Politique
Entretien

Roger Faligot : "Le Covid-19 a déstabilisé les services secrets chinois"

Un centre d'exposition converti en hôpital à Wuhan, au pic de l'épidémie de Covid-19 au printemps 2020. (Source : News)
Un centre d'exposition converti en hôpital à Wuhan, au pic de l'épidémie de Covid-19 au printemps 2020. (Source : News)
Une nouvelle plongée dans les eaux troubles du renseignement chinois. Fondé sur une quantité incroyable de documents, interviews et sources très variées, l’ouvrage de Roger Faligot, Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19, est une édition revue et augmentée publiée le 5 janvier dernier sur la base du livre originel datant de 2008. Bourré d’anecdotes, l’ouvrage apporte au lecteur, averti ou non, un regard aiguisé sur un monde chinois encore largement méconnu, et qui pourtant n’a cessé de gagner en efficacité au point de représenter aujourd’hui un vaste réseau dont les tentacules s’étendent aux quatre coins de la planète, rivalisant avec les services de renseignement américains et russes. Le livre explique par le menu la révolution du renseignement chinois depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012 et dévoile les ambitions de Pékin dans les guerres secrètes entre grandes puissances, ainsi que les nouvelles technologies de répression à Hong Kong, au Tibet ou contre les Ouïghours du Xinjiang. Cette nouvelle édition offre en outre la première mise au point sur la guerre bactériologique et les aspects les plus troubles du rôle de la Chine dans la pandémie du Covid-19. Entretien avec Roger Faligot.

Entretien

Longtemps correspondant pour Intelligence Online, Roger Faligot a signé une cinquantaine d’ouvrages sur les coulisses de l’histoire moderne et sur les services secrets de renseignement, se consacrant en particulier aux affaires asiatiques. Son dernier ouvrage Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19, paru aux éditions Chronos au début de cette année, fourmille d’informations et de révélations sur ce monde chinois du renseignements édifiants sur cette pieuvre chinoise qui étend ses tentacules aux quatre coins du monde. En 745 pages, l’auteur nous explique comment la Chine entend devenir une superpuissance en s’appuyant sur des services secrets actifs dans tous les domaines : la sécurité d’Etat (Guoanbu), « l’infoguerre », l’intelligence économique, la guerre éclaire dans le cyberespace.

