Histoire

Vie et mort de la République de Formose (1895)

"Le peuple formosan fournit de l’argent au Président Tang pour l’aider à subvenir aux coûts de la lutte antijaponaise."
"Le peuple formosan fournit de l’argent au Président Tang pour l’aider à subvenir aux coûts de la lutte antijaponaise." (Crédit : Shen Wenya 沈文雅, domaine public, via Wikimedia commons)
Taipei, 1895. La première République asiatique de l’Histoire est proclamée. Dix-sept ans avant que ne soit fondée la République de Chine, dont Taïwan représente aujourd’hui le dernier bastion, l’île s’extirpe de l’Empire Qing pour s’ériger en République de Formose (Taiwan Minzhuguo, 臺灣民主國)… Et pour mieux lutter contre le colonisateur japonais. Court intermède d’une histoire taïwanaise tourmentée – le régime n’a survécu que 150 jours – la République de Formose n’en a pas moins laissé un souvenir vif et contrasté, dont le spectre continue d’être agité par une partie de la classe politique insulaire. Comment comprendre cette séquence historique, considérée par beaucoup comme une anomalie dans la trajectoire du monde chinois ? Retour sur la vie et la mort de la République de Formose (1895).

Contexte

Tout l’été, Asialyst se penche sur l’histoire de quelques États d’Asie éphémères ou disparus. L’occasion de revenir sur les événements qui ont façonné les frontières du continent que l’on connaît aujourd’hui.

Si les juristes s’écharpent encore sur les contours de ce qu’est un État, ses trois critères constitutifs ont été consacrés par la Convention de Montevideo (1933) : un territoire déterminé, une population permanente, et un gouvernement exerçant une autorité effective (en fait, sa souveraineté) sur ce territoire et cette population. Si la reconnaissance diplomatique est majoritairement rejetée comme condition nécessaire à l’existence d’un État, ce dernier doit néanmoins être apte à « entrer en relation avec d’autres États », d’après cette même convention.

Les États sélectionnés pour ce dossier répondent donc à ces quatre critères – quand bien même la capacité à « entrer en relation avec d’autres États » s’avère difficilement appréciable pour les plus éphémères d’entre eux.

Panorama des États éphémères ou disparus d'Asie retenus par Asialyst et carte de la République de Formose (1895).
Panorama des États éphémères ou disparus d'Asie retenus par Asialyst et carte de la République de Formose (1895).

