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L’ONU accuse la Chine de possibles "crimes contre l’humanité" au Xinjiang, une "farce" selon Pékin

L'ancienne Haute-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme Michelle Bachelet, à Geneva le 19 août 2022. (Source : CNN)
L'ancienne Haute-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme Michelle Bachelet, à Geneva le 19 août 2022. (Source : CNN)
Il était attendu depuis plusieurs années. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a publié ce mercredi 31 août un rapport qui accuse la Chine de possibles « crimes contre l’humanité » au Xinjiang, en particulier contre la minorité musulmane des Ouïghours. Des accusations immédiatement qualifiées par les autorités chinoises de « farce » orchestrée par les Américains. Sans innover, cette initiative braque le projecteur onusien sur des pratiques qui, une fois de plus, placent la Chine sous un jour extrêmement négatif sur la scène internationale.
Diffusé à la dernière minute du dernier jour des quatre ans de Michelle Bachelet à son poste de haute-commissaire aux droits de l’homme, ce rapport fait l’effet d’une bombe atomique pour l’image de la Chine dans le monde, déjà passablement ternie à quelques semaines du XXe Congrès du Parti communiste à Pékin. L’ancienne présidente chilienne tient ainsi in extremis sa promesse. Car il est de notoriété publique que la Chine avait exercé de fortes pressions sur l’ONU pour empêcher la publication de ce rapport dont l’une des accusations est celle de tortures et de violences sexuelles perpétrées dans cette région au nord-ouest du pays contre les minorités musulmanes.
Le rapport évoque de possibles « crimes contre l’humanité » et fait état de « preuves crédibles » de tortures et de violences sexuelles à l’égard de la minorité ouïghoure, appelant la communauté internationale à agir d’urgence. « L’ampleur de la détention arbitraire et discriminatoire de la minorité ouïghoure et d’autres groupes à prédominance musulmane […] peut constituer des crimes internationaux, en particulier des crimes contre l’humanité, indique le rapport d’un peu moins de cinquante pages dans ses conclusions. Les allégations faisant état de pratiques récurrentes de la torture ou des mauvais traitements, notamment de traitements médicaux forcés et de mauvaises conditions de détention, sont crédibles, tout comme le sont les allégations individuelles de violences sexuelles et fondées sur le genre. »
S’il ne semble pas comporter de révélations par rapport à ce qui était déjà connu de la situation dans le Xinjiang, ce document appose le sceau de l’ONU aux accusations portées de longue date contre les autorités chinoises, un grave camouflet pour la Chine qui est l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Car le texte « met à nu les violations massives des droits fondamentaux par la Chine », a déclaré Sophie Richardson, directrice de l’ONG Human Rights Watch pour la Chine. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU « devrait utiliser ce rapport pour lancer une enquête exhaustive sur les crimes contre l’humanité du gouvernement chinois », estime-t-elle. Amnesty international exige aussi que le Conseil « mette sur pied un mécanisme indépendant international pour enquêter » sur ces crimes au Xinjiang.
« Ce rapport ouvre la voie à des actions sérieuses et tangibles des États membres, des agences de l’ONU et des entreprises, s’est réjoui Dolkun Isa, président du Congrès mondial ouïghour. L’heure de rendre des comptes sonne maintenant. » « En dépit des démentis constants du gouvernement chinois, les Nations Unies ont maintenant de façon officielle reconnu le fait que des crimes horribles prennent place » au Xinjiang », a estimé le directeur général de cette organisation, Omer Kanat.
La publication de ce rapport a, sans surprise, provoqué la colère de Pékin pour qui le document est basé sur « la désinformation et des mensonges fabriqués par les forces antichinoise », « diffame et calomnie gratuitement la Chine et s’immisce dans les affaires intérieures de la Chine », écrit l’ambassade de Chine auprès de l’ONU à Genève dans le commentaire attaché au rapport.
Pour sa part, Michelle Bachelet – souvent accusée d’être trop indulgente envers Pékin – a répondu : « Dialoguer et essayer de mieux comprendre ne veut pas dire que l’on est tolérant, que l’on détourne le regard ou que l’on ferme les yeux. Et encore moins que l’on ne peut pas parler franchement. »

