Politique
Note de lecture

Livre : "La roulette chinoise" de Desmond Shum, dans les entrailles de l'élite rouge

Desmond Shum et sa femme Withney Duan Weihong devant la forteresse de Marienberg en Bavière, vers 2010. (Source : JDD)
Desmond Shum et sa femme Withney Duan Weihong devant la forteresse de Marienberg en Bavière, vers 2010. (Source : JDD)
Le récit est bien réel, mais il commence comme un polar. Desmond Shum a écrit La roulette chinoise tandis que Whitney Weihong, son ex-épouse, a « disparu » depuis quatre ans. Elle n’a « réapparu » que pour appeler son ex-mari à l’été 2021 et le supplier de ne pas publier son livre. Il a refusé, et elle a de nouveau « disparu ». Desmond Shum n’est pas un personnage de fiction. Il a été un acteur-clé de la corruption et de la folie spéculative qui s’est emparée de la Chine dans les années 1990 et 2000. Son livre est un témoignage fascinant sur le capitalisme chinois au début du XXIe siècle.
Dans son ouvrage dévastateur pour l’image de son pays, La roulette chinoise, paru en mars dernier aux éditions Saint-Simon, Desmond Shun, décrit avec une précision chirurgicale en 268 pages un univers de corruption, de passe-droits, de privilèges et de luxe réservés à l’élite communiste chinoise. L’auteur va de surprises en amères désillusions jusqu’à en perdre sa femme. Elle disparaît pendant quatre années. Un jour, elle lui téléphone pour l’implorer de ne pas publier son livre.
Né à Shanghai en 1968, Desmond Shum émigre avec ses parents à Hong Kong puis étudie aux États-Unis, à l’université du Wisconsin. À son retour en Chine, il rencontre sa future épouse, Whitney Duan (Weihong de son nom de jeune fille), qui deviendra une des femmes les plus riches de Chine avant de disparaître dans des conditions tragiques. Aujourd’hui, l’auteur vit au Royaume-Uni avec leur fils de 11 ans.
Au fil des pages, le lecteur non averti découvre avec stupeur et effroi l’emprise du Parti communiste chinois sur la population et l’ascension fulgurante de Xi Jinping. Le nouvel empereur rouge semblait promis, il y a peu encore, à devenir l’homme le plus puissant du monde.

« Je veux vivre dans une société qui partage cet idéal »

La disparition de son épouse, écrit Desmond Shum, « a cimenté [son] opinion sur la Chine. J’ai été élevé dans l’amour du pays. Le patriotisme m’est donc naturel, comme il l’est à beaucoup de ceux de ma génération. Depuis l’époque où je dévorais des bandes dessinées détaillant les exploits des héros communistes, je me suis inconsciemment engagé dans la cause de la supériorité de la Chine. »
Puis est venu de moment de la désillusion. « Mais quel type de système permet de procéder à des kidnappings extrajudiciaires comme celui de Whitney Duan ? interroge l’auteur. Quel type de système donne aux enquêteurs le droit de faire disparaître des personnes sans en informer leur famille ? Il va de soi que Whitney manque à son fils Ariston, mais ce qui nous torture le plus, lui et nous tous, c’est de ne pas savoir ce qui lui est arrivé. Où est Whitney ? Est-elle au moins en vie ? »
« ll y a trente ans, poursuit Shum, mes parents m’ont fait quitter un État communiste pour m’installer à Hong Kong. J’ai grandi et étudié dans une culture libérale, capitaliste, occidentale, où j’ai appris toute la richesse du potentiel humain. À partir de la fin des années 1970, quand le PCC a donné un répit aux Chinois afin de se remettre de ses propres désastres, il a entrebâillé la porte et permis au monde d’imaginer ce que pourrait être une Chine plus libre et plus ouverte. À présent que le Parti communiste chinois dispose de ressources suffisantes, il recommence à afficher ses vraies couleurs. En même temps, j’ai pris conscience que, plus que la richesse ou la réussite professionnelle, la dignité élémentaire et les droits de l’homme sont les biens les plus précieux de la vie. Je veux vivre dans une société qui partage cet idéal. J’ai donc choisi le monde occidental plutôt que la Chine, non seulement pour moi, mais aussi pour mon fils. »
Desmond Shum souligne plus loin que les disparitions inexpliquées ne sont pas rares en Chine, où le PCC détient le monopole du pouvoir. En dépit des protections légales inscrites dans la Constitution, les enquêteurs du Parti font fi des règles pour appréhender n’importe qui sous le plus léger prétexte et le retenir indéfiniment prisonnier. Des agents du Parti effectuent même des opérations d’enlèvement à l’étranger, ciblant les directeurs de journaux, les hommes d’affaires, les libraires et les dissidents.

