Politique
Analyse

Défiant la Chine, l'Occident continue de se rapprocher de Taïwan

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken appelé les États membres de l'ONU à soutenir une participation "robuste" de Taïwan à l'organisation internationale, le 26 octobre 2021. (Source : Flipboard)
Le secrétaire d'État américain Antony Blinken appelé les États membres de l'ONU à soutenir une participation "robuste" de Taïwan à l'organisation internationale, le 26 octobre 2021. (Source : Flipboard)
Insensiblement mais sûrement, de nombreux pays occidentaux, au premier rang desquels les États-Unis, poursuivent un rapprochement avec Taïwan. Un processus qui a pour conséquence d’isoler la Chine continentale, furieuse mais incapable d’enrayer cette dynamique.
Dernier affront au régime communiste chinois, Antony Blinken est allé jusqu’à dire publiquement mardi 26 octobre que Taïwan mérite de « participer » aux Nations Unies. Car cette démocratie exemplaire pour le monde chinois, selon le secrétaire d’État américain, est un pays qui a fait siennes les valeurs universelles de l’ONU que sont les droits humains, le multipartisme, des élections libres et le respect du droit. « Voilà pourquoi nous encourageons tous les pays membres des Nations unies à apporter leur soutien à une participation de Taïwan vibrante et significative dans le système de l’ONU et la totalité de la communauté internationale. »
Immédiatement, Pékin, a protesté avec véhémence. « Les États-Unis continuent de commettre des erreurs dans les mots et les faits sur la question de Taïwan, la Chine devant y apporter une réponse ferme et nécessaire, a rétorqué ce mercredi 27 octobre Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Si les États-Unis continuent de jouer la « carte de Taïwan », ceci va immanquablement causer un tort énorme aux relations sino-américaines. »
De son côté, le chef de la diplomatie américaine avait tenu à se défendre de toute contradiction : permettre à Taïwan de prendre part aux travaux de la communauté internationale est cohérent avec la politique américaine de reconnaître « une seule Chine ». Mais, a ajouté Antony Blinken, exclure Taïwan des Nations Unies et de ses diverses organisations contribuerait à saboter le travail de ces dernières.
« La communauté internationale est aujourd’hui confrontée à un certain nombre de questions complexes et d’ordre planétaire, a voulu souligner le chef de la diplomatie américaine. Il est donc indispensable pour tous les acteurs de cette communauté de contribuer à trouver des solutions. Cela inclut la prise en compte des 24 millions de personnes qui vivent à Taïwan. Aussi une participation active de Taïwan au système de l’ONU n’est-elle pas une question politique mais pragmatique. »
Ces déclarations, bien qu’elles se gardent de prôner explicitement l’indépendance de Taïwan, vont au-delà de ce que l’administration américaine avait déclaré à ce jour, plus loin que les propos tenus par la précédente administration de Donald Trump.

« Coquille vide »

