Politique
Entretien

Au pays de la technosurveillance, « Surveiller et punir en Chine »

Jean-Philippe Béja à son domicile. DR.
Photo de couverture : Jean-Philippe Béja à son domicile. DR.
Dans son dernier livre « Surveiller et punir en Chine, Laogai et technosurveillance de 1946 à nos jours » aux éditions La Découverte, le sinologue français Jean-Philippe Béja nous donne à réaliser à quel point la technologie permet aux autorités chinoise de renforcer encore l’omniprésence de la surveillance de la population. « Les camps n’ont pas disparu à la mort de Mao Zedong », souligne-t-il. « Après l’arrivée de Xi Jinping en 2012, le Laogai [camp de réforme par le travail], est utilisé au Xinjiang pour faire des Ouïghours des « citoyens modèles ». Adossé à un dispositif de technosurveillance de grande ampleur, il reste un instrument essentiel du Parti depuis quatre-vingts ans. »

Entretien avec Jean-Philippe Béja

Né en 1949, Jean-Philippe Béja est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (IEP), de l’université Paris VII (chinois), du Centre de formation des journalistes (CFJ), de l’université du Liaoning (littérature chinoise). Docteur en études asiatiques à l’université Paris VII, il est entré au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) en 1975. Il a été directeur de recherche au CNRS, directeur scientifique du Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong de 1993 à 1997.

Cofondateur de la revue Perspectives chinoises, il est actuellement directeur de recherche émérite au CERI. Ses travaux portent sur les rapports entre les citoyens et le pouvoir en République populaire de Chine, en particulier sur le mouvement pour la démocratie. Il est l’auteur entre autres de « À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (1919-2004), » éditions du Seuil, « Le tremblement de terre de Pékin » avec Michel Bonnin et Alain Peyraube, préface de Simon Leys, éditions Gallimard.

Editions La Découverte, 318 pages, 23 Euros.
Editions La Découverte, 318 pages, 23 Euros.
Quelle est la raison profonde pour Xi Jinping d’avoir ainsi pris pour cible prioritaire dès 2012 la société civile et tout ce qui la construit ?
Jean-Philippe Béja : Il faut pour cela se remettre dans l’atmosphère de la première décennie du XXIe siècle. La direction du Parti était relativement faible, et surtout divisée entre différents courants, ce qui est inacceptable pour un Parti léniniste. Cette division permettait à cette société civile de s’exprimer. Société civile est peut-être un bien grand mot mais disons, à la société, de s’exprimer. Comme toujours dans l’histoire de la République populaire de Chine, quand il existe un certain niveau de lutte entre les deux lignes, des espaces se créent et la société en profite pour essayer d’exprimer ses revendications. C’est exactement ce qui se passait pendant le second mandat de Hu Jintao.
* Prix Nobel de la Paix, le dissident chinois Liu Xiaobo est mort en prison le 13 juillet 2017.
Les Organisations non-gouvernementales de base commençaient à se développer et à s’exprimer. Certes, on avait assisté à une vague répression au moment des Jeux Olympiques avec l’arrestation de Liu Xiaobo*, mais elle n’avait pas mis un terme à l’essor des espaces d’autonomie apparues à la faveur du développement de l’internet qui aboutit à ce que l’on pourrait qualifier de cyber-société civile.
Pour un régime communiste, une société qui commence à s’auto-organiser représente un danger dramatique. C’était ce qui s’était passé en 1989 et Xi Jinping entendait y mettre bon ordre à la fois d’abord en reprenant en main le Parti et, une fois arrivé au sommet de l’organisation, en s’attaquant à ces espaces qui risquaient de remettre en question le pouvoir. Voilà pourquoi il s’est attaqué à la société civile. De façon paradoxale d’ailleurs puisque l’une des organisations les plus marquantes de l’époque était le mouvement des nouveaux citoyens dont l’une des revendications était justement rendre public les avoirs des cadres, de lutter contre la corruption, ce qui était au cœur même de la politique lancée par Xi Jinping. Mais elle devait rester le monopole du Parti et il était intolérable que la société prenne des initiatives. C’est sans doute la raison pour laquelle il s’est attaqué à la société civile dès son arrivée au pouvoir.
