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Analyse

En panne de naissances, la Chine n'est peut-être déjà plus le pays le plus peuplé au monde

Le taux de fertilité en Chine est à son plus bas historique. La fin de la politique de l'enfant unique en 2015 n'a pas permis de provoquer un boom des naissances. (Source : SCMP)
Le taux de fertilité en Chine est à son plus bas historique. La fin de la politique de l'enfant unique en 2015 n'a pas permis de provoquer un boom des naissances. (Source : SCMP)
La rumeur se fait de plus en plus insistante à Pékin. L’annonce repoussée des chiffres du Bureau national des statistiques l’alimente. La natalité est en berne et la Chine n’est peut-être déjà plus le pays le plus peuplé du monde, supplanté par l’Inde. Cette situation inédite a toute son importance car si elle se vérifie, elle confirmerait ce que l’on soupçonnait depuis quelque temps : la Chine ne sera plus en mesure de payer les retraites. Ce phénomène rebat les cartes sur le plan géostratégique : le « rêve chinois » de Xi Jinping sera-t-il compromis ?
Les autorités chinoises avaient promis de révéler le 10 avril les résultats très attendus du recensement national conduit en 2020. Comme tous les dix ans, les chiffres devaient préciser la population de la deuxième puissance économique mondiale. Or rien n’est venu. D’où le soupçon sur le fait que ces chiffres sont probablement plus calamiteux qu’attendus. Après des semaines de spéculations, le BNS a une nouvelle fois retardé l’échéance, nourrissant encore l’hypothèse d’une crise démographique plus profonde qu’anticipée, aux lourdes implications sociales, économiques et géopolitiques pour la Chine renaissante du président Xi Jinping, déjà vieille avant d’être riche.
« Ça veut dire que les chiffres sont très moches. Et le bureau des statistiques a besoin de temps pour les retravailler », persiflent des internautes sur Weibo, le Twitter chinois, cités par le Figaro.
La population chinoise a continué de progresser en 2020, affirmait le South China Morning Post le 29 avril. Le quotidien hongkongais cite le BNS, qui nie ainsi un premier recul depuis 60 ans. Ce démenti est une réplique à un article explosif du Financial Times du 27 avril. Selon le quotidien britannique, la population chinoise a déjà commencé à se réduire comme peau de chagrin, une première depuis la grande famine causée par le Grand Bond en avant de l’ère maoïste, qui avait coûté la vie à 40 millions de Chinois.

Crise démographique qui « dépasse l’imagination »

Malgré les dénégations de Pékin, le déclin semble bien réel puisque « la sévérité de la crise démographique en Chine dépasse l’imagination, et les perspectives économiques sont bien plus sombres que l’ont prédit les économistes », juge Yi Fuxian, chercheur à l’université du Wisconsin à Madison, cité par le journal français. Pour le démographe, la population est en recul depuis 2018 : elle est déjà sous la barre de 1,28 milliard d’habitants, bien loin du 1,4 milliard mis en avant par le pouvoir et relayé par les organisations internationales.
En brûlant les étapes, « l’usine du monde » s’expose à de lourds défis qui menacent le « rêve chinois » de renaissance du président Xi, souligne Le Figaro. Les pays développés ont généralement atteint le stade du grand âge lorsqu’ils avaient des revenus élevés tournant autour de 30 000 dollars par habitant. En Chine, il n’est que de 10 000 dollars, soit quatre fois moins qu’en France, pour faire face à une hausse à venir des maladies du grand âge, dans un système où l’État-providence reste rudimentaire.
L’inéluctable repli démographique est également lourd d’enjeu géopolitique à l’heure où Pékin affirme ses ambitions mondiales sous la houlette de Xi, champion d’un nationalisme décomplexé. Ces statistiques de déclin sont en contradiction avec l’image d’une Chine en pleine ascension projetée par le pouvoir, et qui use de la taille de son marché pour séduire les investisseurs, et parfois intimider les chancelleries.

L’ascension de la Chine stoppée ?

