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Coronavirus : pourquoi l’Asie de l’Est n’est pas un modèle pour l’Europe

Hong Kong impose à l’arrivée sur le territoire le port d’un bracelet électronique permettant de surveiller en permanence les mouvements des personnes en quarantaine. (Source : The Print)
Hong Kong impose à l’arrivée sur le territoire le port d’un bracelet électronique permettant de surveiller en permanence les mouvements des personnes en quarantaine. (Source : The Print)
Pour lutter contre la propagation du coronavirus, tous les pays d’Asie de l’Est ont adopté globalement une même stratégie en quatre éléments : le recours rapide et systématique aux outils numériques, des campagnes de tests à grande échelle, des méthodes intrusives mais sophistiquées de traçage et des règles strictes de quarantaine. Ce système est néanmoins difficilement transposable en France.
L’Asie de l’Est est parvenue à maîtriser la propagation du Covid-19 dès le mois de mars. Depuis, elle parvient à contenir le nombre de nouvelles contaminations à des chiffres très bas avec, au maximum, quelques dizaines de cas par jour. Tous les pays de cette région du monde ont globalement adopté une même stratégie composée de quatre éléments : le recours rapide et systématique aux outils numériques, des campagnes de tests à grande échelle, des méthodes intrusives mais sophistiquées de traçage et des règles strictes de quarantaine. Seule la Chine s’est démarquée en adoptant le confinement global de l’ensemble de la population.
En Europe, et en France en particulier, ces méthodes ne sont cependant pas transposables. Pour cause, la relation à l’autorité administrative et l’équilibre entre libertés individuelles et intérêts collectifs y sont différents, même par rapport aux pays asiatiques démocratiques. On pourrait bien sûr faire référence à la culture confucéenne de cette partie de l’Asie. C’est surtout l’expérience des épidémies, plus vivace ici que celle des Européens, le pragmatisme et la réceptivité aux outils numériques des citoyens qui fait la différence. L’objectif d’une contamination 0, qui est déjà pratiquement une réalité au Vietnam ou à Taïwan, risque donc de rester un objectif encore lointain pour la France.

L’Asie, championne des solutions numériques

Le gouvernement sud-coréen a publié le 11 mai dernier un document de 89 pages qui s’intitule « Flattening the curve on COVID 19 » (« Aplanir la courbe du Covid-19 »). Ce document avait manifestement l’ambition de faire la promotion du modèle coréen dans la lutte contre le coronavirus à l’usage du reste du monde. Y est détaillée, notamment, la stratégie numérique de la Corée du Sud. Les autorités de Séoul ont en effet développé successivement une série d’applications qui ont joué un rôle central dans la lutte contre la pandémie.
Le gouvernement a tout d’abord utilisé le CBS (cellular broadcasting system). Ce système existait avant la crise du coronavirus. Traditionnellement, il permet de transmettre des messages d’alerte sur des catastrophes naturelles, des attaques militaires, des attentats terroristes ou des risques sanitaires à travers les réseaux de téléphonie mobile du pays. Ces messages, qui peuvent être ciblés sur des zones spécifiques ou à l’ensemble de la population, ne passent pas par les réseaux SMS habituels pour éviter les éventuels encombrements lors de la diffusion. Les autorités locales et les mairies peuvent par ailleurs utiliser ce réseau sans l’approbation préalable des autorités centrales en cas d’urgence.
Ce système a été utilisé par les autorités coréennes pour fournir quotidiennement des conseils sur le Covid-19, pour alerter les citoyens sur la présence de porteurs du virus à proximité immédiate lors de leurs déplacements mais aussi afin de les inciter à se faire tester en cas de doute. Des applications similaires, destinées à assurer une transmission d’informations en temps réel par le gouvernement ou les collectivités locales, ont été développées ailleurs en Asie de l’Est, notamment à Singapour ou au Vietnam.
D’autres applications, privées cette fois-ci, ont aussi été développées pour faciliter l’identification des risques. Parmi elles, l’application sud-coréenne « Now and there » (Ici et maintenant) qui calcule les facteurs de risques d’être contaminé au coronavirus sur les trajets habituels des utilisateurs. Pour cela, elle se fonde sur les données publiées par le Centre de contrôle des épidémies sur la localisation des personnes contaminées. Dans le même objectif, l’application Cobaek transmet une alarme sonore quand un utilisateur se trouve à moins de 100 mètres d’un lieu où se trouve un malade confirmé.
En Corée du Sud, une application d’auto-diagnostic a aussi été mise en ligne. Elle est obligatoire pour toutes les personnes qui entrent sur le territoire coréen depuis le 1er avril dernier. A l’arrivée à l’aéroport, le voyageur doit la télécharger, y entrer ses données personnelles (copie du passeport, adresse en Corée) ainsi que des informations relatives à son état de santé (température, toux, problèmes de respiration…). Ces informations doivent ensuite être renouvelées tous les jours sur une période de 14 jours, sous peine d’arrestation.

Des campagnes massives de tests

La Corée du Sud a aussi rapidement mis en place des campagnes massives de test de sa population. Ce qui a été rendu possible grâce à deux innovations. Cinq sociétés de biotechnologie ont mis au point au cours du mois de février des tests de diagnostic rapides permettant d’identifier une contamination en 10 minutes. Le gouvernement a ensuite mis en place des solutions pour réaliser les tests efficacement et rapidement : il était possible de se faire tester à pied avec la mise en place de cabines à pression positive (test en une minute) ou à pression négative (test en 10 minutes), mais aussi en voiture avec des systèmes de drive-test.

