Economie
Analyse

La Chine prise en étau entre une économie en panne et une démographie en berne

La baisse du taux de natalité combinée à une population vieillissante et une réduction continue des personnes en âge de travailler représentent un défi considérable pour l’avenir de la Chine. (Source : FT)
La baisse du taux de natalité combinée à une population vieillissante et une réduction continue des personnes en âge de travailler représentent un défi considérable pour l’avenir de la Chine. (Source : FT)
La Chine se retrouve aujourd’hui prise en tenaille. D’un côté, son économie donne des signes inquiétants de faiblesse. De l’autre, sa démographie est clairement en berne. Deux indicateurs qui ne présagent rien de bon pour le développement à venir du pays et, par conséquent, son influence dans le monde.
La population chinoise va commencer à décroître dès 2022 et à un rythme soutenu dans un avenir prévisible. C’est l’avis de James Liang, expert reconnu des questions démographiques et directeur de la plateforme Trip.com Group, cité par le South China Morning Post. Le nombre de naissances en Chine a déjà chuté de 20 %, soit d’environ 10 millions en 2021, affirme-t-il en citant des statistiques officielles chinoises. Dans le même temps, le nombre de décès devrait dépasser les 10 millions cette année. « Cela signifie que la population de la Chine va commencer à décroître bien plus tôt qu’attendu », affirme James Liang, en se faisant l’avocat de la fin de la politique de l’enfant unique.
Les Chinoises ont mis au monde 12 millions d’enfants en 2020, chiffre à comparer à 14,65 millions en 2019, soit une chute de 18% en un an. Le taux de natalité a atteint 8,52 naissances pour 1000 habitants, un plus bas record en près de six décennies. La baisse de ce taux combinée à une population vieillissante et une réduction continue des personnes en âge de travailler représentent un défi considérable pour l’avenir de la Chine, qui est encore le pays le plus peuplé du monde avec 1,4 milliard d’habitants. Ce défi majeur risque de miner les ambitions du régime chinois en matière de développement économique et d’innovation technologique, réduisant d’autant les projections du rôle de la Chine sur la scène mondiale, au moment où elle fait face à une forte recrudescence des contaminations du Covid-19.

La natalité à « un tiers de l’époque faste »

Cette chute de la natalité est telle que « le nombre de naissances ne représente maintenant qu’un tiers de l’époque faste où il n’existait pas de contrôle des naissances », souligne James Liang dans une allusion au début des années 1990 lorsque les Chinoises mettaient au monde plus de 20 millions d’enfants chaque année. Les prévisions sont alarmantes pour 2021 dans certaines régions chinoises. Dans le Henan, au centre du pays, la troisième province la plus peuplée, les naissances au cours de neuf premiers mois de 2021 ont chuté de 18,8% comparé à la même période l’an dernier. Ce nombre des naissances est en baisse régulière depuis 2016. À Guiyang, capitale de la province du Guizhou au Sud-Ouest, cette baisse a atteint 16,8% entre juin et octobre comparé à la même période en 2021. Dans l’Anhui à l’Est, la crise démographique est plus grave encore. Ainsi dans la ville de Chizhou, au sud de cette province, la baisse des naissances atteint 21%.
Conscient de cette crise démographique, le gouvernement chinois a progressivement assoupli le contrôle des naissances ces dernières années, d’abord en portant à deux le nombre d’enfants par foyer puis en permettant un nombre illimité d’enfants par famille. D’autre mesures ont été prises telles que réformer le droit sur la propriété, accorder des congés de maternité plus long et subventionner les frais de scolarité. Ainsi, dans la province du Shaanxi au Nord-Ouest, le gouvernement local a envisagé de porter le congé maternité à un an. Mais rien n’y fait. « Ces mesures auraient d’ailleurs un impact négatif sur l’emploi, soutient le professeur Liang. Elles pourraient en outre avoir pour conséquence de susciter une discrimination par les employeurs au détriment des femmes à la recherche d’un emploi. »
La situation est telle que, selon de nombreux démographes, l’Inde va devenir le pays le plus peuplé du monde autour de 2027, la Chine étant alors détrônée. Ce symbole est important car la Chine perdra alors une partie de son attrait de plus grand marché de consommateurs du monde qui générait l’appétit des investisseurs internationaux.

