树贤), mis à la retraite. **Sa remplaçante sera sûrement Yu Hongqiu (喻红秋), une ancienne du Guizhou qui a travaillé de près avec Chen Min’er et Li Zhanshu.
Outre les quelques mises en examen usuelles, la période avant le 4ème plénum donne beaucoup à penser sur la stratégie à venir de Xi Jinping, surtout à voir les remaniements des derniers jours. Li Jiheng (李纪恒) n’occupe plus de poste en province. Il était secrétaire du Parti dans le Yunnan de 2014 à 2016 et en la Mongolie-Intérieure de 2016 à 2019. Le 26 octobre, il a été transféré à la tête du ministère des Affaires civiles. Autre transfert, celui de Shi Taifeng (石泰峰), secrétaire du Ningxia de 2017 à 2019. Le 25 octobre, il a remplacé Li Jiheng à la tête de la Mongolie-Intérieure. Quant à Chen Run’er (陈润儿), gouverneur du Henan de 2016 à 2019**, il vient prendre de la place Shi Taifeng.
*Secrétaire du Parti à Changsha de 2001 à 2006 et secrétaire adjoint du Hunan de 2006 à 2013.
Le cas de Shi n’est pas le plus sensible : en plus d’être un proche de Li Keqiang, il a été un associé de Xi lorsque celui-ci dirigeait l’école centrale du Parti. Chen Run’er a par contre de quoi se faire du souci : il est un protégé de Zhang Chunxian, mais aussi un associé de Mei Kebao (梅克保)*, ainsi que d’autres membres de la « bande du Hunan », active de la fin des années 1990 au début 2000. Cette association pourrait à terme lui porter préjudice. Quant à Li Jiheng, son cas est plus complexe. Li est un cadre qui a déjà fait les frais de la lutte factionnelle au milieu des années 2000 en se faisant sortir du Guangxi par Liu Qibao. Cependant il est encore considéré comme un homme de confiance de Xi Jinping, surtout après son travail en Mongolie-Intérieure. Cela dit, Li ne peut pas montrer patte blanche : son secrétaire personnel Zhao Zhuangtian (赵壮天) a été mis en examen en 2017 dans le cadre de l’affaire de corruption de Bai Enpei (白恩培), et plus tard dans celle de Qin Guangrong (秦光荣).
Comment interpréter ces changements à l’aube du 4ème plénum. Certes, à l’ordinaire, cette réunion est censée aborder des problématiques annuelles récurrentes. Toutes choses égales, durant le premier plénum, la nouvelle équipe dirigeante du Parti est choisie ; le second, d’ordinaire fixé avant la double session parlementaire du printemps, vise à préparer les remaniements ministériels, entre autres ; le troisième plénum sert à aborder les grandes problématiques ; tandis que les plénums suivants font des mises à jour annuelles. Le dernier plénum, le 6ème ou le 7ème, prépare le changement d’équipe dirigeante. À noter que plusieurs décisions majeures furent prises lors du 4ème plénum dans le passé. Celui du XVème Congrès du Parti marqua la nomination de Hu Jintao à la vice-présidence de la commission militaire centrale. il en fut nommé président lors du 4ème plénum du XVIème Congrès.
Le jeu de chaise musical ces derniers temps reste dans la norme des rotation de postes : un cadre doit « normalement » occuper un poste pendant deux ans avant d’être muté. Néanmoins ces derniers changements donnent plusieurs indications sur l’état du pouvoir actuel. D’abord, à travers Chen Xi, le directeur du département de l’organisation, Xi Jinping sait comment saisir toutes les opportunités pour placer ou déplacer des cadres qui lui sont fidèles. Ensuite, le climat à l’intérieur du Parti est loin d’être serein et des questions de loyauté se posent à propos de certains responsables dans les hautes sphères du PCC.
