Histoire
Entretien

Chine : la "plus courte" leçon d'histoire selon Linda Jaivin

"Président de tout". Si ce qualificatif rappelle Hongwu, l’empereur des Ming qui insistait sur sa volonté de centraliser le pouvoir dans ses mains, Xi Jinping s’est propulsé dans un âge d’or tout comme l’empereur Qianlong, celui de la puissance culturelle et militaire. (Source : The Monthly)
"Président de tout". Si ce qualificatif rappelle Hongwu, l’empereur des Ming qui insistait sur sa volonté de centraliser le pouvoir dans ses mains, Xi Jinping s’est propulsé dans un âge d’or tout comme l’empereur Qianlong, celui de la puissance culturelle et militaire. (Source : The Monthly)
En regardant sa bibliothèque, Linda Jaivin a un jour constaté qu’aucun sinologue n’avait, selon ses mots, « raconté toute l’histoire de la Chine d’une façon super agréable à lire pour des gens normaux ». Alors elle s’est promise de le faire. Et elle l’a fait : le résultat s’appelle The Shortest History of China, publié en septembre dernier chez The Experiment. Sinologue, l’éclectique auteure australienne a voulu aussi écrire l’histoire chinoise en accordant davantage de place aux individus qui en ont vécu les soubresauts, et en particulier les femmes. Tout en reconnaissant une « profonde conscience historique » chez Xi Jinping, elle souligne la façon dont le Parti, sous la domination du « Président de tout », manipule l’Histoire de la Chine, pour s’en présenter comme l’accomplissement final.

Entretien

Australienne d’origine américaine, auteure d’une douzaine de livres et notamment de best-sellers, Linda Jaivin est aussi traductrice du chinois, essayiste et dramaturge. Née à New London, dans le Connecticut, d’une famille juive, ses deux grands-pères étaient des réfugiés de la Russie tsariste qui avaient émigré en Argentine et aux États-Unis. Sa curiosité pour la Chine la conduit à suivre des études chinoises à l’Université Brown à Rhode Island. Elle s’installe ensuite à Taïwan en 1977 pour approfondir sa connaissance de la culture et de la langue chinoises.

En 1979, Linda Jiavin déménage à Hong Kong pour son premier emploi, éditrice à l’Oxford University Press. Elle devient par la suite correspondante du magazine Asiaweek, aujourd’hui disparu. C’est alors qu’elle rencontre le chercheur australien spécialiste de la Chine, Geremie Barmé, qu’elle épouse un peu plus tard. Le couple s’installe à Canberra en Australie en 1986. Divorcée de Geremie en 1994, Linda vit depuis à Sydney. Son dernier ouvrage, The Shortest History of China, paraît en septembre 2021 aux Éditions The Experiment. Elle est également l’auteure de romans érotiques.

