Entretien
Claude Meyer: « Xi Jinping a pour objectif d’établir un nouveau système international dominé par la Chine »
Xi Jinping, président de la République populaire de Chine (crédit: www.kremlin.ru)
Dans son nouveau livre La Chine de Xi Jinping, menace pour la paix et l’ordre mondial au titre à la fois percutant et explicite, Meyer décrit en termes clairs et sans ambiguïté les enjeux pour le monde de demain des ambitions de la Chine. Une problématique cruciale qu’il détaille dans une interview à Asialyst.
Ancien conseiller au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Claude Meyer a conduit une double carrière de banquier international et d’universitaire à Sciences Po. Docteur en économie, diplômé en philosophie et en études asiatiques, il a publié de nombreux ouvrages sur la Chine et le Japon. Dans son dernier livre, il décrit dans le détail la montée en puissance saisissante de la Chine sur les plans économique et militaire. Un phénomène qui ne cesse de susciter des interrogations et des craintes auprès de ses voisins. Pour l’Occident, l’ambition de Pékin de détrôner son rival américain pose un défi inédit, un « cauchemar » qui prend un relief tout particulier avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
Quelques extraits
« Ce livre aurait pu s’intituler Le ‘rêve chinois’ de Xi Jinping, cauchemar de l’Occident et menace pour l’ordre mondial. »
« La Chine accroît à marche forcée ses capacités militaires et son influence stratégique, le tout sous couvert d’ ‘ascension pacifique’ .»
« Le pouvoir chinois raisonne sur le temps long et dans le discours de Xi Jinping revient presque toujours la référence à 2049, 100e anniversaire de la RPC. Il est convaincu que la Chine aura alors atteint ses objectifs, y compris sur les plans diplomatique et sans doute militaire, pour devenir la première puissance mondiale. »
« La Chine tisse sa toile sur tous les continents dans une démarche impériale […], il semble donc plus éclairant d’utiliser d’autres qualificatifs, tels que ‘expansionniste’, ‘prédatrice’ et ‘révisionniste’. »
« La volonté de la Chine est d’instaurer à terme un nouvel ordre mondial plus conforme à ses intérêts : le ‘rêve chinois’ risque alors de devenir le cauchemar de l’Occident. La modernisation de l’outil militaire qui s’est récemment accélérée n’est pas faite pour rassurer. »
« Quelles sont les ambitions sur le plan mondial du rêve chinois de Xi Jinping ? Ce rêve en effet ne se limite pas à un dépassement quantitatif du rival américain mais sa finalité ultime est d’ordre idéologique, car il vise à instaurer un nouvel ordre planétaire, anti-occidental et sino-centré. »
« Le subtil engrenage d’une diplomatie de combat : séduire, infiltrer, manipuler, contraindre et si besoin, sanctionner. »
« Selon Xi Jinping, le moment est désormais venu pour la Chine d’écrire l’Histoire et non plus de la subir : l’ordre mondial hérité de l’Occident et les valeurs qui le sous-tendent doivent être profondément transformés. »
« Pour prétendre au statut de grande puissance, la Chine doit donc s’imposer comme puissance dominante en Asie et donc saper la suprématie stratégique des Etats-Unis dans la région, tout en évinçant le Japon comme puissance économique dominante. »
« Cette tentation hégémonique, souvent agressive, constitue une menace pour la paix en Asie-Pacifique avec deux points chauds : sa volonté de prendre le contrôle total de la mer de Chine au mépris des droits des pays riverains et surtout son désir obstiné de conquérir Taïwan, y compris par la force. »
« Taïwan fait en effet partie de la première chaîne d’îles qui lui barre l’accès au Pacifique, car constituée du nord au sud de pays alliés des Etats-Unis : Corée du Sud, Japon, Philippines et Taïwan. Faire sauter le verrou que constitue Taïwan lui permettrait de sortir de la mer de Chine et d’atteindre la deuxième chaîne d’îles, notamment Guam. »
Entretien
Le diagnostic que vous portez dans votre livre laisse présager une Chine dont les ambitions planétaires sont contrariées. Y voyez-vous un danger de radicalisation du régime ?
Claude Meyer : Xi Jinping est un animal politique à sang froid et je ne pense pas qu’il sera guidé par ses émotions, contrairement à Donald Trump. Nous observons en effet une Chine en état de faiblesse économique marquée, à la différence des États-Unis. Il existe certes des différences, mais on retrouve des éléments du Japon des années 90 : l’éclatement d’une bulle immobilière, l’endettement qui en découle, la chute des prix, l’incapacité du pouvoir à nettoyer le secteur et les problèmes de déflation.