Pas de mention d’un « génocide »

Le texte de l’ONU s’abstient d’utiliser le terme de « génocide ». Une accusation en revanche portée contre Pékin par le gouvernement américain. En janvier, l’Assemblée nationale française, emboîtant le pas aux parlements du Royaume-Uni, des Pays-Bas ou encore du Canada, avait-elle aussi qualifié de « génocide » le traitement des Ouïghours par la Chine.
Le Xinjiang et d’autres provinces de Chine ont été frappés pendant plusieurs décennies, et notamment de 2009 à 2014, par des attentats meurtriers attribués à des islamistes ou des séparatistes ouïghours. Depuis plusieurs années, la région fait ainsi l’objet d’une intense surveillance : caméras omniprésentes, portiques de sécurité dans les bâtiments, forces armées très visibles dans les rues, restrictions à la délivrance des passeports… Des études occidentales, fondées sur des interprétations de documents officiels, des témoignages de victimes présumées et des extrapolations statistiques, accusent Pékin d’avoir interné dans des « camps » au moins un million de personnes, majoritairement ouïghoures, d’effectuer des stérilisations et avortements « forcés », ou encore d’imposer du « travail forcé ».
La Chine dément de façon véhémente ces accusations, qualifiant ces camps de « centres de formation professionnelle » destinés à éloigner les habitants de l’extrémisme religieux, et qui seraient désormais fermés car tous les « étudiants » auraient « achevé leur formation ».
Le calendrier de la publication de ce rapport tombe au plus mal pour les autorités chinoises à moins de deux mois de la tenue du XXe Congrès du PCC. Ce dernier devrait selon toute probabilité confirmer Xi Jinping à la tête du Parti, du gouvernement et de l’armée et peut-être même lui permettre de rester président à vie. Mais selon certaines sources, Xi et ses méthodes qui rappellent celle de Mao Zedong serait aujourd’hui contesté par certains hauts dirigeants du PCC.
De fait, les démentis des autorités chinoises n’y changent rien : les témoignages nombreux de femmes et d’hommes ouïghours sur les horreurs subies de même que des liasses de documents confidentiels et officiels chinois qui ont « fuité » à l’étranger attestent tous de la réalité de cette répressions terrible menée par Pékin contre cette ethnie ainsi que d’autres telles que les Kazakhs, les Ouzbeks depuis 2015.
Le 16 novembre 2019, le New York Times avait publié un article basé sur plus de 400 pages de documents officiels chinois qui faisait la démonstration sans équivoque du fait que Xi Jinping lui-même a été le chef d’orchestre de cette répression visant les quelque 12 millions de Ouïghours. Cet article avait le premier démontré le rôle du président chinois dans cette tragédie. Il avait en effet lui-même défini les modes de fonctionnement de cette campagne implacable de même que les critères retenus pour identifier les « coupables » de volonté sécessionniste ou de sympathies pour l’islam s’exposant de la sorte à des châtiments sans pitié, dont celui de l’internement dans ces camps.
Les méthodes employées de même que les témoignages recueillis dans de nombreux pays auprès de victimes semblent bien confirmer la volonté prêtée au maître de la Chine comme de l’appareil policier et du système politique chinois d’éradiquer une culture sous tous ses aspects, que ce soit la religion, les coutumes, les modes de vie ou encore la langue. Porter la barbe ou fréquenter l’une des rares mosquées de la région peuvent valoir une arrestation immédiate et une lourde peine de prison ou d’internement dans ces camps.
Une campagne de migrations massives de Han (l’ethnie chinoise majoritaire en Chine) au Xinjiang, des stérilisations forcées semblent également attester de la volonté de Pékin de réduire la population ouïghoure ou de la noyer dans une population de plus en plus chinoise.
Les accusations de « génocide » portées contre les méthodes des autorités chinoises sont fondées sur un texte adopté en 1948 par les Nations unies dont la Chine est d’ailleurs signataire. Celui-ci définit qu’un génocide relève d’actes perpétrés « avec l’intention de détruire, en partie ou en totalité, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».
Avant le Xinjiang, le Tibet avait lui-même été, et est d’ailleurs toujours, un terrain d’expérimentation de ces mêmes méthodes par le pouvoir chinois, ceci depuis l’invasion du Pays des neiges en octobre 1950 par plus de 80 000 soldats de l’Armée populaire de libération (APL). Les accusations de viols collectifs de Tibétaines, de stérilisations forcées, de méthodes très sophistiquées de surveillance sont foison et ressemblent à l’identique à celles qui concernent le Xinjiang depuis 2015. Cette invasion militaire avait été qualifiée par la propagande chinoise de « libération pacifique » d’une région dominée par des monastères et des seigneurs décris comme étant assoiffés de sang. Cette même propagande avait expliqué que cette « libération pacifique » avait eu lieu à la demande expresse de milliers de « serfs » tibétains victimes d’un système féodal.