Pour Zhu Songlin, professeur à l’Institut d’études taïwanaises à Taipei, cité par le South China Morning Post, les États-Unis restent néanmoins prudents en utilisant cette fameuse « carte de Taïwan », selon l’expression de Pékin : « La Chine considère que la participation de Taïwan sur la scène internationale relève d’une affaire intérieure chinoise. Tant que les États-Unis s’en mêlent, Pékin s’y opposera. »
Sans surprise, ce n’est pas l’avis de nombreux intellectuels de Chine populaire. À l’instar de Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’Université Renmin de Pékin, pour qui la participation de Taïwan au système des Nations Unies constitue de la part des Américains un soutien ferme à l’indépendance de l’île : « Cela signifie-t-il que les États-Unis apportent leur soutien à l’entrée de Taïwan dans l’Assemblée générale des Nations Unies ? On voit clairement que, bien que s’abstenant de reconnaître Taïwan comme un État indépendant, ils lui apportent un soutien de plus en plus clair. La signification de la politique « d’une seule Chine » se réduit comme peau de chagrin. Cette politique devient une coquille vide. »
Mardi 26 octobre, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a reconnu sur CNN que des troupes américaines se trouvaient depuis plus d’un an sur le sol de Taïwan afin d’apporter une formation à l’armée taïwanaise.
L’armée américaine avait quitté Taïwan en 1979, lorsque Washington avait rompu avec Taipei et établi des relations diplomatiques avec la Chine populaire. En 2020, elle avait diffusé puis presque aussitôt retiré une vidéo montrant des membres de ses Forces spéciales engagés dans des opérations de formation de soldats taïwanais.
Tsai Ing-wen n’a pas voulu préciser le nombre de soldats américains présents à Taïwan, se contentant de dire qu’ils ne sont « pas aussi nombreux que ce que les gens le pensent ». « Nous avons une vaste panoplie de domaines où nous coopérons, les États-Unis souhaitant renforcer nos capacités de défense. Voici une île où vivent 23 millions de personnes qui s’efforcent de se protéger et de protéger notre démocratie, voulant ainsi s’assurer que notre peuple puisse continuer de bénéficier de la liberté à laquelle il a droit. Si nous échouons, cela signifierait que ceux qui croient dans ces valeurs commenceront à douter du fait que ces valeurs sont celles pour lesquelles ils se battent. »

Raphaël Glücksmann à Taîwan

Si les États-Unis ont ouvert la voie à ce rapprochement avec Taïwan, d’autres pays leur ont emboité le pas. Au début de la semaine prochaine, une délégation d’élus du parlement européen se rendra à Taïwan, une initiative qui ne manquera pas de provoquer la fureur de Pékin, d’autant que cette délégation est conduite par Raphaël Glucksmann, bête noire du gouvernement chinois, le parlementaire étant un critique féroce du régime communiste qu’il accuse de « génocide » au Xinjiang et au Tibet.
Cette délégation, dont l’itinéraire précis demeure confidentiel en raison de « risques sécuritaires », selon des sources informées, sera reçue par de hauts dirigeants taïwanais, dont en particulier le ministre des Affaires étrangères Joseph Wu, de même que le ministre de la Justice Tsai Ching-hsiang. Des entretiens sont également prévus avec la ministre du Numérique Audrey Tang ainsi que des rencontres avec des parlementaires taïwanais. Le 3 novembre, le vice-ministre des Affaires étrangères Harry Tseng organisera un dîner « en l’honneur du Parlement européen », selon une invitation dont fait état le South China Morning Post.
Rappelons que les eurodéputés ont adopté la semaine dernière le premier rapport sur Taïwan dans lequel ils invitent la Commission européenne à entreprendre des discussions sur la signature d’un accord sur les investissements entre l’île et l’UE. Ce même rapport exprime le soutien des élus à l’obtention par Taïwan d’un statut d’observateur dans des organisations internationales telles que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou Interpol. L’adoption de ce rapport n’avait pas manqué de déclencher lui aussi des réactions incendiaires du gouvernement chinois.
Aux côtés de Raphaël Glucksmann figurent notamment Petras Austrevicius, un élu lituanien. Son pays avait osé accepter en septembre l’ouverture d’un Bureau de représentation de Taïwan – et non pas de Taipei, comme le veut l’usage imposé par Pékin.
Suite à cette initiative, la Chine avait réagi avec colère, rappelant son ambassadeur à Vilnius et priant le gouvernement lituanien de rappeler son ambassadrice à Pékin. Premier pays de l’UE à oser un tel geste, la Lituanie a depuis reçu le soutien de la Commission européenne.
Il y a trois semaines, un groupe de sénateurs français s’était rendu à Taipei du 6 au 10 octobre, passant outre les menaces de l’ambassade de Chine à Paris, tandis qu’une délégation d’hommes d’affaires taïwanais s’est rendue la semaine dernière en République tchèque, en Lituanie et en Slovaquie.