Le journaliste et écrivain Roget Faligot. (Copyright : Roger Faligot)
Le journaliste et écrivain Roget Faligot. (Copyright : Roger Faligot)
Saura-t-on un jour l’origine du Covid-19 ?
Roger Faligot : Je suis convaincu que oui. Il y a plusieurs scénarios possibles. L’un d’entre eux serait un changement de régime ou une restructuration profonde au sein de l’appareil politique chinois. Après tout, on a eu l’exemple du massacre de Tiananmen en 1989. On savait ce qui s’était passé, on a vu tous les bouleversements, mais il a fallu un bon bout de temps avant que l’on n’obtienne les comptes rendus exacts du bureau politique du Parti communiste dans lesquels on a vu le rôle central joué par les uns et les autres. Donc dans un cas comme celui-là, c’est parce qu’il y a eu un changement et qu’il y a eu des documents qui ont fuité que l’on a finalement su ce qui s’était passé. De même, de nombreuses informations – révélées dans mon livre – sur la bataille entre brigades de l’APL [l’Armée populaire de libération, NDLR] pro- et anti-étudiants en juin 1989 me sont parvenues grâce à des sources russes parce qu’il y a eu l’implosion de l’URSS.
En ce qui concerne cette pandémie, à un moment ou à un autre, on finira par connaître le fonctionnement de ces recherches établies dans le cadre de la coopération scientifique entre les Chinois et les Français autour de ce fameux laboratoire P4 de Wuhan et même avec les Américains avant 2016. Aujourd’hui, c’est compliqué dans la mesure ou un certain nombre de savants, de chercheurs et de médecins chinois qui en savent très long sur ce sujet ont disparu. Nous nous retrouvons dans la configuration qui était celle de l’Union soviétique où l’on a fini par savoir assez précisément quel était l’enjeu de la recherche à la fois civile et militaire s’agissant des appareils secrets des recherches médicales et autres. Là, nous avons différents scénarios pour la pandémie actuelle. Évidemment, on ne saura pas ce qui s’est passé dans l’avenir immédiat. Surtout sur la façon dont, dès l’automne 2019 et même un peu avant, la direction chinoise savait qu’elle se trouvait dans une situation très complexe sinon désespérée. Voici d’ailleurs pourquoi elle a cherché à cacher et tous les moyens ont été bons pour essayer de jeter un écran de fumée, y compris dans les grandes instances internationales comme l’OMS. Même aujourd’hui, ces dernières ne comprennent pas vraiment ce qui se passe avec ce virus. Pour ma part, j’ai des sources qui me disent : « Si, si, on a des informations extrêmement précises sur la façon dont, au moins géographiquement, on peut déterminer que c’est bien à Wuhan que tout a commencé et que c’est bien à cause de mauvaises manipulations de laboratoire. » Bien sûr, il faut être prudent.
On connaît bien la genèse qui a précédé l’exposition des cas de contaminations à Wuhan. Cette chronologie est même antérieure au Covid-19. Elle va de pair avec des décisions qui furent prises au niveau politique et militaire de développer des recherches dans un but militaire. C’est la raison pour laquelle, dans mon livre, j’ai tenu à faire un descriptif assez précis de l’histoire de la machine de guerre bactériologique, épaulée de 1949 à 1965 par l’URSS. Dans la période récente, il faut remonter au SRAS en 2003. Il y a un moment, les chercheurs chinois se sont dit qu’avec le SRAS, il serait peut-être possible de développer un vaccin avec les opportunités scientifiques et commerciales qui en découlent ainsi que les enseignements qui pouvaient en être tirés dans le but de trouver les méthodes pour s’en prémunir et, naturellement, pour se protéger. Mais finalement, tout a été abandonné car ce n’était pas intéressant sur le plan économique ni non plus sur le plan militaire. Il n’y avait pas matière à réaliser des armes biologiques. Il reste que nous pouvons nous poser la question de savoir ce qui s’était réellement passé déjà à cette époque. Je vais beaucoup plus loin dans ce livre car on peut remonter vers d’autres pandémies et épidémies antérieures, que ce soit en Chine ou ailleurs.
Quelles sont les répercussions de la défection en 2021 de Dong Jingwei, le n°2 du ministère de la Sécurité de l’État (Guoanbu), la principale agence chinoise de renseignement non militaire ?