Salaires en progression plus lente

À cette situation dangereuse s’ajoute une croissance économique qui a commencé à s’essouffler depuis l’an dernier. Cette décrue est en partie provoquée par une baisse de la consommation intérieure, une grave pénurie en électricité et une chute des revenus des ménages chinois.
Rendus inquiets face à la faiblesse de l’économie nationale, nombreux sont les consommateurs chinois qui réduisent leurs dépenses. D’autre part, nombre d’ouvriers ont été contraints d’accepter des congés sans solde ou le gel de leurs salaires du fait des difficultés rencontrés par les entreprises.
Intrerviewée par le South China Morning Post, Tina Tang, secrétaire administrative dans une PME du secteur des hautes technologies à Canton dans le Sud, témoigne des effets du ralentissement économique ces deux dernières années sur la baisse des revenus des foyers. « Ainsi notre patron a-t-il procédé à une retenue de 20% sur les salaires mensuels dans une de ses entreprises cette année et les a transformés en une part variable. De ce fait, de nombreux employés ont quitté l’entreprise, confie-t-elle. Dans cette entreprise d’un peu plus de 130 employés, 32 sont partis au premier semestre 2021. »
Conséquences du ralentissement économique, les salaires ont déjà commencé à baisser ces dernières années et ce phénomène a empiré avec la pandémie de Covid-19. De ce fait, des économistes et des conseillers du gouvernement invitent ce dernier à adopter des mesures de soutien aux entreprises et d’encouragement à la consommation.
Selon le China Economist Forum, un think tank basé à Shanghai, cité par le quotidien hongkongais anglophone, la hausse annuelle du revenu moyen des habitants de 18 grandes villes a baissé, passant de +14 % en 2010 à environ +8 % en 2019. Dans le même temps, la croissance annuelle des dépenses des ménages a ralenti de 12% à 7% pendant la même période. Cela alors que la hausse du coût de la vie est forte pour les loyers et l’alimentation. « Mon salaire mensuel et de 5 300 yuans [environ 740 euros, NDLR]. Ainsi dois-je limiter mes achats à des aliments de première nécessité. L’an dernier, souvent je commandais des livraisons à domicile mais cette année, je me fais mes repas moi-même », confie une Chinoise citée par le même journal.
Les salaires minimums dans les grandes villes comme Pékin, Shanghai et Canton sont les plus élevés avec environ 2 000 yuans (près de 280 euros), tandis que dans les régions pauvres, ils sont inférieurs à 1 860 yuans (moins de 260 euros). Le Bureau national des statistiques définit la population à bas revenus comme celle dont le salaire est inférieur à 2 000 yuans, les revenus dans la tranche moyenne étant compris entre 2 000 et 5 000 yuans (autour de 700 euros). Tout ceci dans un contexte où l’écart des richesses ne cesse de se creuser entre les ultra-riches et les ultra-pauvres.
En novembre dernier, le Premier ministre Li Keqiang avait mis en garde contre une pression « nouvelle » sur l’économie chinoise qui requiert du gouvernement des mesures pour le maintien de l’emploi et un soutien aux PME. Luo Zhiheng, directeur-adjoint et chef économiste de la société de courtage Yuekai Securities, a expliqué dans une note diffusée en novembre qu’il existait un risque croissant de chômage accru dans les petites entreprises. « Voici pourquoi il est important de stabiliser les prix et l’emploi, recommandait-il. Il est urgent que le gouvernement apporte un soutien aux PME, aux revenus des foyers qui sont sévèrement touchées » par le ralentissement économique.

La croissance inférieure à 5 % en 2021 ?