Alliance parlementaire contre Pékin

Le 29 octobre, l’Alliance interparlementaire sur la Chine (IPAC) s’est réunie pour la première fois à Rome. Ce réseau de quelque 200 députés et sénateurs de tous bords et de nombreux pays est né en 2020, le 4 juin, jour anniversaire de la répression de Tiananmen. Cette semaine, l’IPAC n’a manqué aucun des sujets qui déclenchent les foudres de Pékin. Parmi eux, les libertés bafouées à Hong Kong, dont est venu parler l’ancien leader étudiant Nathan Law ; le Tibet occupé, représenté par le président de l’administration centrale en exil, Penpa Tsering ; la persécution des musulmans ouïgours en Chine, évoquée par la musicienne et militante Rahima Mahmut ; et les menaces contre la démocratique Taïwan enfin, rappelées avec clarté en visioconférence par son ministre des Affaires étrangères Joseph Wu.
« L’IPAC va dans la bonne direction, a déclaré le chef de la diplomatie taïwanaise. De même, l’Union européenne s’est engagée à renforcer ses liens politiques avec Taïwan, ce qui est une étape historique. La Commission européenne a aussi montré son soutien. Il faut continuer. »Joseph Wu a rappelé les incursions militaires record de l’armée chinoise dans la zone d’identification et de défense aérienne de l’île cette année, les pressions politiques incessantes. « La Chine est en train d’essayer de détruire la démocratie, a dénoncé le ministre. Taïwan est en première ligne. Nous ne devons pas laisser faire. J’incite les parlementaires à venir. »
La Chine a bien entendu critiqué cette réunion. Mais cela « n’a fait que renforcer notre détermination sur les droits de l’homme », a déclaré le député belge Samuel Cogolati.
L’IPAC profitait du G20, réuni ce samedi 30 et dimanche 31 octobre dans la capitale italienne, même si elle reste lucide sur sa capacité à y être entendue, comme l’a souligné le conservateur britannique Iain Duncan Smith. Cette figure du Brexit, artisan de la campagne de Boris Johnson en 2019, regrette de voir la Chine « traitée comme une nation normale dans l’enceinte du G20, bien qu’elle pratique à grande échelle des violations des droits humains ». Et d’ajouter, à l’adresse des chefs d’État : « Ce n’est pas parce que vous ne voulez pas en parler que ces problèmes vont disparaître ! »
« L’IPAC éclaire la réalité du danger posé par la Chine, estime Pavel Fischer, élu indépendant, président de la commission des affaires étrangères du Sénat tchèque, cité par Le Monde. Nos sociétés ont les mains liées et nos gouvernements défendent leurs intérêts économiques. Aux Parlements d’agir. Le régime chinois ne supporte pas la délibération démocratique. »

Confiance « sabotée »

La Chine a eu beau allumer des contre-feux, rien n’y a fait. Profitant d’une visite en Grèce dans le cadre d’une tournée qui le conduira également en Serbie, en Albanie et en Italie, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a certes exhorté l’Union européenne ce mercredi 27 octobre à ne pas traiter la Chine en rival, accusant « certaines pays » de rechercher des liens plus étroits avec Taïwan, sabotant ainsi les relations entre Pékin et Bruxelles.
« La Chine et l’Union européenne doivent se respecter l’une l’autre, doivent conduire des échanges sur une base d’égalité, approfondir leur compréhension mutuelle et gérer leurs différences, a demandé le ministre, utilisant là une formule traditionnelle dans le langage diplomatique chinois, cité par l’agence officielle Xinhua. Il est actuellement d’une importance toute particulière de prévenir toute tentative de certains pays de jeter un défi au principe sacré « d’une seule Chine », tentative qui vise à saboter la confiance entre la Chine et l’Europe. »
Wang Yi a encore vanté la gestion chinoise du port grec du Pirée, confiée à des intérêts chinois il y a dix ans. Un exemple réussi, selon lui, de la coopération sino-européenne dans le cadre des « Nouvelles Routes de la Soie », programme pharaonique lancé en 2013 par Xi Jinping. Le président chinois s’était d’ailleurs rendu au Pirée il y a deux ans, baptisant cette initiative de « tête du dragon » en Europe, une formule plutôt malheureuse compte tenu des mouvements d’hostilités suscités dans de nombreux pays victimes du « piège de la dette ».
Certains de ces États se retrouvent un jour dans l’incapacité de rembourser les emprunts contractés auprès de banques chinoises. Ils sont alors contraints de céder à la Chine des ports, des aéroports, des voies ferrées ou autres infrastructures stratégiques, enregistrant ainsi autant d’abandons de souveraineté.