L'auteure et traductrice australienne Linda Jaivin. (Source : SCMP)
L'auteure et traductrice australienne Linda Jaivin. (Source : SCMP)
Comment considérez-vous la situation actuelle en Chine ? Est-elle plus isolée que jamais ?
Linda Jaivin : « Plus isolée que jamais » suppose une longue durée dans l’histoire de la Chine, donc ma réponse est non. Car si nous observons la période postérieure à 1949, la Chine était beaucoup plus isolée sous Mao. Evidemment, il existe actuellement de fortes tensions entre la Chine et un certain nombre de pays, dont au premier chef les États-Unis. Mais aujourd’hui, la Chine entretient des relations diplomatiques avec 178 des 193 pays membres de l’ONU. Il est vrai que les « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative, BRI) sont aujourd’hui très controversées. Pourtant, 138 pays et 29 organisations internationales ont signé des accords de coopération avec la BRI.
S’agissant des condamnations à propos des violations des droits humains, y compris au Xinjiang, 22 pays aux Nations Unies ont signé une lettre commune en 2019 exhortant la Chine à respecter ces droits et la liberté de ses citoyens au Xinjiang et ailleurs sur le sol chinois. 30 autres pays ont en revanche signé une lettre exprimant leur soutien à la Chine. Le silence de la plupart des pays musulmans sur le sort réservé aux Ouïghours est assourdissant. La Chine est loin d’être isolée. Mais Pékin peut en effet se sentir attaqué et isolé par les efforts des États-Unis et leurs alliés pour l’endiguer. Pékin voit très bien de l’hostilité croissante à son égard dans les pays occidentaux, en Inde, dans une partie de l’Asie du Sud-Est et même au Japon.
La confrontation actuelle entre la Chine et les États-Unis pourrait-elle évoluer vers une guerre totale ?
Je ne lis pas dans une boule de cristal. Je pense qu’en effet l’escalade est inquiétante tandis que se multiplient les provocations militaires chinoises envers Taïwan. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la possibilité existe que cela se produise. Je vois trois facteurs qui pourraient néanmoins permettre d’éviter un conflit militaire. D’abord, aucune des deux parties ne veut une guerre que de toute façon elles perdraient. Ensuite, personne ne veut une guerre nucléaire. Enfin, les États-Unis continuent d’observer une « ambiguïté stratégique » quant à ce qu’ils feraient ou non en cas de tentative d’invasion de Taïwan. Une attaque chinoise contre Taïwan ne dégénérait pas automatiquement en une guerre avec les États-Unis.
Xi Jinping souhaite inscrire son nom dans l’histoire de la Chine comme celui qui a réussi à réunifier Taïwan avec le continent chinois. Le défi est de taille car une aventure militaire qui tournerait à la débâcle mettrait en péril sa capacité à se maintenir à la tête de son pays. S’il dégringole sur le plan politique en raison d’une défaite militaire, cela serait la fin pour lui et il le sait.
Comment voyez-vous l’avenir de Taïwan ?
Les manœuvres visant à intimider Taïwan ont engendré plus de sympathie dans le monde à son égard. Les réactions sont d’autant plus fortes que les opérations chinoises d’intimidations sont plus élevées. Interdire à Taïwan de prendre sa place au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est contre-productif. Ces intimidations contribuent à renforcer une attitude hostile à la Chine dans la plupart des pays libéraux du monde. Ce phénomène va jusqu’à conduire les États-Unis à reconsidérer leur engagement à respecter le concept « d’une seule Chine », politique qui était la leur dans le cadre de l’accord passé avec Pékin en 1979 lorsque Washington avait reconnu la Chine populaire et en même temps rompu avec Taïwan. Les États-Unis en viennent même à renforcer leurs contacts semi-officiels et même officiels avec Taïwan, tandis que les autorités taïwanaises ont tendance à renoncer à toute idée de négocier avec la Chine.
Taïwan est-il capable de se défendre face à une puissance militaire chinoise de plus en plus forte ?
Le budget militaire de la Chine communiste est plus de quinze fois supérieur à celui de Taïwan. L’Armée populaire de libération dispose de missiles de haute précision, des sous-marins d’attaque performants et d’autres moyens militaires redoutables qui représentent un avantage considérable comparés à ceux de Taïwan. Selon un récent rapport de l’Institut Brookings, Taïwan serait probablement en mesure de résister à une attaque visant ses systèmes de défense. « Mais cette riposte serait probablement moins efficace contre une stratégie chinoise indirecte », estime ce rapport. Je ne suis pas une experte des questions militaires et ne peux donc pas m’aventurer à répondre à votre question par oui ou par non.
Quelle est votre vision de la situation actuelle à Hong Kong ?
La destruction totale des libertés auxquelles les habitants de Hong Kong étaient habitués, ceci même en l’absence de démocratie réelle pendant la période de la colonisation britannique, est terrible. L’élimination de toute dissidence et de toute liberté d’expression, conséquence de l’imposition de la loi dite de Sécurité nationale en juin 2020, est venue plus tôt et d’une façon plus violente et impitoyable que quiconque ne l’avait anticipé. Pékin avait déjà avant progressivement étendu ses tentacules pour contrôler le territoire depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997. Mais la grande majorité des habitants de Hong Kong présumaient que Pékin respecterait sa promesse de laisser l’ancienne colonie britannique sans grand changement pendant cinquante ans. Bientôt, il n’existera plus guère de différence entre Hong Kong et Shenzhen, ou les autres villes de Chine.