Autre indication, tout n’est pas rose non plus dans l’arrière-garde de Xi. L’affaire des « villas » au Shaanxi continue de faire la une de la presse, avec dernièrement la mise en accusation de Zhang Yongchao (张永潮), l’ex-maire du district de Huyi à Xi’an, le 15 octobre. La situation dans la ville risque à de se retourner contre l’actuel patron de la commission disciplinaire du parti, Zhao Leji. Surtout quand on sait que Wei Minzhou, formellement accusé le 25 octobre, était son secrétaire personnel (mishu) et qu’il a bien connu d’autres responsables impliquées dans ce scandale.
En outre, la décision prise en août de démolir les villas a dû en surprendre plus d’un, sachant que Zhao Leji était en poste lors de leur construction. Idem en ce qui concerne la cession des droits miniers, révélée par le présentateur Cui Yongyuan. Ce cas de corruption implique non seulement Zhao Zhengyong, secrétaire du Shaanxi de 2012 à 2016 et mis en examen en janvier dernier, Zhou Qiang, le président de la Cour suprême, mais peut-être aussi Zhao Leji. Or Zhao n’a pas l’influence que son prédécesseur et actuel vice-président, Wang Qishan. Si l’affaire remontait jusqu’à lui, il n’est pas sûr que Xi le protègerait.

Le retour des discussions sur la succession

*Considéré comme membre de la 4ème génération de dirigeant à Singapour.
Jusqu’à présent, Xi n’a pas encore nommé ni « présenté » de successeur. En plus, il a démantelé l’équipe qui devait lui succéder : Sun Zhengcai et Hu Chunhua. La question de la succession demeure donc légitime. Il a fallu 600 jours d’attente entre le 3ème et le 4ème plénum, résultat de luttes intra-Parti mais aussi de l’écart entre le 2ème et 3ème plénum, respectivement en janvier et février 2018.
Plusieurs choses se sont éclaircies. Alors que Xi Jinping parlait de lutte contre la pauvreté lors de sa visite à Chongqing en avril dernier, il était venu surtout féliciter les avancées de Chen Min’er dans la municipalité spéciale, accompagné de Hu Chunhua. Certains avaient alors spéculé : c’était peut-être une « mise en scène » pour présenter en quelque sorte la prochaine équipe dirigeante au monde extérieur. Et même si ce point de vue ne fait pas l’unanimité, le fait que Wang Ruijie (王瑞杰), vice-premier ministre et ministre des Finances de Singapour*, soit venu voir Chen Min’er à Chongqing en septembre, en plus d’être venu serrer la main de Wang Qishan, de Liu He, Han Zheng et d’autres, en dit long sur le statut de Chen au sein de l’élite communiste.
Ce faisant, il ne serait pas surprenant de voir Chen Min’er, tout comme Hu Chunhua, devenir membre du comité permanent sous peu, même si Hu ne n’est pas l’un des premiers choix de Xi Jinping. L’instance suprême de la Chine pourrait ainsi s’élargir de 7 à 9 membres. Par ailleurs, le nom de Li Qiang, actuel secrétaire du Parti à Shanghai, circule aussi comme membre de la prochaine équipe. Cependant, Li, né en 1959, contreviendrait directement au principe de retraite des cadres « 7 qui monte, 8 qui descend en 2027 car il serait trop vieux pour faire un second mandat. Sans compter que si le président nommait deux cadres de sa clique du Zhejiang, ce serait du plus mauvais effet.
Ne l’oublions pas : Xi a changé la constitution l’an dernier. Il a signé la fin de la limite de mandat pour le président et vice-président. Il a fait aussi inscrire sa pensée aux côtés de Mao, Deng, Jiang et Hu. Dans ces conditions, le choix de la succession demeure encore incertain. D’autant qu’il est à présent « trop tard » pour préparer une équipe pour 2022 : Xi n’est donc pas dans une situation urgente.
*Certains disent également que les autres forces du Parti pourraient se servir de Chen, en tant que successeur, afin de pousser Xi Jinping vers la sortie.
