Politique
Analyse

Corruption en Chine : la fin des régents du Yunnan

Le secrétaire du Parti de la province du Yunnan, Qing Guangrong (à droite), fraîchement démis en 2014, passe le flambeau à son successeur, Qiu He (à gauche). (Source : Gokunming)
Le secrétaire du Parti de la province du Yunnan, Qing Guangrong (à droite), fraîchement démis en 2014, passe le flambeau à son successeur, Qiu He (à gauche). (Source : Gokunming)
Pour apprécier les surnoms des responsables politiques en Chine, ces « tigres » attrapés par la « lutte anti-corruption » du président Xi, il faut savoir plonger dans plusieurs registres historiques du pays. Exemple dans le Yunnan, où le « régent » Qin Guangrong, l’ancien patron du Parti de la province se conduit comme un seigneur du temps des « Royaumes combattants » dans l’antiquité. Il faisait en même temps partie de la garde rapprochée d’un des Bouddhas du Parti, Ling Jihua, lieutenant de l’ancien président Hu Jintao puis membre de la « Nouvelle bande des quatre » avec Bo Xilai, rival déchu de Xi Jinping.
*Il était entre 1990 et 1993 membre du comité permanent de la région autonome et directeur du département de l’organisation.
La récente chute de Qin Guangrong (秦光荣, 1950), le dernier des « régents du Yunnan », en mai dernier, annonçait encore une victoire importante du régime de Xi Jinping sur les alliés étendus de l’ancienne équipe au pouvoir. Qin, avant tout un vétéran du Hunan, a passé près de vingt ans en poste au Yunnan, dont environ dix aux côtés du tristement célèbre Bai Enpei (白恩培, 1946).Bai, un ancien de la Mongolie-Intérieure du temps de Liu Yunshan*, fut secrétaire du Parti du Yunnan de 2001 à 2011. Retour sur le parcours de Qin Guangrong et sur la scène politique du Yunnan du début des années 2000.

Le « guerrier des Jeunesses communistes » (tuanpai)