Travail forcé

Le débat fait rage en Europe sur le degré de menace que constitue la Chine. Ce débat ne cesse de s’amplifier, tandis que certains dirigeants européens prennent ostensiblement leurs distances avec Pékin. Il en va ainsi d’Emmanuel Macron.
Dans un entretien téléphonique avec son homologue Xi Jinping, 26 octobre, le président français a appelé la Chine « à poursuivre le rééquilibrage de la relation euro-chinoise dans le sens d’une plus grande réciprocité, en particulier en matière d’accès au marché », selon un compte-rendu de cet entretien diffusé par l’Elysée.
Emmanuel Macron « a également appelé la Chine à adopter une approche constructive en levant les mesures coercitives prises contre des États membres de l’Union européenne et des représentants des institutions et du Parlement européens ainsi qu’en tenant les engagements pris sur la ratification des conventions de l’Organisation internationale du travail et la lutte contre le travail forcé. » Une allusion transparente aux accusations de travail forcé imposé par le régime chinois au Xinjiang.
En Allemagne, les temps changent aussi sur le dossier chinois. C’est ainsi que les sociaux-démocrates, arrivés en tête aux élections du 26 septembre, les Verts et les libéraux ont annoncé un accord préliminaire pour former un gouvernement, sans doute dirigé par Olaf Scholz (SPD, sociaux-démocrates), qui succéderait ainsi à Angela Merkel.
Or il se trouve que la cheffe des Verts, Annalena Baerbock, observe une orientation résolument hostile à l’égard de la Chine qu’elle considère comme une menace pour son pays. Contraste frappant avec la chancelière sortante qui a toujours favorisé le dialogue avec la Chine, première destination des exportations allemandes. Il reste à voir évidemment la marge de manœuvre dont bénéficiera Annalena Baerbock pour le cas où cette coalition pourra former un gouvernement.

Coercition

Cette vague de scepticisme en vient peu à peu à s’étendre en Asie du Sud-Est. Mercredi 27 octobre, lors du sommet de l’Association des nations du Sud-Est asiatique, le président américain Joe Biden a tenté de convaincre les 10 pays membres l’ASEAN du fait que les États-Unis resteraient solidaires à leur égard pour défendre la liberté de navigation en mer de Chine du Sud.
À l’occasion d’un forum virtuel auquel participait aussi le Premier ministre chinois Li Keqiang, Joe Biden ne s’est pas privé de qualifier les opérations d’intimidations chinoises qui visent Taïwan et se multiplient ces derniers mois de « coercition » et de « menace pour la paix et la stabilité » dans la région.
Le locataire de la Maison Blanche a réaffirmé les relations « solides comme un roc » entre les États-Unis et Taïwan. Washington entend en outre « continuer de dénoncer les violations prêtées au régime chinois des droits humains au Xinjiang ainsi qu’à Hong Kong, tout comme au Tibet », a soutenu Joe Biden.
Pour sa part, Li Keqiang a assuré que l’ASEAN constituait un « partenaire » pour la Chine. « La mer de Chine du Sud est notre maison commune », a-t-il ajouté. La Chine affirme une souveraineté « historique » sur 90 % de cette aire maritime, soit quelque 4 millions de km2, selon le fameux tracé « en neuf points » qui longe les côtes de Taïwan, les Philippines, l’Indonésie, Bruneï, Singapour, la Malaisie et le Vietnam.
Que ressortira-t-il de ces tensions croissantes ? La guerre ? Nul ne le sait tant sont grandes les incertitudes sur une réalité qui change presque chaque jour.
Par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.