Je reste prudent sur cette défection parce qu’il peut s’agir d’une opération de désinformation comme pendant de guerre froide entre les Soviétiques et les Américains dans les années 1960 et 70. Se produisaient alors des défections annoncées puis avérées de tels ou tel transfuges. Mais aussi des missions de faux transfuges chargés de désorienter le camp dans lequel ils avaient fait défection. Dans le cas précis de Dong Jingwei, plus profondément cela pose un vrai problème car les Américains et d’autre services, notamment du côté de Taïwan et du Japon, indiquent qu’il est peut-être parti avec des dossiers. Il est patent qu’il existe des contradictions à l’intérieur des dispositifs de renseignement chinois. Des conflits internes comme on l’a vu avec la mise au placard de Geng Huichang, le chef du Guoanbu, en 2016. Il y a des purges, mais plus politiques que scientifiques. Je veux parler de celles menées par Xi Jinping depuis, en gros, 2012, avec par exemple celles suscitée par l’affaire Bo Xilai et le limogeage du coordinateur de la communauté sécuritaire, n°3 du Parti, Zhou Yongkang. Il est clair aujourd’hui que l’appareil sécuritaire a été profondément remanié, sous le contrôle de la Commission centrale de discipline du Parti dont le chef a d’ailleurs été mis à l’écart récemment. Cela montre qu’il y a donc eu de graves problèmes. Je ne dis pas que cela ressemble à la Révolution culturelle, mais il reste que pour certains services, il y a des restructurations bien réelles et cela pose un problème. De surcroît, on ne le dit jamais, mais on doit signaler que le Covid-19 a déstabilisé les services de renseignement. Et pas seulement en Chine. On parle de plusieurs centaines de personnes qui ont disparu ou qui sont mortes. Il serait intéressant de savoir dans quelles conditions Sun Lijun, vice-ministre de la Sécurité publique [Gonganbu, principale autorité policière en Chine, NDLR] et responsable du premier département du Gonganbu – qui s’occupe de récupérer des Chinois en fuite à l’étranger –, a été limogé et condamné en avril 2020 pour corruption et mauvaise gestion dans la crise du Covid-19.
Dans le cas de Dong Jingwei, qui nous occupe, il s’agit d’un responsable sécuritaire qui aurait quitté la Chine pour les États-Unis et l’on dit qu’il a emporté avec lui des tas de documents – sans doute des clefs USB. Or il était le numéro deux, responsable du contre-espionnage et de la sécurisation des opérations extérieures. Il a rang de vice-ministre de la sécurité d’État. Ce sont ces dossiers qui intéressent les Américains, bien sûr. Depuis cinq ou six ans existait une atmosphère de guerre froide avec des problèmes d’infiltration croisée des services chinois et américain. La défection de ce responsable est intervenue après une succession de limogeages de responsables du contre-espionnage à l’intérieur de la sécurité d’État chinoise qui ont permis d’avoir une vision assez panoramique sur nombre d’opérations visant notamment l’Occident et en particulier les États-Unis (sans oublier une affaire importante d’infiltration chinoise au sein de la DGSE en France). Dong Jingwei possède sans doute une connaissance profonde de toute la problématique entourant le Covid-19, que ce soit au niveau du renseignement scientifique mais aussi, et j’insiste là-dessus, dans le domaine du pillage scientifique et même pharmaceutique. C’est intéressant car tout ceci remonte à bien avant l’explosion du Covid-19, grâce à des opérations des services de renseignement chinois conduites soit par des actes de cyberguerre soit par l’infiltration humaine et le recrutement de scientifiques. Il y a en outre des objectifs économiques, mais aussi et surtout des applications dans le domaine militaire qui intéressent le Guoanbu et le renseignement militaire (rebaptisé Qingbaoju en 2016). Je veux parler du renseignement militaire qui opère en binôme avec l’Académie médicale, scientifique et militaire de l’Armée populaire de libération. Celle-ci dépend du Département logistique de l’APL. Or, il se trouve qu’en 2016 quand Xi Jinping et son équipe dirigeante ont reformaté l’APL, le QG de ce département a été localisé à Wuhan !
Ce genre de défection n’est pas une première. Il rappelle celle de Yu Zhensan, passé du Guoanbu à la CIA en 1982, à l’origine de de la détection de la taupe qu’était le diplomate breton Bernard Boursicot, affaire sur laquelle j’apporte des éléments nouveaux dans mes deux livres : Les tribulations des Bretons en Chine et Les services secrets chinois.
Quel avenir pour les réseaux d’influence chinois ?
Ces derniers temps, ils ont beaucoup prospéré, mais en même temps, on note des conflits entre ces divers réseaux chinois. On assiste au déclin et à la disparition des anciens réseaux mis en place par des sino-béats à l’époque maoïste et post-maoïste. Voire même, des personnalités qui effectuent leurs derniers tours de piste comme Jean-Pierre Raffarin. Pour en trouver de ce calibre-là et en faire des agents d’influence, il faut de gros moyens ! D’autant plus qu’il existe aujourd’hui, en France, une plus grande prise de conscience de nos services de sécurité à ce sujet. Alors que jusqu’ici, le contre-espionnage avait beau accumuler des dossiers importants sur tel ou tel, il n’obtenait pas le feu vert des politiques pour agir. Il y avait eu le cas d’un ancien candidat à la présidence, qui joue aujourd’hui les éminences grises dans les présidentielles de 2022, et qui à l’époque avait le soutien de Pékin, sans que la DST ne puisse au moins réaliser une mise en garde.