Outre les fortes critiques déclenchées à l’époque par la politique zéro-Covid, on constate en Chine des contestations marquées dans certaines couches de la population sur des sujets variés: le chômage des jeunes, les problèmes rencontrés par les entreprises privées, ceux observés au sein de l’armée où est menée une lutte anti-corruption extrêmement brutale au plus haut niveau. Le pouvoir est contesté. Dans l’armée, il existe visiblement des problèmes majeurs, soit de corruption, soit de loyauté vis-à-vis du pouvoir, ou les deux, on ne sait pas très bien. Il me semble dès lors que l’on peut anticiper encore un durcissement, si cela est possible, du contrôle intérieur.
Sur le plan extérieur et géopolitique, Xi Jinping pourrait, par petites touches, mettre la pression sur les États-Unis au sujet de l’Asie-Pacifique et de Taïwan en particulier. Il faudra surveiller de très près ses discours à l’approche du 100e anniversaire en 2027 de la fondation de l’Armée Populaire de Libération (APL). Il a déjà dit qu’en 2027 l’armée devrait être prête au combat. Est-ce qu’il mettra de la pression supplémentaire en approchant de cette année-là ? Nous verrons.
Anticipez-vous avec le deuxième mandat de Donald Trump une nouvelle guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ?
Nul ne sait précisément ce que va décider Trump s’agissant des droits de douanes qu’il entend imposer aux importations chinoises à la suite de ses menaces brandies pendant sa campagne électorale. Il faut garder en mémoire qu’évidemment, au bout du compte, c’est le consommateur américain qui paiera. Cet élément pourrait peut-être freiner les ambitions de Donald Trump. Pour la Chine, les mesures de rétorsion existent certes, mais elles sont relativement limitées. Parmi elles, des restrictions à l’exportation vers les Etats-Unis de biens dont l’économie américaine a besoin : équipements, pièces détachées, etc., mais surtout les terres rares (gallium, germanium et autres produits de cette nature).
Il existe pour Pékin un autre levier dont on en parle peu, et cela me surprend, celui du financement par la Chine du déficit américain. Pékin détient actuellement entre 850 et 950 milliards de dollars de bons du Trésor américain après un pic de 1 300 milliards de dollars. Cela dit, je ne crois pas du tout à une utilisation de cet instrument car pour que cette arme puisse être efficace, il faudrait que les ventes de bons du Trésor américain soient massives. Cela entraînerait mécaniquement une chute assez importante de la valeur de ces titres et, de ce fait, des pertes significatives pour Pékin. Autre réaction improbable, la forte menace d’une invasion de Taïwan : Xi Jinping prendra son temps et choisira le moment optimal selon lui.
Apathie préoccupante
Voyez-vous une urgence pour l’Union Européenne à s’organiser pour résister d’un côté à une Chine conquérante et de l’autre à une Amérique protectionniste ?
L’optimisme que je développe dans mon livre relève davantage d’un volontarisme et d’un acte de foi que d’une analyse des facteurs de puissance globale et des politiques menées dans l’Union européenne. Il y a eu des progrès dans ce domaine stratégique, mais force est de constater ces derniers mois une certaine apathie de la Commission qui, pour moi, est très préoccupante. Comment ne pas évoquer ce silence assourdissant sur la Chine et les États-Unis de la présidente de la Commission, Mme von der Leyen, qui, si elle a réussi à se séparer de l’ancien commissaire Thierry Breton, ne dit rien des défis pour l’Europe posés par ces deux pays ? L’attitude actuelle de la Commission face aux insultes qui viennent d’outre-Atlantique est révélatrice. On se laisse humilier quand on voit Elon Musk répondre récemment lors d’un échange avec Thierry Breton : « Hé mon gars, si les Américains n’étaient pas venus, vous parleriez allemand ou russe aujourd’hui ! ». Tout ceci est très inquiétant. Je m’indigne de constater qu’avec le départ de Thierry Breton, on voit jusqu’à présent une nouvelle Commission extrêmement molle vis-à-vis de Washington et de Pékin. Pour les États-Unis, cela s’explique peut-être par une volonté de préserver la relation future avec Donald Trump.
Comment voyez-vous la politique que pourrait mener le président américain envers Taïwan ?