Tout le monde n’est cependant pas d’accord sur la signification de ce déclin démographique. À l’instar de Gideon Rachman, qui réagissait ce lundi 3 mai dans le Financial Times à la polémique sur l’état de la démographie chinoise. Pour le journaliste britannique, ce qui était vrai pour les grandes puissances jusqu’au XXème siècle ne l’est plus au XXIème siècle. La guerre devient de plus en plus technologique, fondée sur des drones sans pilote, et ne nécessite plus autant de troupes conventionnelles qu’auparavant, ce qui donnait un avantage stratégique aux pays ayant connu un boom démographique.
La Chine est en train – si ce n’est déjà fait – de céder sa couronne de nation la plus peuplée au monde au profit de l’Inde. D’ici la fin du siècle, le pays de Narendra Modi devrait compter, selon les projections de l’ONU, près de 1,5 milliards d’habitants, contre un milliard en Chine – certaines études parlent même de 800 millions. « Mais l’économie indienne représente seulement 20 % de l’économie chinoise, argumente Gideon Rachman. Donc le fossé de richesse et de puissance ne sera pas comblé rapidement. » Finalement, la Chine connaît la même trajectoire démographique que les puissances d’Asie du Nord-Est : le Japon a atteint son pic démographique en 2010 avec 128,5 millions d’âmes. Depuis, sa population est en baisse continue et pourrait atteindre les 75 millions d’ici la fin du siècle, toujours selon les experts onusiens. Les tendances sont similaires en Corée du Sud.
Par ailleurs, poursuit Gideon Rachman, « c’est la structure plus que la taille de la population chinoise qui sera le vrai défi ». D’ici 2040, autour de 30 % du pays aura plus de 60 ans. Davantage de personnes âgées devront être soutenues par une population active plus petite, ce qui ralentira la croissance économique, reconnaît le journaliste. « La Chine n’atteindra sans doute jamais les niveaux de revenus par habitant aux États-Unis. Mais même si la richesse du Chinois moyen représente la moitié de celle de l’Américain moyen, l’économie de la Chine dépassera quand même en taille celle de l’Amérique », souligne-t-il.
Il n’empêche, le vieillissement accéléré de la Chine angoisse notoirement la banque centrale à Pékin, remarque le South China Morning Post. Comment le système des retraites pourra-t-il supporter ce déclin ? Se faisant l’écho de l’institution financière chinoise, le très officiel Global Times tire lui aussi la sonnette d’alarme : il est urgent de supprimer la politique de limitation des naissances et d’encourager pleinement les Chinois à faire des enfants ! La fin de la politique de l’enfant unique en 2015 n’a en effet pas permis de provoquer un boom des naissances.

Les Chinois ne veulent plus faire d’enfant

« Avec ses fausses données démographiques, la Chine a trompé les pays étrangers et les investisseurs, faisant passer un vieux chat malade pour un lion plein de vigueur », insiste Yi Fuxian. Le problème de fond est que les Chinois ne veulent plus faire d’enfant. « La plupart des jeunes, filles ou garçons, ne veulent qu’un seul enfant, ou pas du tout », relève le démographe. Une révolution illustrée par l’augmentation de l’âge du mariage en une décennie, passé de 23 ans à 28 ans entre 2010 et 2020, et marqué par un télescopage entre les rites traditionnels et l’envolée des coûts de la vie.
« En Chine, acheter un appartement et une voiture est une condition préalable au mariage. Mais les prix immobiliers et la pression sociale découragent les jeunes », analyse encore Yi Fuxian. Or dans une société encore traditionnelle comme la Chine, le concubinage est mal vu.
Ces dernières semaines, plusieurs des grandes voix du féminisme en Chine se sont vues réduites au silence, avec la fermeture en cascade de plusieurs de leurs comptes sur les réseaux sociaux chinois. En cause : certains groupes féministes rejettent le mariage et la procréation. Ce qui est inacceptable aux yeux du gouvernement chinois, pour qui l’union hétérosexuelle reste le fer de lance de la natalité, à l’heure du déclin de sa population.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.