Toutes les tragédies ont des racines historiques et celle-ci trouve les siennes dans les Guerres de l’opium de même que dans les Traités inégaux au XIXème siècle. Ces derniers avaient contraint la dynastie des Qinq à céder sa souveraineté sur une partie du territoire chinois, une illustration étant les concessions semi-coloniales telle que la concession française à Shanghai. C’est dans ces circonstances que les Britanniques ont revendiqué l’île de Hong Kong et Kowloon pour une durée illimitée. Puis, plus tard, les Nouveaux territoires dans le cadre d’un bail emphytéotique de 99 ans qui arrivait à échéance en 1997. Les erreurs du passé ne justifient en rien les erreurs d’aujourd’hui. L’Histoire nous enseigne qu’une occupation par la violence de territoires d’un autre pays ne peut que finir mal. La tragédie de Hong Kong est précisément cela : Hong Kong était devenu une place financière et économique, mais aussi un lieu où les intellectuels chinois se retrouvaient pour faire fleurir une innovation culturelle sans pareil dans le reste du monde chinois. Tout cela, c’est maintenant fini.
Comment observez-vous la situation au Xinjiang et au Tibet ?
Je n’ai pas d’expertise pour en parler avec autorité mais il existe quantité de témoignages, de témoins oculaires ou de survivants, des documents chinois qui ont fuité, des images satellite et même des analyses de chercheurs chinois officiels qui, mis bout à bout, décrivent une situation de violations massives des droits humains. Au Xinjiang, outre de très nombreux « camps de rééducation », on voit apparaître des prisons de haute sécurité, une surveillance intrusive, une politique de coercition (déjà expérimentée au Tibet) et le travail forcé. L’Australian Strategic Policy Institute (ASOI) a récemment publié un rapport qui met en lumière l’importance prépondérante de campagnes politiques de masse de type maoïste, y compris des procès publics et des sessions de dénonciations publiques, et même des chants à la gloire de la santé de Xi Jinping. Le Parti, de son côté, renforce sa surveillance et son contrôle social, qui s’introduisent dans les habitations et la vie privée des gens.
La lente destruction de ce qui subsiste encore de la vie religieuse au Tibet continue : de jeunes moines retirés de force de leurs monastères, d’autres jeunes gens contraints de suivre une éducation militaire pendant leurs vacances scolaires, tout comme au Xinjiang et en Mongolie-Intérieure. Des écoliers ne peuvent plus suivre des enseignements dans leur langue maternelle, à l’exception de certaines classes de langues. Il s’agit là d’une volonté de détruire une identité culturelle.
Estimez-vous l’avenir du Parti communiste sombre ?
Le PCC a traversé et surmonté de nombreuses crises et continue néanmoins de se développer. Bien qu’il compte légèrement plus de 95 millions de membres, il représente à peine 6,7 % de la population de la Chine. Ces membres viennent de toutes les professions et de tous les milieux sociaux. Plus de 80 % de ses nouveaux membres ont moins de 35 ans. Près de 44 % de la population chinoise a moins de 35 ans. Cette génération sait peu de choses de la Grande Famine, de la Révolution culturelle, du massacre de la place Tiananmen en juin 1989 et des autres épisodes peu glorieux de l’histoire du Parti. Cette génération a vu la montée en puissance de la Chine sur le plan économique, une amélioration des conditions de vie des Chinois. Ils ont vu la Chine émerger sur la scène mondiale. Sauf s’ils ont eux-mêmes subi une expérience personnelle d’injustice où d’oppression, ces jeunes Chinois n’ont pas de raisons de ne pas être satisfaits de la situation actuelle. Il me semble que le Parti sera en mesure de se maintenir au pouvoir pendant une longue période à venir. Mais il demeure beaucoup de « si » et beaucoup d’événements peuvent se produire. Toutefois, dans l’état actuel des choses, l’avenir du Parti ne semble pas vraiment sombre.
Comment considérez-vous la politique de Xi Jinping en Chine depuis son arrivée au pouvoir en 2012 ?
Xi Jinping contrôle tout. Il est « le président de tout ». Ce que je pense de sa gestion de la politique chinoise n’a guère d’importance car ce qui compte c’est l’opinion qu’en a la population chinoise et les membres du Parti. Je ne serais pas vraiment très surprise si un matin à mon réveil, j’apprenais par la radio que Xi Jinping a été renversé par ses ennemis découragés par ses décisions prises sur la direction à prendre par son pays et ses erreurs commises sur le chemin emprunté par la République populaire de Chine sur la scène internationale. Ou encore des décisions qui suscitent des condamnations à l’étranger telles que celles prises en mer de Chine du Sud, contre Taïwan ou encore au Xinjiang. Mais je ne serais pas surprise si, dans vingt ans, il est toujours président.
Êtes-vous d’avis que la démocratie à Taïwan constitue un espoir pour le monde chinois demain ?
La démocratie à Taïwan est vivante et impressionnante. Elle est le résultat d’une population cultivée, éduquée et prospère avec peu de corruption. Les Taïwanais ont choisi la démocratie depuis plusieurs décennies déjà. La situation sur le continent chinois est évidemment très différente. Mais de là à dire que la population chinoise sur le continent empruntera le même chemin me paraît hasardeux.
La civilisation chinoise a brillé sur le monde pendant des siècles. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Par certains aspects, la civilisation chinoise brille encore. Mais en Chine, la censure de toutes les formes de production cinématographique ou artistique, littéraire, musicale et davantage encore est tragique. La civilisation matérialiste ne peut satisfaire les Chinois qui ont soif de spiritualité, de culture et de vie intellectuelle.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