État malgré lui

Avril 1895. Alors que l’Empire mandchou des Qing sort défait de la première guerre sino-japonaise (1894-1895), une rumeur sillonne Taïwan de part en part. L’île va-t-elle être cédée au Japon, comme on le dit de la péninsule du Liaodong ? Et pourquoi tomberait-elle entre les mains nippones, alors même que les deux Empires se sont affrontés à des milliers de kilomètres de là, dans le nord de la Chine, pour assoir leur domination économique sur la péninsule coréenne ?
Face au mutisme de la cour impériale, les représentants de la bourgeoisie locale s’en vont demander des comptes au gouverneur de la province insulaire, Tang Ching-sung (唐景嵩). Lui est au courant. Le traité de Shimonoseki, signé le 17 avril et entré en vigueur le 8 mai, stipule bien que Taïwan et les Pescadores (actuel archipel de Penghu) seront cédés à Tokyo « à perpétuité et en pleine souveraineté ». Le 16 mai, avec l’aide de l’intellectuel et chef miliaire Chiu Feng-chia (丘逢甲), ils retiennent donc Tang Ching-sung dans sa résidence de Taipei pour le convaincre de créer un État insulaire (daoguo – 島國), temporairement détaché de l’Empire mandchou. Objectif : lutter contre la colonisation nippone et retourner dans le giron de Pékin une fois les Japonais boutés hors de Taïwan.
L’inflexibilité des autorités pékinoises qui, le 20 mai, demandent à Tang Ching-sung et à son administration de quitter l’île en vue de la cession au Japon, finit par convaincre le gouverneur. C’est ainsi qu’est publiée trois jours plus tard la « Déclaration d’autonomie de la République de Formose » (Taiwan Minzhuguo zizhu xuanyan – 臺灣民主國自主宣言), suivie par l’intronisation de Tang Ching-sung et l’établissement formel de la République le 25 mai 1895.
Tang Ching-sung (1841-1903), président de l’éphémère République de Formose.
Tang Ching-sung (1841-1903), président de l’éphémère République de Formose. (Crédit : Wikimedia commons)
C’est bien le terme « d’autonomie » (zizhu – 自主) qui est préféré à celui « d’indépendance » (duli – 獨立), la République de Taïwan se proclamant en « État vassal de l’Empire Qing » (yongyuan fuying yu Daqingguo zhixia – 永遠服膺於大清國之下). Une disposition qui, sans rompre les liens avec le continent auquel l’île souhaite être de nouveau rattachée après la résistance, permet à Taïwan de solliciter directement le soutien des puissances occidentales sans passer par Pékin, d’une part, et de mener la lutte antijaponaise sous bannière distincte donc sans impliquer la Chine, d’autre part. En outre, la création d’une « République » – la première d’Asie – est censée attirer la sympathie des Républiques européennes elles-mêmes, en jouant sur le registre de valeurs communes – qui ne sont d’ailleurs absolument pas appliquées par Tang Ching-sung.
Toutes ces précautions et stratégies font donc de la République de Formose une « République de la dernière chance », pour ainsi dire, un « État malgré lui » dont les propres fondements sont à l’origine de l’extinction.

Feu de paille

Par-delà les côtes taïwanaises, la déclaration d’autonomie de l’île est reçue avec circonspection, voire énervement. Quand bien même Tang Ching-sung jouit de solides soutiens sur le continent, tel que celui de Chang Chih-tung (張之洞), gouverneur général de Nankin et superintendant pour le commerce des ports du Sud chinois, la décision de Pékin est irrévocable. Pour la cour, il est hors de question d’irriter à nouveau le Japon. D’autant plus que Tokyo a finalement consenti à ne plus revendiquer la péninsule du Liaodong – une concession qui réduit la marge de manœuvre, déjà faible, de l’Empire mandchou.
Du côté des puissances étrangères, personne ne souhaite apporter son soutien à la nouvelle République. La corde sensible que souhaitait activer Tang Ching-sung s’avère inefficace. Car les capitales européennes ne sont pas dupes : dans la déclaration d’autonomie de la République de Formose, le retour à l’Empire mandchou une fois les Japonais chassés hors de l’île est clairement mentionné. Dès lors, à quoi bon défendre un État dont la propre disparition et celle des valeurs qu’il mobilise via l’étiquette républicaine sont annoncées ?
La République de Formose ne peut donc compter que sur ses propres forces lorsque, le 29 mai, les troupes japonaises débarquent à Aodi (澳底), au nord-est de l’île. Cinq jours plus tard, le 3 juin, les soldats nippons s’emparent du port de Keelung. Le transfert de souveraineté de la Chine au Japon sur Taïwan est officiellement proclamé le lendemain. La nouvelle parvenue à Taipei, le président Tang Ching-sung s’enfuit vers le port de Tamsui le 6 juin et embarque sur un navire à destination de Xiamen, sur le continent. Chiu Feng-chia le suit dans sa débâcle.
Les pouvoirs suprêmes sont alors transférés à Liu Yung-fu (劉永福), commandant en chef des forces de résistance du Sud taïwanais, basé à Tainan – ville qui devient capitale de la République de Formose avec la chute de Taipei aux mains japonaises le 11 juin. Bien que Tang Ching-sung continue de solliciter les puissances occidentales depuis le continent et que son successeur s’efforce d’organiser la résistance à Taïwan, l’organisation et la sophistication de l’armée japonaise rendent son avancée irrésistible.
Après avoir conquis le nord et le centre de l’île, les soldats de Tokyo arrivent à Tainan mi-octobre. Face à la défaite qui s’annonce, Liu Yung-fu s’enfuit à Xiamen – à l’instar de son prédécesseur. Acéphale, la République de Formose s’effondre officiellement le lendemain, le 21 octobre 1895. Sa chute marque le commencement de 50 ans de colonisation nippone.