Peut-on dire qu’avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping la Chine est entrée depuis quatorze ans dans un hiver politique ?
On peut appeler cela un hiver politique, on peut aussi l’appeler, comme je l’ai fait, un grand bond en arrière. On peut surtout appeler cela la retotalitarisation du régime. Non pas qu’il eut abandonné son caractère totalitaire, mais sous la direction de Hu Wen, il avait relâché son contrôle sur la société. Xi Jinping a réagi à ce phénomène de deux manières.
D’une part, il a procédé à une reprise en main totale du Parti en supprimant les courants qui s’étaient formés, et en s’appuyant sur de vieilles méthodes telles que le recours à l’idéologie. D’autre part, il a réaffirmé la direction du parti sur l’ensemble de la société – reprenant le dicton de Mao : « Nord, sud, est, ouest, le Parti dirige tout. » C’est là l’expression de la retotalitarisation du régime. Ce n’est pas pour autant une totalitarisation stalinienne : le marché jouit encore d’une certaine autonomie. Mais, bien sûr, il s’agit d’un raidissement extrêmement sensible. Alors pourquoi ne pas qualifier cela d’un hiver dans la mesure où après l’hiver vient le printemps. Disons que nous sommes en train d’attendre le printemps.
Quelles sont les conséquences de l’entrée de la Chine dans cet hiver politique ou, comme vous le dites, un grand bond en arrière ?
On commence à voir ces conséquences même s’il est encore trop tôt pour les voir toutes. Est perceptible, dans une certaine mesure, une certaine efficacité du régime. En apparence, lorsqu’un ordre est donné par le centre, il devrait être appliqué dans l’ensemble du pays. Or c’est vrai et ce n’est pas vrai dans la mesure où l’une des conséquences qu’il n’avait peut-être pas prévues, c’est que plus personne n’ose prendre d’initiatives.
* (躺平) ou « s’allonger à plat » est un terme apparu en Chine en 2021 qui dénote une forme de contre-culture. Il s’agit pour une partie de la jeunesse chinoise et des cadres de contester les pressions sociales liées à la culture du travail et de s’opposer au Parti et à ses directives.
L’une des caractéristiques de ce que l’on a été appelé « miracle chinois, » dans le domaine économique, c’était le dynamisme des cadres locaux, l’importance des initiatives locales ; les diverses provinces utilisaient leurs avantages comparatifs. Avec la grande campagne de reprise en main du Parti et la lutte contre la corruption, les cadres n’osent plus prendre d’initiative. Ce qui a pour conséquence une baisse significative du dynamisme de l’économie. Si vous prenez une initiative vous risquez d’être accusé de corruption, tandis que si l’on ne fait rien, on est sûr de ne pas commettre de faute. Tout ceci aboutit aujourd’hui au phénomène que l’on qualifie de « tangping, »* littéralement s’allonger et ne prendre aucune initiative.
Par ailleurs, les espaces d’expression autonome apparus pendant le règne de [l’ancien président] Hu Jintao se réduisent comme peau de chagrin : par exemple, il y avait des forums de discussions dans les librairies. Ils ont disparu. La mainmise du Parti sur l’édition et sur l’opinion est aujourd’hui beaucoup plus forte et une sorte de chape de plomb s’installe.
L’Assemblée nationale populaire vient d’adopter une nouvelle loi sur les langues et l’assimilation de ce que le régime nomme « minorités ethniques. » Pourquoi ce nouveau tour de vis ?
Tout élément qui permettrait l’institutionnalisation d’une diversification de la société est considéré comme un danger par le régime de Xi Jinping. Cela va même plus loin que du temps de Mao. Il faut toujours avoir à l’esprit l’exemple de l’Union soviétique quand on parle de Xi. Il est arrivé au pouvoir en donnant à voir à tous les cadres un film sur la fin de l’Union soviétique qui s’expliquait par l’érosion du rôle de l’idéologie et par le fait qu’aucun vrai macho ne s’était levé pour la défendre. Dès son arrivée au pouvoir, il a replacé l’idéologie (sa pensée) au centre.