« Je finis par devenir une sorte de caméléon »

Desmond Shum avait d’abord commencé par croire aux promesses du Parti. Avant de déchanter. Son école primaire à Shanghai se trouvait dans un des quartiers les plus célèbres de ce qui allait devenir une mégapole de 26 millions d’âmes. Avant 1949, cette école était l’une des seules à accueillir des étrangers. Raison pour laquelle les services de la propagande chinoise y étaient très actifs.
« Le PCC divisait le monde en ennemis et en alliés et, pour engranger des soutiens internationaux, cultivait agressivement les « amis étrangers » tels que les intellectuels, journalistes et politiciens de gauche, rappelle l’auteur. Chaque fois qu’il s’en présentait dans nos locaux, nos plus brillants mathématiciens étaient appelés à effectuer des calculs au tableau et nos meilleurs gymnastes à briller devant ce public. Tout cela relevait d’une tradition communiste bien établie, consistant à enjôler les visiteurs incrédules afin de leur faire croire à la supériorité du socialisme. Enfant, je ne me faisais qu’une idée vague de la politique. Je me souviens être passé devant des affiches qui invitaient à châtier sans pitié les ennemis de classe alors que la Révolution culturelle semait le chaos dans le pays. J’ai entendu des soldats dans une caserne proche de mon école scander des slogans contre les déviationnistes et à la gloire du président Mao. J’ai vu des prisonniers politiques portant des bonnets d’âne qu’on exhibait dans les rues sur des camions débâchés en route vers la potence. »
Très vite, le jeune adolescent apprend les leçons de vie pour survivre en Chine rouge. « Je finis par devenir une sorte de caméléon, capable de changer de peau pour disparaître dans le décor. À défaut d’autre chose, mon errance obstinée m’apporta l’assurance que la nouveauté ne me tuerait pas et que, quoi qu’il arrive, je survivrais. »
Puis survient le massacre de la place Tian’anmen en juin 1989 au cœur de Pékin. « Au lendemain de mon départ pour Hong Kong, le 2 juin 1989, le Parti communiste chinois déclara la guerre au peuple dans tout le pays. À Pékin, l’armée massacra des centaines d’étudiants et d’autres protestataires en les chassant de la place Tian’anmen. À Shanghai, les manifestations furent stoppées pacifiquement, ce qui valut à Jiang Zemin, le secrétaire du parti local, sa promotion à la tête du comité central du PCC. [..] Depuis Hong Kong à la télévision, mon père et moi avions vu en direct la répression s’abattre sur Pékin. Nous avions fondu en larmes. De par son expérience amère et précoce avec les communistes, mon père avait toujours su à quel point le Parti était malfaisant. Il l’avait vu se retourner contre son peuple en l’espace d’un instant, et s’attendait au pire. »
Sur l’ordre de Deng Xiaoping et du Premier ministre de l’époque Li Peng, c’est bien le pire qui se produisit. L’armée ouvrit le feu sur les jeunes manifestants, des chars passèrent sur des corps inanimés. Le lendemain, des litres du sang des victimes maculaient la chaussée. Le bilan de ce crime n’a jamais été divulgué par le régime, mais les estimations varient entre quelques centaines et plusieurs milliers de morts. Quelques-uns de ces soldats furent brûlés vifs le lendemain matin par des manifestants en colère.

« Donnez-nous votre liberté et nous vous laisserons prospérer »