Extraits

Voici quelques extraits du livre de Linda Jaivin, The Shortest History of China, ouvrage de 277 pages décliné en quinze chapitres. Les trois derniers sont les plus intéressants puisqu’ils couvrent la période qui s’étend des années de règne de Mao Zedong (pages 184 à 211) à celle de Xi Jinping, arrivé au pouvoir en 2012 (pages 236 à 252).

« En décembre 1949, Chiang Kaï-shek se replie à Taïwan avec Soong Mei-ling, quelque deux millions de soldats et des fidèles, emportant avec lui 600 000 pièces d’art provenant du trésor du Palais impérial à Pékin. Les nationalistes du Kuomintang avaient réussi s’emparer de nombreux objets précieux qui sont aujourd’hui exposés au Musée national de Taipei. […]

« En 1958, Mao Zedong décide que la Chine est prête pour s’engager dans un « Grand Bond en Avant » vers une société communiste. L’organe du Parti communiste, le Quotidien du Peuple, lance un appel à la population chinoise pour « s’engager corps et âme » et « viser plus haut » pour doubler la production agricole et industrielle en 1958, la doubler encore une fois en 1959. De la sorte, la République Populaire de Chine dépasserait la Grande-Bretagne et rattraperait l’Amérique. […] Mais la production agricole et industrielle s’étaient effondrées. […] La famine s’est rapidement répandue, tandis que des informations faisaient état de scènes de cannibalisme dans de nombreux endroits des campagnes chinoises. […] Sur une période de trois ans à partir du lancement du Grand Bond en Avant, des millions de Chinois périrent. […]

« En mars 1959, la tension est soudainement montée lorsque les commandants de l’Armée populaire de libération stationnée à Lhassa ont invité le Dalaï-lama à se rendre dans leur quartier général, précisant qu’il devait venir seul. Craignant que ce dernier soit enlevé, 300 000 Tibétains entourèrent sa résidence, le Norboulinka, afin de le protéger. Le Dalaï-lama prit alors la fuite vers l’Inde tandis que l’armée chinoise se mit à bombarder le Nurboulinka, tuant des milliers de Tibétains qui se massaient à l’extérieur. Des centaines de milliers de Tibétains ont perdu la vie entre 1959 et 1961, soit de famine ou du fait du soulèvement tibétain à Lhassa, un événement connu à l’extérieur de la Chine sous le nom de nom de « soulèvement tibétain ». […]

« En août et septembre 1966, les Gardes rouges ont tué ou conduit au suicide près de 18 000 personnes dans la seule ville de Pékin. Le cadavre du célèbre écrivain Lao She a été retrouvé flottant dans un lac un jour après qu’il a été soumis à une « séance de lutte » brutale dans les locaux du Collège impérial de Pékin fondé par Kubilaï Kahn. Cette « séance de lutte » avait pris place devant 10 000 spectateurs dans le Stade des Travailleurs. Il était mort peu après sous les coups dans sa cellule en prison. Deng Xiaoping a lui aussi été soumis à ces mêmes « séances de lutte », dépouillé de toutes ses responsabilités et exilé à la campagne pour y être soumis un cette tristement célèbre « rééducation ». […]