Quant à la puissance de ces réseaux chinois, par exemple sous tutelle du Département du travail de Front uni du PCC, on en découvre l’ampleur dans le dossier de l’IRSEM. Par contraste, en Australie, au Canada, et même en Grande-Bretagne avec l’affaire Christine Ching Kui Lee, à la mi-janvier contre qui le MI5 a mis en garde les députés britanniques, on voit que les autorités de ces pays sont très prudentes à l’égard des réseaux d’influence (et d’espionnage). Les Canadiens, cela fait longtemps qu’ils font ce travail, comme je le détaille dans mon livre suite à une enquête sur le terrain. Ils ont ainsi réduit les marges de manœuvres de ces réseaux d’influence (y compris de certaines mafias venues de Hong Kong). Ceci alors qu’ils ont chez eux de très importantes communautés chinoises. Ils ont également beaucoup travaillé sur le rôle plus qu’ambigu de certains Instituts Confucius. C’est aussi vrai pour les centres d’arts martiaux, dont on a vu, par exemple en Bretagne, comment les services de Pékin ont phagocyté dans ce domaine les réseaux pro-Taïwan.
Si l’on veut établir une comparaison évidemment toute relative : les services de sécurité qui surveillent certaines mosquées dont les imams fondamentalistes encouragent de façon subliminale le djihad, peuvent aussi – et ils ont commencé à le faire – étudier ce qui se passe dans certains établissements d’enseignement, secondaires ou supérieurs où s’activent des réseaux d’influence chinois qui, ne l’oublions pas, dépendent directement de la propagande du Parti ou des services spéciaux. Dans ce but, des experts des services français sont de plus en plus nombreux à être formés, à parler et lire le chinois, à décortiquer les moyens opérationnels mis en œuvre par Pékin dans toute l’Europe – et ailleurs.
Assiste-t-on en Occident à une prise de conscience des dangers que représente la Chine de Xi Jinping ?
Oui assurément. Singulièrement, on peut presque dire merci au Covid-19 ! Il a contribué à précipiter dans le sens chimique et dans le sens du timing un certain nombre de contradictions qui étaient déjà latentes. Cela a permis de mieux comprendre ce système de copie et de pillage industriel. Dans le domaine pharmaceutique, c’est particulièrement évident. J’ai étudié dans le livre une cyber-attaque menée par le Guoanbu contre AstraZeneca pour essayer de se procurer des documents sur les vaccins avant même que la pandémie ne soit officiellement déclarée.
Considérons aussi toute la « diplomatie du masque » menée par la Chine ! On pourrait en parler des heures. Approfondissons l’enquête et l’on voit apparaître l’utilisation des Ouïghours. Et voilà que l’on découvre, après enquête, qu’il existait cinq ou six usines de production de masques au Xinjiang en 2020. Puis, l’année suivante, il n’y en avait pas moins de 51 qui faisaient travailler des Ouïghours (« libres » ou prisonniers de camps). Or on voit bien aussi comment les autorités chinoises ont utilisé ces masques pour vanter l’aide de la Chine aux pays en voie de développement, en Afrique ou ailleurs. Même chose pour les vaccins et d’autres produits. Tout cela au nom de « la grande amitié entre les peuples ». Cette idée, au départ soviétique, avait ensuite été récupérée par la Chine, mais avec un côté plus mondain. Car là, ce n’était pas le couteau entre les dents des années 1930, mais avec un sourire. Le Covid-19 a aussi été utilisé par l’appareil chinois pour accélérer la répression, que ce soit à Hong Kong ou ailleurs. Je veux parler de la lutte contre toutes les formes de dissidence qui s’est intensifiée. Tout ceci a coïncidé avec une prise de conscience en Occident de tragédies comme celle des Ouïghours. Par capillarité ou aussi par effet ricochet, il y a aussi eu la situation avec Taïwan. Donc petit à petit, on a assisté dans la zone Asie-Pacifique à un retournement inattendu dans des pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande. Les propos très antichinois de Donald Trump avaient freiné ce phénomène. Mais d’une certaine façon, les choses se rééquilibrent aujourd’hui. En tous cas, j’ai le sentiment qu’actuellement, aussi bien en France qu’ailleurs, il existe une vraie prise de conscience de ce qui se passe avec l’actuelle Chine de Xi Jinping – même si l’on entrevoit des conflits internes qui commencent à sourdre au sein du Parti. Mais l’un des problèmes qui, pour moi, est essentiel est de favoriser le découplage des Chinois avec les Russes en envisageant des rapports apaisés de l’Europe avec Moscou. Si on pousse les Russes totalement dans les bras des Chinois, on se tire des balles dans le pied.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