*Alors sous la direction de Li Jianguo (李建国, 1954). **Qin aura durant cette période un secrétaire particulier (mishu) nommé Xiao Zhuo (肖卓, 1968), qui le suivra du Hunan au Yunnan, au parquet populaire de la province.
La carrière de Qin commence dans la ville de Lingling (零陵), aujourd’hui un district de la ville de Shuizhou. Nous sommes en 1983 et il s’engage alors dans la Ligue locale des Jeunesses communistes. Dans cette structure, il est promu en 1984 secrétaire adjoint provincial* avant de revenir vers Lingling de 1987 à 1993, période durant laquelle il est secrétaire adjoint puis secrétaire du Parti de la ville. En 1993, il devient secrétaire de Changsha** grâce au patronage de Luo Haifan (罗海藩, 1937), alors directeur du département de l’organisation de la province.
*Si l’on ne compte pas Wang Maolin. **Hu sera le secrétaire de Wang Maolin et ensuite secrétaire adjoint de Zhang Chunxian. Il sera impliqué plus tard dans une vague d’arrestations (2015-2017).
À cette époque, le secrétaire du Parti du Hunan s’appelle Xiong Qingquan (熊清泉). Il se retire en 1993 à l’âge de 66 ans, soit deux ans avant la fin la 6ème assemblée provinciale. Il est remplacé par Wang Maolin (王茂林, 1934), tout juste arrivé du Shanxi, dont il était secrétaire du Parti depuis 1991. C’est aussi sous la direction de Xiong que la majorité des 10 nouveaux membres du comité permanent provincial* seront nommés. Parmi ces derniers, Chu Bo (储波, 1944), figure importante de la Mongolie-Intérieure (la « Bande mongole ») et grand allié de Zeng Qinghong et des hommes de la faction de Jiang Zemin. Autre personnage intéressant : Hu Biao (胡彪, 1947) est un collaborateur d’un certain Zhou Benshun (周本顺, 1953)**, à l’époque (1990-1993) en poste à l’unité de recherche politique de la province.
*L’un des rares secrétaires de Changsha à ne pas devenir membre du comité permanent, Yang termine sa carrière à la vice-présidence de la conférence consultative du Hunan. Il est mis en examen en mai 2014. **《逼近江澤民曾慶紅》陸君子, ‎領袖出版社 – 2015.
Le départ de Qin dans le Yunnan est dû en premier lieu à des tensions avec Wang Maolin. Ce dernier le remplacera par Yang Baohua (阳宝华, 1947)*. Wang Maolin savait que Qin avait été le secrétaire particulier (mishu) de son prédécesseur Xiong Qingquan, ce qui causa des frictions entre les deux hommes et finit par décider Wang à envoyer Qin dans le Yunnan. En second lieu, Qin Guangrong, alors en poste à Changsha, aurait eu recours à des pratiques illégales afin de pousser le développement en zone rurale ; chose que le Premier ministre Zhu Rongji**, originaire de Changsha, trouva inacceptable.
Qin arrive dans le Yunnan en tant que secrétaire de la commission des affaires politiques et légales au tout début de 1999. La commission centrale se trouve alors entre les mains de Luo Gan, lieutenant de la faction de Jiang et allié de Zhou Yongkang. Ce « sauvetage » de Qin des foudres de Zhu Rongji consolidera son appartenance à la clique de l’ancien président. Aussi, en retour, Qin arrangera des espaces de rentes pour les alliés de Zhou dans le Yunnan.
Qin Guangrong passe ensuite au département de l’organisation et sera le bras droit du secrétaire adjoint de la province, Bai Enpei, à partir de 2003. Ce qui nous ramène à la période 2006-2014. Alors gouverneur par intérim depuis 2006, Qin ira puiser dans les élites locales, dans le répertoire des alliés locaux de Bai, ainsi que dans les cadres transférés « fortuitement » afin de constituer la relève dans la province :
*Il tombera aux mains de la commission disciplinaire quatre mois après le départ de Li Jiheng en 2016. **Date d’arrivée de Liu dans le Guangxi. ***Raison de ce traitement de faveur : les alliés de Xi étaient encore considérés comme membre de la faction de Jiang.
• Meng Sutie (孟苏铁, 1956), un cadre ayant passé l’ensemble de sa carrière au parquet, puis au bureau de la sécurité publique de la province, sera le « roi de la zhengfa » (政法王), la commission politico-légale provinciale (2006-2016) et le policier de Qin* ;
• Li Jiheng (李纪恒, 1957), « viré » du Guangxi par Liu Qibao (刘奇葆, allié de Hu Jintao) en juin 2006**, atterrira dans le Yunnan en juillet de la même année et deviendra secrétaire adjoint*** ;
• Qiu He (仇和, 1957), allié de Li Yuanchao (李源潮), arrivé du Jiangsu en 2007 et secrétaire du Parti à Kunming sous Bai Enpei (2007-2011), deviendra secrétaire adjoint aux côtés de Qin jusqu’en 2015 ;
• Zhang Tianxin (张田欣, 1955), originaire du Yunnan et premier secrétaire du Parti à Kunming placé par Qin (2011-2014), alors en poste à la tête de province depuis quatre mois ;
• Gao Jinsong (高劲松, 1963), originaire du Yunnan et le « dernier » secrétaire de Kunming placé directement par Qin (2014-2015) ;
• Sheng Peiping (沈培平, 1962), cadre du Yunnan proche de Bai Enpei à partir de 2003, il sera promu au gouvernement provincial durant les dernières années de Qin (2013-2014).
*Né en 1943 dans le Liaoning, Xu fut membre du Politburo (2007-2012) et vice-président de la commission militaire centrale de 2004 à 2012.
Durant son mandat en tant que patron du Parti du Yunnan (2011-2014), Qin Guangrong recevra aussi plusieurs visites des membres de la clique de Jiang Zemin, en tant qu’associé à ce que l’on appelle la « nouvelle bande des 4 » (新四人帮), composée de Bo Xilai, Zhou Yongkang, Ling Jihua et du général Xu Caihou*. En ce sens, Qin a reçu la visite du secrétaire de Chongqing, Bo Xilai en février 2012. Celui-ci était venu rendre visite à la 14ème division militaire de Kunming, division mise sur pied par son beau-père Gu Jingsheng (谷景生), un ancien premier secrétaire de la capitale provinciale.
*Yang est le fils de Yang Zhen (杨蓁, 1888-1925), un ancien de la « Tongmenghui » (同盟会), la société de résistance contre le système impérial fondée par Sun Yat-sen durant son exil au Japon, et un grand ami du général Zhu De (朱德, 1886-1976), ancien seigneur de la guerre devenu l’un des grands généraux de la guerre révolutionnaire. Zhu était basé, au début des années 1900 à Kunming, où il rencontra Yan Zhen.
La majorité de l’équipe de Bai Enpei et de Qin Guangrong sera mise en examen après la chute de Bai en 2014 et le départ de Qin du Yunnan la même année. Qu’est-ce qui a déclenché si subitement l’intérêt du tandem Xi Jinping-Wang Qishan pour le Yunnan ? Difficile de le savoir précisément. Certains pointent le doigt vers Yang Weijun (杨维骏, 1922)*, un natif de Kunming, vice-président de la commission consultative (1978-1998), mais surtout un allié du peuple. Yang avait aussi écrit plusieurs rapports sur Bai Enpei, Qiu He et Zhang Tianxin.