Comme il l’a laissé entendre, je ne pense pas du tout qu’il sera prêt à défendre Taïwan. Cette fameuse ambiguïté stratégique qu’observent les États-Unis sur cette question est sujette à interprétation. Son prédécesseur Joe Biden avait été assez clair lorsqu’il avait déclaré que les États-Unis défendraient Taïwan en cas d’attaque chinoise. Mais enverraient-ils des troupes au sol ? Je crois que pour Trump, la question ne se poserait même pas. Cela étant dit, en dépit de ses progrès remarquables dans le domaine militaire, la Chine ferait face à des handicaps majeurs dans une telle offensive. Son armée n’a aucune expérience récente du combat et ne possède pas tous les équipements nécessaires pour une opération aussi complexe que la prise de Taïwan. Ceci même si Pékin enregistre des avancées notables s’agissant de ses chasseurs furtifs de sixième génération. Je pense néanmoins que l’aide militaire américaine à Taïwan risque d’en prendre un coup, surtout si Elon Musk met son nez dans les dépenses militaires fédérales, avec la finesse d’analyse dont il fait preuve. Tout cela pour dire qu’à terme, l’évolution de l’histoire de Taïwan me semble compromise si Pékin devait prendre une décision sur ce sujet au cours du deuxième mandat de Trump.
Nuire à l’Occident
Selon vous, le couple Chine-Russie peut-il tenir sur le long terme ?
Oui. Bien entendu il existe des hauts et des bas dans leur relation et il m’est donc difficile d’être absolument affirmatif dans la durée. Actuellement, il me semble que l’implication de la Corée du Nord en Ukraine n’est pas faite pour faire plaisir à Pékin. En revanche, le grand projet qui, à mon avis, supplante tous les autres, reste cette volonté de Xi Jinping d’établir une « nouvelle ère » selon ses termes, c’est-à-dire un nouveau système international dont la Chine prendrait la tête. Pour cela, ce qui est de facto une alliance avec la Russie reste capitale. Le plus important pour moi demeure donc cette volonté commune de Xi Jinping et de Vladimir Poutine de dénoncer l’Occident et de tout faire pour lui nuire. Avec comme objectif pour la Chine de s’emparer progressivement des moyens de transformer à son avantage l’ordre international. J’y vois là la clé de l’action de Xi Jinping pour qu’enfin la Chine retrouve sa vraie place.
Etes-vous d’avis qu’il subsiste encore aujourd’hui un certain degré de naïveté au sein des élites, qu’elles soient françaises, européennes ou américaines, à l’égard de la Chine ?
Je pense que le virage qu’a pris la Commission européenne en 2019 à l’égard de la Chine reflète bien l’évolution des mentalités. Les élites en Europe sont désormais majoritairement beaucoup plus lucides, sans tomber dans des excès de China bashing. Mais il a fallu du temps, avec d’innombrables licenciements, des fermetures d’usines, pour y arriver. On a bien compris ce que signifient ces slogans chinois d’émergence pacifique ou de communauté de destin et personne n’y croit plus vraiment. En revanche, passer de la prise de conscience à des actions résolues risque de prendre un temps infini. Mais là nous touchons à la complexité des mécanismes du système international pour la mise en œuvre de certaines mesures.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet
Pour conclure, La Chine de Xi Jinping est un livre « cash » sur cette Chine conquérante. Arrivé au terme de l’ouvrage, il est permis de s’interroger sur ce qui pourrait arrêter une ascension qui peut paraître irrésistible. Or, en fait, elle ne l’est pas et l’auteur explique pourquoi. Une seule fausse note à regretter dans cette somme magistrale : l’idée que la démocratie ne peut pas fonctionner dans le monde chinois. Parmi les scénarios que Claude Meyer énonce pour la Chine de demain en effet, le premier, celui d’une « démocratisation en douceur », est « à exclure d’emblée car une démocratisation à l’occidentale est complètement étrangère à l’histoire et à la culture chinoise ». L’auteur reprend là – maladroitement – une thèse défendue par des « experts » autoproclamés de la Chine qui ne se sont probablement jamais rendus à Taïwan. Ce dernier exemple est en effet là pour la contredire : oui la démocratie, chérie par le peuple taïwanais dans sa très grande majorité depuis plus de deux décennies, fonctionne bien dans cette île de 23 millions d’habitants. Au point d’en faire aujourd’hui la démocratie la plus aboutie en Asie, surpassant à bien des égards celles du Japon ou de la Corée du Sud. La démocratie taïwanaise est devenue exemplaire pour l’ensemble de la région et sera pour elle une source d’inspiration. A moins d’une opération armée venue de Pékin.
P.-A. D.
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