Un traçage des cas sophistiqué mais intrusif

En Corée, toute personne identifiée comme contaminée perd momentanément son libre arbitre. Elle doit répondre aux questions des enquêteurs sur l’historique de ses déplacements et rencontres au cours des trois semaines précédentes. Sa famille est aussi interrogée. Les données de son téléphone portable sont vérifiées, en particulier pour géolocaliser ses déplacements antérieurs. Ses paiements numériques ou par carte de crédit sont ainsi analysés. Les caméras de surveillance de la ville sont aussi mises à contribution pour vérifier ses déplacements.
Couplé à une géolocalisation par satellite de tous ceux ayant fréquenté les mêmes lieux à la même heure, ce dispositif permet d’identifier très rapidement un grand nombre de personnes potentiellement exposées. Il a ainsi fallu cinq jours aux enquêteurs coréens pour identifier 2 405 personnes directement ou indirectement en contact avec un jeune clubbeur porteur du virus qui avait fait la tournée des clubs d’Itaewon début mai.
Des méthodes similaires sont appliquées à Taïwan et à Singapour. En Chine aussi, le traçage est devenu permanent. Chaque citoyen doit montrer partout le code QR de son téléphone. Il se voit alors attribuer une couleur verte (non contaminé ou guéri), orange (à risque) ou rouge (contaminé) et cela détermine ses possibilités de déplacement et d’entrée dans les magasins ou les lieux publics. Des rumeurs circulent actuellement sur l’adoption de ce dispositif par d’autres pays asiatiques.

Une mise en quarantaine strictement appliquée

En parallèle, le gouvernement coréen a mis au point dès la mi-mars une application d’auto-quarantaine. La quarantaine est en effet basée sur le volontariat pour les résidents à risque (ceux ayant croisé une personne contaminée), mais devenue obligatoire pour les voyageurs. L’application impose des règles strictes de transmission d’informations sur l’état de santé (deux fois par jour). Elle comporte, en outre, un système d’alerte qui se déclenche dès que la personne en quarantaine quitte son domicile. Les sanctions sont lourdes en cas de tentative de contournement.
Les règles appliquées à Taïwan sont très proches : l’amende pour non-respect du confinement s’élève à 33 000 dollars taïwanais (environ 1 000 euros). Un article du Guardian du 13 mars raconte ainsi le périple d’un citoyen britannique mis en quarantaine à son arrivée dans l’île. La police l’appelle tous les jours. Lorsqu’il prévient d’un changement d’adresse pendant sa période de quarantaine, on lui conseille vivement de prendre un taxi. Une alarme automatique se déclenche dès que le véhicule fait quelques mètres pour l’amener à son nouveau domicile. Le jeune homme doit alors régler le problème avec son officier traitant.
De la même façon, Hong Kong impose à l’arrivée sur le territoire le port d’un bracelet électronique permettant de surveiller en permanence les mouvements des personnes en quarantaine. Cette dernière est organisée dans des centres dédiés pour toutes les personnes jugées à risque.
La Chine teste systématiquement les rares visiteurs autorisés à entrer sur son territoire, qu’ils soient des citoyens chinois ou des résidents permanents. Tous sont mis en quarantaine, à domicile pour les personnes testées négatives et dans des centres spécialisés ou des hôpitaux pour les autres.

En France, l’application Stopcovid toujours en débat

Ces solutions asiatiques semblent cependant poser des problèmes insurmontables en Europe, et en France en particulier. La mise en ligne très rapide d’applications mettant en jeu les données personnelles de ses usagers n’est pas compatible avec les règles européennes de protection de la vie privée. Cela nécessite donc des procédures de consultation indispensables, qu’il s’agisse de débats parlementaires ou de la consultation d’autorités indépendantes comme la CNIL. Là où les applications équivalentes étaient disponibles en Asie dès la fin du mois de février, Stopcovid ne sera donc disponible au plus tôt qu’en juin en France. La population y est par ailleurs moins préparée. L’idée d’une application gouvernementale inondant nos téléphones de messages quotidiens n’a même pas été envisagée.
En France, les méthodes de traçage ou de mise en quarantaine appliquées par la Corée, Taïwan ou Singapour supposeraient par ailleurs un changement du cadre législatif, voire de la constitution. Le conseil constitutionnel vient en effet d’imposer le contrôle d’un juge pour les mises à l’isolement.

L’Europe sur une autre planète

Là où l’Asie a mis la barre très haut en visant l’élimination du virus par tous les moyens dans des délais courts, les pays européens ont cherché pour l’essentiel à rendre l’évolution de la pandémie compatible avec les capacités hospitalières disponibles, tout en faisant progressivement redémarrer la machine économique.
Enfin, quand l’Asie de l’Est a dépensé beaucoup d’énergie et pris de nombreuses initiatives pour éliminer les « cas importés », la France « conseille » à ses ressortissants rentrant au pays de se mettre « si possible » en quarantaine, sans opérer aucun contrôle, et prépare avec la Commission européenne une réouverture des frontières internes de l’Union pour relancer le tourisme. L’affaiblissement très net de l’épidémie en Europe ces dernières semaines peut rendre cette stratégie gagnante, mais la question pourrait se reposer en fin d’année si le virus devient saisonnier.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.