Extraits

Voici quelques passages marquants du livre de Roger Faligot, Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19, Nouveau Monde, 2022.

– Wang Huning, le Machiavel chinois soutenu par les services (pp. 368-369)

« Ce thème du « rêve chinois » a été conçu par l’un des principaux conseillers du président, de grande influence aussi bien dans les domaines de la philosophie politique que de la stratégie sécuritaire. Il a pour nom Wang Huning et possède la particularité unique d’avoir servi trois présidents et chefs du parti successifs – Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping – échappant aux conséquences brutales des batailles de clans et purges récurrentes.

« Le rôle de Wang Huning est d’autant plus remarquables qu’il a forgé, avec quelques autres sécurocrates, le concept de « sécurité totale ». Le 15 avril 2014, Xi Jinping, au cours d’une réunion du Comité central a défini cette conception nouvelle : « Nous devons adhérer au concept de sécurité totale. Envisager la sécurité du peuple, tel est notre but ; une sécurité économique comme fondement ; des sécurités militaires, culturelles, sociétales comme garants ; avec la promotion de la sécurité nationale aux caractéristiques chinoises. »

« Xi Jinping détaille le concept de sécurité nationale totale, qui s’appuie sur « cinq éléments » et « cinq relations ». Notons ces cinq éléments : le but fondamental : la sécurité politique ; le fondement ; la sécurité économique ; les garanties ; la sécurité internationale. Quant aux cinq relations, elles relient sécurité intérieure et extérieure ; sécurité nationale et sécurité des citoyens chinois ; la sécurité traditionnelle et non traditionnelle ; les questions de développement et les problèmes de sécurité ; la sécurité personnelle et la sécurité collective.
C’est en s’appuyant sur les cinq piliers sécuritaires que le système aurait dû parfaitement fonctionner : le système de sécurité publique (Gaonganbu), l’Armée populaire de libération, les polices armées populaires et le système politico-légal.

Cependant aussi puissante qu’elle se croyait, l’élite communiste a aussi été désemparée que le peuple lorsque le « rêve chinois » de « sécurité totale » s’est transformé en cauchemar au second trimestre 2019. Quant un virus nourri au sein du monde chinois a commencé à se propager et à le déstabiliser, lui, puis la totalité de la planète Terre. Et cela ni Wang Hunin, le Machiavel de Shanghai, ni Xi Jinping, ni les stratèges du PCC, aux premières loges dans le services secrets, n’ont pu le prévoir.

– Le petit-fils de mao, agent secret (pp. 645-648)

« Le renseignement militaire chinois aura même réussi cette performance d’infiltrer des agents secrets ouïghours à l’intérieur du petit groupe islamiste du Xinjiang qui est entraîné par Oussama Ben Laden et al-Qaïda. Avec ce paradoxe que certains d’entre eux seront tués quand ils ne seront pas capturés par les Américains et internés à la base de Guantanamo, à Cuba, comme « terroristes islamistes »… Tandis que les communistes de l’ISAF – la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan depuis le début 2002 -, qui effectuent la chasse aux membres d’al-Qaïda, ils retrouvent régulièrement dans leurs caves des armes de fabrication chinoise. Et que l’un des hélicoptères de l’ISAF a été abattu, en mai 2007, grâce au nouveau lance-missiles antiaérien portable HN5 – pour Hong Ying : « oiseau de mer » – que les Chinois ont fait parvenir aux talibans ainsi qu’à la résistance irakienne chiite, via l’Iran.

Toutefois les Chinois font toujours rougeoyer deux fers au feu : en juin 2006, le président Hamid Karzaï gagne Pékin et fait une conférence, au cours de laquelle il implore les Chinois d’intensifier la lutte commune contre le terrorisme. Où profère-t-il ce beau discours ? À l’Institut chinois des relations internationales contemporaines. Le professeur Li wei, conseiller du Guoanbu en matière de terrorisme, ne peut qu’approuver. À condition d’oublier que ce sont les Chinois, encore plus que les Américains, qui ont équipé et aidé islamistes et talibans à devenir la force qu’ils sont aujourd’hui. Et qu’ils comptent jour un rôle dans les négociations éventuelles avec ces mêmes talibans qu’à partir des années 2010 ils avaient estimé avec raison capables de reprendre le pouvoir.