Il n’empêche, le numéro un chinois se trouve malgré tout dans une situation difficile car d’autres groupes factionnels avancent dans la structure du Parti, autour de Han Zheng et Wang Huning. Ces derniers créent parfois des situations difficiles à gérer pour l’équipe de Xi. Plusieurs exemples : l’exacerbation des tensions avec Hong Kong par le biais du système des affaires de Hong Kong et Macao, dirigé par Han Zheng ; les tensions idéologiques et les contre-discours qui ont émané du système de la propagande mené par Wang Huning, lors des négociations. Ce faisant, les tensions au sein du Parti testeront probablement la relation entre Xi et Chen Min’er* d’ici 2022. Le proverbe « les problèmes surviennent surtout à l’intérieur [de chez soi] » (祸起萧墙), prend alors ici tout son sens.

Le reste du menu : sécurité, gouvernance et économie

En pleines tensions politiques, ce 4ème plénum attire l’attention du reste du monde dans la mesure où l’ordre du jour aura une influence sur la conduite de la politique intérieure et étrangère. Au cœur de ces tensions, la problématique de Hong Kong, la guerre commerciale et le ralentissement économique. Il est permis de penser que le Parti proposera une réflexion sur la gouvernance durant cette réunion au sommet. Surtout sur ses capacités d’adaptation aux nouvelles règles du jeu international qui, non seulement changent, mais aussi « testent » le système chinois depuis 2008. Le « test ultime » étant bien entendu les effets sur l’économie chinoise de la guerre économique avec les Américains. Les capacités du système autoritaire sont mises à rude épreuve. Une esquisse de stratégie de développement économique est aussi attendue pour former le 14ème plan quinquennal (2021-2025).
Le ralentissement économique pourrait avoir des conséquences pour le Parti, en particulier sur sa légitimité. Si le dénouement possible de la guerre commerciale fera plaisir au Comité central, l’accord final n’est cependant pas encore sur la table. Certes, des rumeurs de compromis font déjà surface, surtout en matière d’ouverture du marché chinois.
Lors du symposium du 14 octobre à Xi’an, Li Keqiang a demandé à ce que les organes provinciaux du Parti et du gouvernement s’assurent de suivre les objectifs mis en avant par le gouvernement central. Ce type de requête, de la part du Premier ministre, est assez rare et ce « dialogue » avec les autorités locales souligne la sévérité des problèmes économiques – faible demande domestique, hausse de l’inflation (surtout pour la nourriture), perte d’élan dans certaines régions, baisses des exportations (- 3 % en septembre). Li Keqiang serait-il à court d’idée pour relancer l’économie pour qu’il demande l’aide des provinces ? Le plénum devra tenir compte de la situation précaire de certaines régions côtières, en plus de repenser le marché de l’emploi, mais aussi l’orientation des réformes futures.
L’illusion de l’unité au sein du Parti a fait place à des tensions de plus en plus visibles, surtout dans le cas de Hong Kong. Cette illusion aura d’autant plus de difficulté à s’imposer durant ce plénum. Le gouvernement exécutif de Hong Kong pourrait être changé, chose qui pourrait déplaire au « groupe sur les affaires de Macao et Hong Kong » – composé en grande partie des alliés de Jiang Zemin. Par ailleurs, Xi doit trouver une solution avant que ce conflit local ne reçoive trop de soutiens de la communauté internationale, ouvrant un front plus large que nécessaire pour le régime autoritaire de Pékin. Ce problème est pour l’instant encore au stade de l’impasse et malheureusement, remplacer Carrie Lam pourrait aussi avoir l’effet inverse de l’apaisement recherché.
Une chose est certaine, chaque plénum s’ouvrant dans un contexte similaire sera un test pour l’administration Xi. Bien que divisée, elle cherche des solutions qui sauront en premier lieu aider le Parti à demeurer en place.
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.