Le séjour de Desmond Shum aux États-Unis le transforme davantage. « La vie dans le Wisconsin avait eu un effet libérateur. Elle m’avait mis en chemin pour devenir un citoyen planétaire. » Cependant, son premier contact avec la corruption dans les rouages du pouvoir a lieu au début des années 1980 lorsqu’il s’aperçoit qu’un officier de la marine chinoise avait utilisé un bâtiment de guerre pour faire passer de la bière en contrebande de Hong Kong vers le continent. « J’étais sidéré. J’avais grandi en Chine avec une image glorieuse de l’Armée populaire de libération (APL), qui avait combattu le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, libéré la Chine du régime corrompu de Chiang Kaï-shek et lutté contre les forces américaines jusqu’au retour au statu quo en Corée, et à présent j’apprenais qu’elle se livrait à des trafics. »
Plus tard, il prend conscience des dégâts considérables de l’hyper-croissance économique sur l’environnement. À la recherche d’opportunités pour l’entreprise qu’il a créée, il retourne fréquemment en Chine continentale. « Je me rendis ainsi à Luoyang, dans le Henan, célèbre pour ses pivoines et ses grottes bouddhistes. À mon arrivée, à l’été 1995, ce n’était qu’un sinistre dépotoir post-communiste. »
Ses découvertes continuent. « Muté à Pékin à la fin de 1997, je découvris une Chine inconnue. Depuis que Deng Xiaoping avait lancé ses réformes, en 1992, la croissance de l’économie avait doublé, et elle allait encore le faire d’ici à 2004. Le pays regorgeait d’histoires de pauvres ayant fait fortune, de millionnaires éclair et de champions de la finance. L’énergie chinoise était contagieuse. Les dirigeants d’entreprises se multipliaient à tel point qu’il semblait que chacun veuille devenir son propre patron. Après des décennies à vivre dans la misère contrainte du communisme, les Chinois du Continent redécouvraient l’argent, la propriété, les voitures, le luxe, et ils ne regardaient guère en arrière. » Et d’ajouter : « Le PCC non seulement encourageait la consommation, mais il offrait de fait au peuple un contrat social implicite, résumé dans la formule attribuée à Deng : « Il est glorieux de s’enrichir ». En d’autres mots, donnez-nous votre liberté et nous vous laisserons prospérer. »

« Un nouveau monde que je voulais apprendre à connaître, et Whitney semblait désireuse de m’y guider »

Desmond Shum rencontre sa future épouse à l’hiver 2001. Cette femme rayonne de puissance et d’autorité dans un monde presque exclusivement masculin. « Habillée d’un tailleur Chanel et portant un sac Hermès, elle dégageait une aura de réussite éclatante. À la recherche d’une nouvelle voie et en proie au doute, j’eu l’impression de trouver un but dans les règles de Whitney. Je voulais être elle. »
Desmond tombe sous le charme et est subjugué. « Dans la période de mutation que je traversais, je m’abandonne sans réserve à son ascendant. Whitney donnait l’impression d’avoir accès au moteur de croissance de la Chine et était la première à en soulever le capot pour moi. Elle connaissait personnellement les officiels dont je n’avais entendu parler que par la presse, ainsi que d’autres dont j’ignorais tout. C’était un nouveau monde que je voulais apprendre à connaître, et Whitney semblait désireuse de m’y guider. »
Rapidement, les deux commencent à se fréquenter et s’interrogent sur leur avenir commun. « Son point de vue sur la passion, l’amour et le sexe était que nous pouvions les laisser croître, mais qu’ils ne nous lieraient pas l’un à l’autre. Le ciment de notre relation serait sa logique sous-jacente : nos personnalités se correspondaient-elles ? Partagions-nous des valeurs ? Désirions-nous les mêmes choses ? Étions-nous en harmonie sur les moyens de les obtenir ? Si tel était le cas, tout le reste suivrait. »
« Sous la conduite de Whitney, j’avais accepté de mettre sous le boisseau mon ardent désir de passion et accepté l’idée que l’intimité finirait pas s’approfondir avec le temps. Nous avions nos moments de tendresse et, bien que vivant dans une société qui désapprouvait encore les expressions publiques d’affection entre hommes et femmes, nous nous tenions souvent la main dans la rue. En privé, Whitney affichait une féminité et un laisser-aller qui me comblaient. » Leur relation se poursuit jusqu’à parler de mariage. « L’important pour Whitney était avant tout la confiance. Elle était à la recherche non seulement d’un partenaire en affaires, mais de quelqu’un sur qui se reposer. Elle était sur le point d’entamer une partie d’échecs aux enjeux considérables au sommet du pouvoir. C’était un vrai pari à la vie à la mort, et elle devait avoir une foi absolue dans la personne qui l’accompagnerait. Une association commerciale classique n’y aurait pas suffi. Elle avait besoin d’un dévouement total. »

« Whitney et moi donnions accès au pouvoir »