« Xinjiang Police files »

Michelle Bachelet s’était rendue en visite en mai dernier au Xinjiang. Mais elle avait elle-même constaté qu’elle n’avait pas pu voir ce qu’elle voulait. Sa visite controversée, première d’un Haut-Commissaire aux droits de l’homme en 17 ans, avait suscité d’intenses critiques dans la diaspora ouïghoure pour qui celle-ci a été utilisée par la Chine à des fins de propagande. En réalité, sa visite s’était déroulée quasiment à huis clos. La délégation onusienne avait dû intégrer, au nom de la situation épidémique en Chine, une stricte bulle sanitaire qui l’avait tenue à l’écart de la presse étrangère.
Mais comme pour accentuer la pression sur le groupe mené par l’ancienne présidente chilienne, un consortium de 14 médias internationaux, dont Le Monde et la BBC, avait publié le 24 mai, lendemain de l’arrivée de Michelle Bachelet à Canton, d’importants et nombreux documents accusant Pékin de cautionner « au plus haut niveau » les exactions contre la minorité musulmane turcophone. Ces « Xinjiang Police Files » avaient été remis par une source anonyme au chercheur allemand Adrian Zenz, le premier à avoir accusé en 2018 le régime chinois d’avoir interné plus d’un million de Ouïghours dans des centres de rééducation politique.
Provenant du piratage d’ordinateurs de la police locale, ces milliers de fichiers informatiques datant de 2000 à 2018 décrivent la « mise en œuvre concrète de l’appareil sécuritaire » destiné à « stabiliser » le Xinjiang, que le PCC dit menacé par les « séparatistes musulmans ». Des révélations qui tendent à prouver que la présence des « stagiaires » dans ces centres n’a rien de volontaire. Ils « mettent en pièces le vernis de la propagande chinoise », avait déclaré Adrian Zenz à la BBC.
Pour la première fois étaient publiées près de 5 000 photos d’Ouïgours fichés, âgés de 3 à 94 ans, pour beaucoup des paysans, prises au poste de police ou au centre de rééducation entre janvier et juillet 2018, à Konasheher. Parmi elles, 2 884 photos d’identité de détenus. Parmi eux, Zeytunigul Ablehet, une adolescente de 17 ans arrêtée pour avoir écouté un discours interdit, et Bilal Qasim, 16 ans, apparemment condamné pour ses liens avec d’autres prisonniers. Une femme hagarde et amaigrie du nom d’Anihan Hamit, 73 ans lors de son arrestation, est la plus âgée de la liste. Un autre cliché montre des gardiens armés de matraques en train de maîtriser un prisonnier enchaîné.
« Les fichiers internes de Konasheher contiennent les informations personnelles de 286 000 habitants du district, indiquant qu’entre 12,1 % et 12,5 % des adultes des minorités ethniques subissent en 2018 une forme d’internement, en rééducation, en détention ou en prison », explique Adrian Zenz. Ce taux de détention considérable dépasse ceux du stalinisme. « Il est 64 fois plus élevé que le taux d’emprisonnement national de la Chine », note le chercheur.
Les documents accréditent également l’idée d’une répression organisée depuis le sommet de l’État chinois. Un discours attribué au ministre de la Police Zhao Kezhi en 2018 explique que le président Xi Jinping a lui-même ordonné l’agrandissement des centres de détention. Selon Zhao, au moins 2 millions d’habitants du sud du Xinjiang seraient « gravement influencés par l’infiltration de la pensée extrémiste ». Dans un discours de 2017, Chen Quanguo, alors patron du Parti dans la région, ordonnait aux gardiens de tuer par balles ceux qui tenteraient de s’évader et de « surveiller étroitement les croyants ».
Les documents rassemblent aussi de nombreuses informations sur les centres : « Bâtis sur quatre étages, [ils] sont encadrés avec un ratio d’environ un policier pour dix détenus. » Les fichiers piratés contiennent de « nombreux documents PowerPoint [qui] détaillent les tactiques policières à employer », comme l’utilisation des menottes, la gestion des armes à feu ou la gestion des situations d’urgence. Les documents évoquent « l’équipe 119 », chargée de « nettoyer les lieux ».
Le même jour, le président chinois Xi Jinping donnait le ton : « Les questions liées aux droits de l’homme ne doivent pas être politisées, instrumentalisées ou avoir deux poids deux mesures. » Lors de cet entretien en visioconférence avec Michelle Bachelet, le chef de l’État chinois avait estimé que « chaque pays a une situation différente » qui dépend de son histoire, de sa culture et de son développement économique, et que par conséquent, chaque pays devait suivre « sa propre voie en matière de droits de l’homme, en fonction de ses conditions et des besoins de son peuple. Il n’existe pas de « pays parfait » en matière de droits de l’homme », avait ajouté le président chinois, selon des propos rapportés par CCTV et qui reprennent mot pour mot le narratif habituel des autorités chinoises sur le sujet. Le compte rendu de la télévision d’État n’avait à aucun moment évoqué le Xinjiang.
Mais sitôt la visite de Michelle Bachelet terminée, les critiques avaient fusé de toutes parts. Pour plusieurs ONG et des militants de la diaspora ouïghoure, la haute-Commissaire onusienne s’était volontairement laissé entraîner dans une opération de communication du PCC. Car, comme on pouvait s’y attendre, les médias officiels chinois ont abondamment rapporté que l’ancienne cheffe de l’État chilienne de 70 ans aurait loué les progrès de la Chine en matière de droits de l’homme.