Élément de folklore

Si, côté continental, l’épisode républicain de Taïwan est volontairement tu au nom du projet de « réunification de la nation chinoise », son souvenir est encore bien vivace côté taïwanais. Un contraste dont témoignent les scénarios de deux fictions – l’une taïwanaise, l’autre continentale – traitant de la guerre sino-japonaise et de ses conséquences sur l’île. Dans la production continentale Taiwan 1895 (台湾1895), qui remonte à 2008, l’établissement de la République est tout bonnement passé sous silence – tandis qu’il est décrit en détails dans la production taïwanaise The War of Betrayal 1895 (Luan Shi Hao Men – 亂世豪門), diffusée en 2007.
Sur l’île, le souvenir de la République de Formose est en fait principalement réactivé par les indépendantistes taïwanais. S’ils ne trahissent pas les raisons de sa création – il est admis par tous que la République n’est pas le fruit d’un élan nationaliste taïwanais, mais du souhait de rester rattaché à l’Empire mandchou – les indépendantistes rappellent le rôle de cet épisode historique dans la prise de conscience d’une communauté de destin à l’échelle de Taïwan.
De façon plus discutable, certains indépendantistes se plaisent à souligner le désintérêt, si ce n’est le dédain, dont aurait fait preuve la cour impériale mandchoue à l’égard de Taïwan en 1895. D’après ces discours, les Qing auraient été enclins à livrer l’île aux Japonais car ils la considéraient comme une terre lointaine, dénuée d’intérêt et peuplée de rustres. Une lecture orientée de l’histoire, quand on sait que la résistance taïwanaise disposait de soutiens sur le continent et même auprès de la cour. À cela s’ajoute la faible marge de manœuvre dont disposait l’Empire mandchou face au Japon victorieux, déterminé à conquérir l’île de Taïwan dans laquelle il voyait un élément-clé de sa poussée vers le Sud. Le sentiment de supériorité continental n’explique donc pas tout.
Encore considérée comme une facétie de l’Histoire par beaucoup d’observateurs et peu considérée par la littérature académique, la République de Formose n’en reste pas moins une séquence marquante de la trajectoire taïwanaise. Voilà certainement pourquoi la plus ancienne reproduction de son drapeau exposée au Musée national de Taïwan – l’original a été envoyé au Japon en 1895 – a été désignée « trésor national » par le ministère taïwanais de la Culture en mars 2016. Une série limitée d’Easycards – l’équivalent taïwanais de la carte Navigo – marquées du tigre jaune sur fond bleu a même été commercialisée par le métro de Taipei deux mois plus tard. Preuve que la République de Formose s’inscrit désormais dans le folklore national taïwanais.
Par Alexandre Gandil

Pour aller plus loin

Jean-Claude Rolinat, Dictionnaire des États éphémères ou disparus de 1900 à nos jours, Paris : Dualpha, 2005, 506 p.

Harry J. Lamley, « The 1895 Taiwan Republic: A Significant Episode in Modern Chinese History », dans The Journal of Asian Studies, Vol. 27, No 4, août 1968, pp. 739-762.

A propos de l'auteur
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique, rattaché au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil est membre de la rédaction d'Asialyst. Ses travaux de recherche portent sur la trajectoire politique de Taïwan depuis la partition chinoise de 1949 et sur l'évolution corollaire des relations sino-taïwanaises. Journaliste et cartographe, il a auparavant travaillé pour l'émission Le Dessous des cartes, diffusée sur Arte. Alexandre Gandil a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).