Desmond Shum découvre alors que parmi les relations de Whitney, figure l’épouse du vice-Premier ministre Wen Jiabao qui allait bientôt être promu à la tête du gouvernement chinois, devenant ainsi le deuxième homme le plus puissant du Parti communiste et donc de la Chine. D’un coup, Shum prend connaissance de la perversité ambiante au sein de l’élite chinoise, bien des dirigeants entretenant des liens avec des maîtresses, parfois plusieurs douzaines, dépensant pour elles des sommes considérables d’argent public. D’autres engloutissaient des sommes faramineuses en une nuit, rongés par la passion du jeu. Il met aussi le doigt sur les accords secrets permettant aux familles de l’aristocratie communiste de réaliser des affaires et de s’enrichir grâce à leurs liens avec l’administration. Un jour, il comprend ainsi que même la famille de Deng Xiaoping s’est enrichie de la sorte.
Le couple mène alors un train de vie effréné. Pour satisfaire les appétits des personnes qu’il fallait soudoyer, l’argent coulait à flots. « Nos plats préférés étaient le bar à 500 dollars pièce et une soupe à 1000 dollars faite à parti des viscères et de la vessie de gros poissons. Ministres et vice-ministres, présidents d’entreprises publiques et hommes d‘affaires se bousculaient pour être conviés à notre table. Ensemble, nous explorions le paysage à la recherche d’occasion à saisir. Si j’avais dû m’offrir de tels plats, j’y aurais regardé à deux fois. Mais j’étais là non pour mon plaisir personnel, mais pour traiter des affaires, et c’était le prix à payer. »
C’était une époque folle en Chine, raconte Desmond Shum. Les administrations rivalisaient entre elles pour obtenir des terrains, des ressources et des licences, ce qui, compte tenu de la croissance fulgurante du pays, exigeait de l’argent. Des compagnies de téléphonie publiques concurrentes s’arrachaient des lignes, même si, techniquement, elles appartenaient à l’État. Les bureaucrates dépêchaient des bandits pour se battre contre d’autres bandits afin d’obtenir les droits d’exploitation de leurs biens. Des constructeurs de bus rivaux envoyaient des gangs au-delà de leurs frontières provinciales pour kidnapper leurs adversaires. À certains égards, la Chine n’était pas si différente du reste du monde. Seuls l’argent, le sexe et le pouvoir semblaient faire bouger les choses. Dans la mesure où Whitney et moi donnions accès au pouvoir, nous avions moins besoin de proposer argent et sexe. Nous préférions distribuer des cadeaux : un set de clubs de golf à 10 000 dollars par-ci, une montre à 15 000 dollars par-là. »

« Un instinct presque animal pour la répression et le contrôle »

Puis vint le moment de la campagne contre la corruption lancée par Xi Jinping peu après son arrivée au pouvoir en 2012. Cette campagne reçut évidemment le soutien immédiat du peuple chinois. Mais son objectif réel était pour le nouveau patron de la Chine de se débarrasser de ses rivaux. Certains, dans les allées du pouvoir, rêvaient encore d’une évolution de la Chine vers plus de liberté et même d’un certain degré de démocratie. Rêves vains rapidement trahis. La justice, aux ordres du régime, se mit à fabriquer des enquêtes bidons contre des ennemis politiques de Xi Jinping.
En Chine, le Parti communiste peut fabriquer des preuves, forcer des aveux, formuler toutes les dénonciations qu’il souhaite, sans avoir à justifier de faits. Et, ajoute l’auteur du livre, hélas le système reste si opaque que beaucoup de gens croient naïvement en ces accusations. Nombreux furent ainsi ceux qui furent condamnés à de lourdes peines de prison, certains même exécutés.
Desmond Shum en vient alors à faire un constat : « Selon moi, la raison la plus convaincante de l’embardée dictatoriale du Parti tenait à sa nature profonde. Le PCC possède un instinct presque animal pour la répression et le contrôle. Il ne fait là qu’obéir à l’un des principes fondateurs du système léniniste. Chaque fois que lui est offerte la possibilité de basculer dans la coercition il le fait. »
L’histoire du couple se termine de façon tragique. Le 25 octobre 2012, le New York Times publie un long article détaillant l’immense fortune de la famille de Wen Jiabao, qu’il évalue en s’appuyant sur des documents internes à près de 3 milliards de dollars. vers la fin du vingtième paragraphe apparaissait le nom chinois de Whitney, Duan Weihong. La suite fut une descente aux enfers. Cette affaire secoua le Parti communiste comme un tremblement de terre. D’autres articles de la presse américaine révélèrent des détails accablants. Ces informations précipitèrent la fin de la relation entre Desmond Shum et son épouse qui, en août 2014, demanda le divorce.
Le 3 septembre 2021, deux articles paraissent dans la presse économique américaine. L’un, du Financial Times : « Disparition mystérieuse d’une femme liée à l’aristocratie rouge chinoise » ; l’autre, du Wall Street Journal : « Un récit de première main sur le mépris de l’appareil chinois pour ses entrepreneurs « jetables ».
« Leur publication simultanée déclenche de facto le lancement de ce livre, déclare Desmond Shum. Bien que j’aie juré d’étouffer toute peur lorsque je me suis lancé dans l’écriture de ce livre, en 2019, je ne parviens pas à chasser mes idées noires. J’ai beau pratiquer les exercices de respiration qui m’ont aidé à sortir de ma première dépression, au début des années 2000, ou barricader ma porte la nuit, rien n’y fait. »