La « mer de l’espoir »

Le Xinjiang a été le théâtre d’attentats sanglants visant des civils et commis, selon les autorités, par des « séparatistes » et des « islamistes ». Le régime chinois avait ensuite utilisé ces attentats pour justifier la campagne de répression contre les Ouïghours.
Selon la définition qu’en fait le Congrès mondial ouïghour, le Turkestan oriental, rebaptisé Région Autonome des Ouïghours du Xinjiang en 1950 après son annexion par la Chine, est situé au cœur de l’Asie sur la fameuse « Route de la Soie » antique. Il fut ainsi le carrefour d’échange commercial entre l’Orient et l’Occident pendant plus de 2000 ans. Le Turkestan oriental a été le berceau d’une brillante civilisation. Avec 1,82 million de km2 et vingt millions d’habitants, le Xinjiang est grand comme trois fois la France, mais trois fois moins peuplé.
Un peu comme le Tibet, le Xinjiang recèle des ressources naturelles indispensables au développement du dragon industriel chinois. Il fournit un tiers de la production nationale en gaz naturel. Seconde région productrice de pétrole du pays avec 27,4 millions de tonnes de brut par an, première productrice de charbon de la République populaire, la Région autonome ouïghoure concentre 40 % des réserves nationales. Le Xinjiang est également le plus grand gisement d’uranium du pays (10 000 tonnes), dans le bassin d’Ili. Il recèle aussi pas moins de 138 sortes de minerais. C’est pourquoi les experts l’appellent « la mer de l’espoir » de l’industrie pétrolière de Chine.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.