Les mines et le régime d’extraction Bai-Qin

Un par un, les alliés du régime Bai-Qin se feront attraper par l’équipe de Li Jiheng – que l’on saura plus tard allié de Xi Jinping. Le secrétaire particulier (mishu) de Qin, Cao Jianfang (曹建方, 1957) fut aussi mis en examen en 2015, et expulsé du Parti en janvier 2019, relançant ainsi l’enquête sur les agissements de Qin Guangrong. « L’achat de postes (买官卖官) et de promotions (职务晋升), des crimes dont sont reconnus coupables Gao Jinsong, Shen Peiping et d’autres, auraient atteints des sommets incroyables sous Bai et Qin, surtout dans la région de Kunming.
Cependant, la corruption ira plus loin dans d’autres cas, notamment dans celui du trio Bai-Qin et Shen Peiping, ce dernier étant connu dans certains cercles sous le nom de « chef de mine Shen » (沈矿长). De Zhang Tianxin à Lin Yun (林耘), directeur du bureau des ressources naturelles de la province mis en examen en mai 2015, en passant par Lei Yi (雷毅), ex-patron du groupe de Fer blanc du Yunnan (云南锡业集团), mis en examen en 2013, en plus de Bai, Qin et même Zeng Qinghong, tous avaient des intérêts financiers dans le secteur minier au Yunnan. Lei Yi avait même été promu Pdg du groupe en 2008 afin d’assurer les intérêts de Bai après son départ. Zhang Tianxin avait également été accusé d’avoir « restructuré » la mine de Duolong (都龙锡矿) afin de pouvoir directement bénéficier des revenus de son exploitation. Certains y voyaient aussi à l’époque l’influence de Qin Guangrong.
*La compagnie de Liu Han, fondée en 1997, prend de l’envergure après le passage de Zhou Yongkang au Sichuan, soit après 2001.
En 2016, Bai Enpei, comme Zhou Benshun, Su Rong et plusieurs autres, fut mis à l’affiche lors de la projection de la série Always on the road (永远在路上) produit par Nie Chenxi (聂辰席, 1957), directeur adjoint du département de la propagande et proche de l’équipe de Xi Jinping. On y voit une image de Bai et de sa femme au cœur de la corruption au Yunnan, en passant par les pots-de-vin payés en jade puis en bois nobles. Bai aurait reçu plus de 246 millions de yuans (plus de 31 millions d’euros) en provenance d’une longue liste de mines en plus d’enrichir les familles d’autres cadres hauts placés, dont Zhou Yongkang. On disait même en 2018 que Bai aurait vendu une grande partie des droits de la mine de Lanping, la mine de zinc la plus importante en Asie, valant alors plus de 500 milliards de yuans (63 millions d’euros), à Liu Han (刘汉, 1965-2015), ex-patron du groupe sichuanais Hanlong* et proche de Zhou Yonglang, pour environ 1 milliard de yuans (126 millions d’euros).

La fin des « quatre guerriers » ?

Qin est considéré comme un proche de Ling Jihua. Il fait partie de ce qu’on a appelé les « 4 guerriers de la faction des Jeunesses communistes » (tuanpai – 团派四大金刚), en référence aux « 4 dieux-rois » (四大金刚), ces guerriers au service de Bouddha. En 2012, outre Qin, qui était alors secrétaire du Parti du Yunnan, ce groupe incluait Yuan Chunqing (袁纯清, 1952), secrétaire du Shanxi, Luo Zhijun (罗志军, 1951), secrétaire du Jiangsu, et Qiang Wei (强卫, 1953), secrétaire du Jiangxi. Tous appartiennent alors à l’alliance Zhou Yongkang-Ling Jihua. Tous sont demeurés fidèles à l’ancien régime de la « bande du Jiangsu » de Jiang Zemin.
Qin fut mis en examen en mai 2019. Yuan est à la retraite. Luo et Qiang sont en préretraite. Seulement voilà, le secrétaire particulier ou mishu de Luo, Shen Jian (沈健, 1954-2019), président de la conférence consultative de Nankin (2013-2018), s’est suicidé dans sa voiture début juin dernier. Tout indiquait alors qu’il allait être mis en examen. L’étau se resserre sur les « vestiges » de la « bande du Jiangsu » et on peut se demander à bon droit si des ennuis ne sont pas déjà en préparation pour Luo Zhijun et Qiang Wei.
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.