Mais rappelons-nous que la fin de l’Union soviétique a aussi été causée par le développement des mouvements nationalistes parmi les « minorités nationales. » Xi Jinping en tire les conséquences et décide qu’il ne faut pas accorder le moindre espace à ces minorités nationales, par nature séparatistes. Il faut donc les siniser. C’est ainsi que le Parti a procédé à l’enfermement des Ouïghours, des Kazakhs et des autres ethnies au Xinjiang mais aussi à un durcissement au Tibet. Plus étonnante a été la reprise en main de la Mongolie intérieure, où l’interdiction de l’enseignement en langue mongole a provoqué des émeutes dans une région demeurée très calme depuis la Révolution culturelle.
La politique d’assimilation des minorités est parallèle à la reprise du contrôle sur la société han [l’ethnie de souche chinoise largement majoritaire en Chine] : le Parti veut avoir des sujets qui lui obéissent au doigt et à l’œil. Pour cela il faut éliminer les pratiques, y compris culturelles, qui ne se conforment pas à son idéologie.
A considérer l’action politique de Xi Jinping, peut-on dire que le régime chinois s’engage profondément dans une forme de fascisme ?
J’ai personnellement écrit que Xi Jinping avait instauré un fascisme à la chinoise. Il existe effectivement beaucoup d’aspects qui vont dans ce sens : le culte du chef bien sûr, mais aussi le nationalisme et l’affirmation selon laquelle le grand dirigeant est l’héritier direct de l’empereur. Quand Mussolini parlait de mare nostrum en se présentant comme le successeur de l’empire romain, Xi Jinping n’hésite pas à parler de la culture chinoise traditionnelle et à se présenter comme son continuateur. Il faut évidemment y ajouter le parti unique, une autre caractéristique du fascisme. Dans la réalité, étant donné les moyens mis à sa disposition de contrôle des individus et de la société, il me semble que cela va plus loin que le fascisme. C’est ce que j’appellerai une forme de néo-totalitarisme. Mais en même temps, on est confronté à une importance inégalée depuis Mao de l’idéologie. Le pouvoir de Xi Jinping est à la fois un fascisme et un néo-stalinisme. Mais l’existence d’entreprises privées opérant sous le contrôle du Parti rappelle plus le fascisme que le stalinisme. Néototalitarisme, fascisme à la chinoise, oui pourquoi pas.
Est-il encore possible en Chine d’échapper à la surveillance ?
* Au plus fort de la campagne menée par les autorités de lutte contre la pandémie de Covid-19 qui imposait un strict confinement à la population des villes, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans des grandes villes telles que Pékin et Shanghai où des jeunes manifestants ont brandi des feuilles blanches en signe de protestation contre la répression, la censure et la surveillance.
L’histoire nous montre qu’il y a toujours des trous dans la raquette. Il est toujours possible de mettre en œuvre des stratégies de contre-surveillance. Le contrôle absolu n’existe pas, tout comme un contrôle parfait. Bien sûr, s’y soustraire est extrêmement difficile étant donné l’omniprésence des caméras. Mais, au fond, il était déjà très difficile d’échapper au contrôle des comités de quartier. De plus rappelons-le : les caméras de surveillance doivent elles aussi être utilisées par des humains. Or là où se trouvent des humains, il y a imperfection. Il est très difficile d’échapper au contrôle, mais ce n’est pas impossible. On a vu lors du mouvement des feuilles blanches en novembre 2022*, qu’en dépit du contrôle d’internet et des autres moyens de communication, un mouvement de protestation s’est étendu à plusieurs villes quasi simultanément. Ceci prouve qu’il y a eu des contacts qui ont échappé à la surveillance. Donc oui, c’est de plus en plus difficile mais ce n’est jamais impossible.
L’exercice solitaire du pouvoir de Xi Jinping présente des dangers. Lesquels ?