« Mao Zedong et Lin Biao exhortent les Garde rouges à détruire les « Quatre Vieilleries » : la vieille façon de penser, les traditions, la culture et les habitudes. Un ancien Garde rouge se souvient : « Tout comme une armée de Rois Singes désireux de semer le chaos sous le Ciel. À travers le pays, ils ont détruit des mosquées, des églises, des temples taoïstes et bouddhistes, et des statues religieuses, y compris celles de l’Empereur Jaune. Ils ont torturé des croyants. Ils ont vandalisé les tombes des jésuites Mateo Ricci et Schall von Bell, celle de l’empereur des Ming Wanli. Ils ont attaqué les femmes portant le qipao ou avec des visages maquillés et ont détruit tout, des meubles de style Ming jusqu’aux traductions de romans occidentaux. Ils ont changé les noms de rues ou de places pour les remplacer par des slogans révolutionnaires », suscitant une grande confusion avec des noms tels que « s’opposer à l’impérialisme », « libération » dans une même ville. […]

« En 2016, le PCC a déclaré que Xi Jinping était « un dirigeant de premier plan », un qualificatif qui avait été auparavant accordé à Mao, Deng et Jiang Zemin. Ce qualificatif signifie un rang dominant qui rend difficile de critiquer ses décisions. Plus tard, le PCC a amendé sa Constitution pour adopter « La pensée Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une Nouvelle ère comme son idéologie ». À ce stade, Xi avait accumulé tant de titres officiels, y compris celui de commandant en chef du nouveau Centre de commandement des opérations de l’Armée populaire de libération, que son surnom était devenu celui de « Président de tout ». Si ce qualificatif rappelle Hongwu, l’empereur des Ming qui insistait sur sa volonté de centraliser le pouvoir dans ses mains, Xi s’est propulsé dans un âge d’or tout comme l’empereur Qianlong, celui de la puissance culturelle et militaire. […]

« La tenue annuelle de l’Assemblée nationale populaire donne lieu à l’organisation d’une parade de Tibétains, Ouïghours et d’autres minorités ethniques dans leurs costumes colorés. Mais la politique ethnique de l’État est devenue de plus en plus coercitive et visant à l’assimilation, mettant en avant le fait que la nationalité « chinoise » prend le dessus sur l’origine ethnique. Rendre prioritaire l’usage du putonghua (chinois mandarin) sur l’utilisation des langues indigènes dans les écoles, les courants migratoires de Han, l’interdiction des pratiques religieuses et la montée de la surveillance et du contrôle ont suscité un mécontentement croissant dans les régions telles que le Xinjiang, le Tibet et d’autres zones. Au Xinjiang, à la suite d’une série d’incidents violents entre les Ouïgours et les Hans et des attentats terroristes isolés commis par des militants en faveur de l’indépendance des Ouïghours, le gouvernement chinois a renforcé sa présence militaire de même que son contrôle et sa surveillance dans cette région. À partir de 2017, l’État a commencé à interner un million ou davantage de Ouïghours, Kazakhs et d’autres minorités de confession musulmane, certains pour le seul fait de porter la barbe, posséder un exemplaire du Coran ou d’avoir trop d’enfants, un phénomène qui s’est traduit par la construction de centaines de camps d’internement. Des témoignages de survivants ou de membres de leurs familles parvenus en Occident décrivent des cas de torture, de refus de donner des aliments, de retrait d’enfants, de travail forcé et d’actes de cruauté gratuite tels que la consommation forcée de viande de porc et d’alcool que les avocats des droits humains estiment relever d’un génocide culturel. Des milliers de mosquées et de temples ont été détruits et remplacés par des bars et des magasins. Pékin parle lui de « centres de formation professionnelle » et de « déradicalisation ». Il rejette toutes les accusations de violation des droits humains et soutient que le revenu par tête au Xinjiang (en 2018, il était trois fois supérieur à celui de l’Inde) est la preuve de la « protection des droits humains ». […]

« La seule façon d’apprendre l’Histoire est d’étudier l’Histoire. Des voies diverses et des récits concurrents sont inévitables pour raconter une histoire aussi longue que celle de la Chine. Le PCC préfère rester simple, fait usage de l’histoire pour se montrer comme le dirigeant légitime de cette ancienne nation. Mais comme l’a écrit l’historien de la dynastie des Song Sima Guang, « prêtez attention à toutes les parties si vous voulez connaître l’illumination ; reposez-vous sur l’une d’entre elles si vous souhaitez rester dans l’obscurité. Et il n’existe pas de lieu plus obscur qu’une maison de fer ». »

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.