Souvenons-nous. Bien que sévèrement touchée par la pandémie apparue à Wuhan fin 2019, la Chine avait été la seule grande économie du monde à afficher une croissance insolente en 2020. Résultat qui confortait les prédictions de certains analystes selon qui le pays allait immanquablement devenir la première puissance économique du monde aux alentours de 2028, dépassant alors le PIB des États-Unis.
Or les autorités chinoises ont révisé la croissance du PIB à 2,2 % en 2020 comparé à l’année précédente, en retrait comparé à une croissance de 2,3% attendue précédemment, expliquait ce vendredi 17 décembre le Bureau des statistiques. Fait explicite : pour la première fois depuis plusieurs décennies, Pékin n’a pas annoncé de prévision de croissance pour 2021. Or la croissance du PIB chinois pour 2019 a elle aussi été révisée à la baisse, à 6,0 % contre 6,1 % annoncés précédemment. Ces révisions à la baisse pourraient laisser présager une croissance encore plus faible pour 2021.
La croissance du PIB chinois a chuté à 4,9 % au troisième trimestre 2021, bien en dessous des attentes des experts et la plus mauvaise performance depuis des années. Un chiffre qui sonne l’alarme sur les risques de stagflation et qui pourrait bien remettre en question le postulat selon lequel la Chine est la locomotive de la croissance économique mondiale. Ces chiffres du Bureau national des statistiques sont à comparer avec une croissance de 7,9 % au second semestre et même 18,3 % pour la période de janvier à mars 2021. Un score qu’avait permis une sortie de pandémie dans de bonnes conditions sur le plan industriel. Aujourd’hui, certains économistes s’attendent à une croissance inférieure à 4% pour le dernier trimestre 2021, et à moins de 5% pour l’ensemble de l’année.
D’autres statistiques poussent les experts à s’inquiéter sur la santé de la machine économique du pays. C’est ainsi que la production industrielle chinoise a déçu le marché avec une croissance d’à peine 3,1 % en septembre comparée à septembre 2020, contre 5,3 % en août. De son côté, l’inflation augmente à un rythme inquiétant. En revanche, les ventes au détail ont fait mieux que prévu : elles ont progressé de 4,4 %, mieux qu’en août (+2,5 %) et plus qu’anticipé par Bloomberg (+3,5 %).

« Quasi-stagflation »

Certes, ce ralentissement de l’économie a ses raisons. Parmi elles, une grave pénurie d’électricité qui, depuis le début de l’automne, affecte les usines chinoises et l’ensemble du secteur manufacturier. Cette pénurie avait contraint plusieurs provinces à imposer des rationnements, engendrant des coupures d’électricité dans les logements et les usines.
S’ajoute le scandale immobilier causé par la quasi-faillite du géant Evergrande et de plusieurs autres promoteurs importants du pays qui alimentent la crainte de voir la bulle immobilière exploser, avec des risques de contamination à d’autres secteurs de l’économie du pays.
Par ailleurs, la production de charbon a dramatiquement chuté à cause des inondations records dans la province du Shaanxi qui, à elle seule, produit 30 % du combustible dans tout le pays. Les autorités avaient également décidé de réduire la production de charbon des grandes centrales dans le but de diminuer les émissions de gaz à effet de serre et de se conformer ainsi aux engagements de la Chine en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
Certains économistes chinois, tel Shen Xinfeng de la société de courtage Northeast Securites, sont d’avis que la Chine va probablement évoluer dans un état de « quasi-stagflation » dans les derniers mois de 2021. Autrement dit, elle sera confrontée à des coûts de production en hausse et à une augmentation modérée des prix à la consommation, mais à une croissance durablement ralentie.
Que se passerait-il si un tel ralentissement durable de la croissance entravait le moteur de l’économie mondiale qu’est la Chine ? L’interdépendance est telle qu’un tel ralentissement causerait un vent de panique partout sur la planète, estiment certains économistes.
En 2020, les investisseurs étrangers détenaient près de 3,5 % des capitaux propres et du marché obligataire chinois. Le pourcentage est faible en apparence, mais il correspond à des centaines de milliards de dollars. En retour, la Chine est l’un des plus gros acheteurs de bons du Trésor américain.
Si elle ralentissait les achats de ces bons, les États-Unis devraient attirer d’autres clients en relevant leurs taux d’intérêt, ce qui affecterait les taux dans toute l’économie américaine. Selon un étude de l’Asian Development Bank, un choc négatif de croissance en Chine frapperait de plein fouet les économies émergentes en Asie et les autres pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde et Afrique du Sud) et cela bien plus fort que les économies occidentales.
Le 13 décembre, la Banque centrale de Chine a pris les marchés par surprise avec l’annonce de son intention de réduire le 15 décembre le ratio de réserves minimum (« reserve requirement ratio », RR) des grandes banques commerciales du pays de 0,5 %, une mesure qui se traduira par l’injection de 1 200 milliards de yuans (167 milliards d’euros) de liquidités à long terme dans le système interbancaire, ceci afin de soutenir l’économie du pays. Cette décision est la première des autorités chinoises depuis le début de cette crise économique. Elle illustre l’étendue de l’inquiétude du gouvernement de Pékin.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.