Le premier des dangers est évidemment la paranoïa, de voir des ennemis partout parmi les proches : on promeut quelqu’un parce que justement il est digne de confiance, et au bout d’un moment on se dit : « non, il va comploter contre moi » et on l’écarte. L’un des exemples récents a été le général Zhang Youxia. Vers la fin de son règne, ce fut le cas de Staline qui, lui-même, voyait partout des ennemis et se retournait contre ceux qu’il avait promus. Cela se reproduit avec Xi Jinping. L’autre danger de l’exercice solitaire du pouvoir est que plus personne n’ose vous mettre face à la réalité et vous parler de ce qui ne va pas. Ceci conduit à prendre des décisions dans un monde de rêves et l’on risque alors de faire de grosses erreurs. Dans une certaine mesure l’attitude face à la pandémie du Covid-19 a été un peu l’illustration de cette situation. Cela n’a pas suffi à faire tomber Xi Jinping tout comme pendant le Grand bond en avant n’avait pas permis de renverser Mao. Cela reste néanmoins un autre grand danger lié à l’exercice solitaire du pouvoir.
Cela n’est pas le sujet de votre livre, mais comment évaluez-vous le divorce croissant entre le Parti et la jeunesse en Chine, et quel rôle jouera cette jeunesse dans la Chine de demain ?
* Allusion au massacre de la place Tiananmen, le 4 juin 1989, qui causa la mort de quelque 2 000 manifestants pacifiques qui demandaient davantage de démocratie en Chine, froidement abattus par l’armée.
C’est plus compliqué qu’un simple divorce. Une partie de la jeunesse marche derrière le projet du Parti. Je le vois chez les étudiants qui sont dans l’ensemble beaucoup moins contestataires sous Xi Jinping qu’ils ne l’étaient auparavant. Nombre d’entre eux se livrent à la délation, par exemple. Une autre partie de la jeunesse se dit qu’il est inutile de se mobiliser contrairement à ce que leur demande le Parti mais se préoccupe de sa vie quotidienne sans pour autant s’opposer. Certes le phénomène de « tangping » dont j’ai parlé se développe et pourrait devenir dangereux pour le Parti dans la mesure où celui-ci a besoin de mobiliser l’ensemble de la société et bien sûr une jeunesse qui s’y refuse. Elle représente donc un frein, mais est-ce véritablement une opposition ? Ce n’est pas évident. Je pense qu’il est tôt pour parler d’une jeunesse en rupture avec le Parti. Mais pour autant, je reconnais aussi qu’en 1988-1989, je n’avais pas prévu ce qui allait se passer place Tiananmen*. Je pensais alors, comme beaucoup d’observateurs, la jeunesse complètement dépolitisée. Là il semble quand même qu’elle ne soit pas très politisée, mais on ne sait jamais. Il reste cependant que ce n’est pas ce divorce-là qui menace le plus le pouvoir.
Dernière question que l’on doit souvent vous poser, vous qui connaissez si bien ce pays : quelles sont les perspectives de la Chine pour la décennie à venir ?
* Tania Rakhmanova, avec laquelle l’auteur a réalisé la série du documentaire Les Camps, secret du pouvoir chinois, diffusé sur Arte.
Je suis comme vous, cher ami : plus on connaît ce pays et moins on est capable de prévoir ce qui s’y passe ! Il reste une chose que rappelle toujours la réalisatrice avec qui j’ai fait ce documentaire*, « au goulag on disait toujours, la dernière chose qui meurt c’est l’espoir. » Je crois que ce n’est pas seulement vrai pour le goulag, mais aussi pour la situation en Chine aujourd’hui : la dernière chose qui meurt c’est l’espoir. Ces régimes semblent extrêmement solides et extrêmement forts jusqu’au jour où ils s’effondrent. Et cela, on ne sait jamais quand cela peut arriver.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien rédacteur en chef central de l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 (l'Aube), il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi). Début 2023, il signe "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (l'Aube) puis en 2024 "Chine, l'empire des illusions" (Saint-Simon) et "Japon, l'envol vers la modernité" (l'Aube). Son dernier livre, "Taïwan, survivre libres" (éditions Nevicata, collection l'âme des peuples), est paru le 14 novembre 2025.