« Les alliances sont temporaires et que personne n’est irremplaçable »

Le dimanche 5 septembre, le téléphone de Desmond sonne vers 4 heures du matin dans sa maison en Grande-Bretagne. Sa mère au bout du fil lui demande d’appeler Whitney, enlevée quatre ans plus tôt. « Je décide de composer son numéro, sans cesser de me demander qui va répondre. Un bureaucrate du Parti ? Whitney ? Et, si c’est elle, comment va-t-elle se comporter ? Qu’est-ce qui paraît « normal » à une personne absente du monde pendant si longtemps ? Je m’imagine qu’un gardien ou un cadre communiste lui a remis un téléphone dans sa cellule en même temps que le message qu’elle est censée me délivrer, et qu’il écoute la communication. »
Whitney répond et paraît normale. Elle demande à parler à son fils « puis demande ensuite à me parler en privé. Je reprends l’appareil et me rends dans le salon, sachant bien que la conversation sera difficile. Whitney parle un certain temps puis en vient au fond de sa demande : que je sursoie à la publication du livre. Je sens la présence de ses ravisseurs à ses côtés. Les propos de Whitney sont lourds de menaces à peine voilées. Whitney me pose alors deux questions qui n’ont cessé de me hanter depuis : « Si quelque chose t’arrivait, Desmond, qu’adviendrait-il d’Ariston ? Et s’il arrivait quelque chose à Ariston, comment le vivrais-tu, toi son père ? » Puis elle conclut nos échanges par une tirade type PCC : ceux qui s’opposent à l’État chinois ne peuvent s’attendre à une fin heureuse. »
Desmond prend la décision de publier le livre et ajoute : « Moi qui ai eu maille à partir avec le Parti communiste chinois presque chaque jour de ma présence en Chine, je sais parfaitement comment il fonctionne. La publication de mon livre a scellé mon destin d’ennemi juré du PCC et de l’État chinois. Il n’y a plus de retour en arrière possible, et je reste résolu. Mes derniers mots à Whitney sont pour lui assurer que je garde le cap. »
« Dès leur plus jeune âge, souligne Desmond Shum, les Chinois sont montés les uns contre les autres dans une course de rats dont on les persuade que seul les meilleurs survivront. On ne nous enseigne pas à coopérer ni à faire preuve d’esprit d’équipe. Au contraire, nous apprenions à diviser le monde en ennemis et en complices, et à comprendre que les alliances sont temporaires et que personne n’est irremplaçable. Nous sommes formés à dénoncer nos parents, nos professeurs et nos amis pour peu que le parti nous le demande. On nous laisse entendre que ce qui compte, c’est de gagner, et que seuls les nuls souffrent de scrupules moraux. Telle est la principale force qui a maintenu le PCC au pouvoir depuis 1949. Machiavel se serait senti chez lui en Chine, où nous apprenons dès le plus jeune âge que la fin justifie les moyens. Sous la férule du Parti, la Chine est devenu un pays sans cœur. »
Ce livre s’achève par ces mots : « La Roulette chinoise a l’effet d’un caillou jeté dans un étang. L’onde produite par les ricochets se propage peu à peu. À mesure que de plus en plus de gens cherchent à soulever le rideau pour découvrir la vraie nature du PCC, la façon dont les choses se font, l’identité des gros bonnets et le fonctionnement du système, ils se forgent une opinion sur ce qu’est véritablement une Chine dirigée par le Parti communiste. Grâce à cela, les sociétés démocratiques finiront par trouver, du moins je l’espère, comment se comporter avec un régime qui ne vise qu’un seul objectif : défier l’ordre mondial. »
Par Pierre-Antoine Donnet

À lire

Desmond Shum, La Roulette chinoise, éditions Saint-Simon, 268 pages, 2022.

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.