À l’heure du retrait américain, les Chinois espèrent encore jouer un rôle important une fois les talibans de retour au pouvoir. Selon nos informations, avant l’offensive foudroyante et victorieuse des talibans à l’été 2021, le Guoanbu échangeait des informations aussi bien avec le renseignement taliban (fédéré de régions militaires) qu’avec celui du gouvernement de Kaboul. À ce titre, ils soutenaient les opérations contre les Américains mais aussi contre Daech et al-Qaïda.

– Dong Jingwei et la trahison du magicien Gu

« Le chef du contre-espionnage chinois Dong Jingwei a fait défection chez les Américains, emportant avec lui les secrets, de l’origine du Covid-19, de la cyberguerre, des taupes au sein des services secrets occidentaux et de la mise au pas des Ouïghours et des Hongkongais. » telle est en substance, la retentissante information diffusée en juin 2021 sur plusieurs réseaux sociaux spécialisés dans la politique chinoise.

Simple rumeur ? S’agit-il d’une énième manipulation au cœur de la guerre psychologique que se livrent les États-Unis et leurs alliés et la Chine, sur fond de rivalités économiques et du contrôle des communications mondiales dont la polémique concernant Huawei et la 5G est autre avatar ?

Pour répondre, il faut préciser qui est ce Dong Jingwei, officiellement vice-ministre de la Sécurité d’État (Guoanbu), que nous avons croisé dans ce livre. Les articles et communiqués affichant des points de vue irréconciliables sur cette affaire soulignent la bataille que se livrent désormais les services de renseignement chinois autour de la pandémie du Covid-19, le « virus chinois ».

Je n’ai pas attendu la crise actuelle pour évoquer Dong Jingwei alors que personne n’en parlait à la fin des années 1990, pour évoquer son rôle comme directeur du département régional du Guoanbu (guoanting), dans la province du Hebei où Li Zhanshu, l’actuel bras droit politique de Xi Jinping, était alors le chef du PCC. Dix ans plus tard, il s’est illustré en démantelant un réseau d’espionnage japonais. Ainsi, le 20 septembre 2010, la division du Guoanbu à Shijiazhuang, dans la province du Hebei, procédait à l’arrestation de quatre employés japonais de Fujita Corporation accusés d’avoir filmé avec une caméra vidéo une zone militaire interdite, Dong Jingwei déclarant qu’ils étaient surveillés depuis longtemps comme agents du contre-espionnage japonais.

Naturellement, Dong s’illustrait dans diverses autres opérations comme la lutte contre le groupe Falungong avec le bureau 610.

Né dans le comté de Zhao (province du Hebei), le 18 novembre 1963, sous le signe du Chat, il n’appartient pas à la caste des « princes rouges » dont les parents ont été compagnons d’armes de Mao. De modeste extraction, il a épousé une infirmière (récemment détachée au département de l’environnement) qui lui a donné une fille née en 1989.

D’abord employé de la Banque populaire, Dong est devenu le protégé de Li Zhanshu, dont le père était directeur de la branche régionale de cette banque, puis il s’est retrouvé bombardé dans les services de renseignement, le Guoanbu du Hebei.

Selon Radio Free Asia, à l’époque, Dong aurait été chargé de superviser la formation des gardes du corps du président – qui incombe normalement au bureau de la sécurité centrale dirigé par Wang Shaojun, un autre membre du « groupe du Hebei » qu’affectionne Xi Jinping.

Plusieurs sources aux États-Unis et à Taïwan assurent que Dong serait monté dans un avion à Hong Kong pour la Californie le 10 février 2021, en compagnie de sa fille. Il y aurait aussi été pris en charge, grâce à un officier qu’il connaissait, par la Defense Intelligence Agency (DIA), le renseignement militaire dirigé depuis octobre 2020 par le lieutenant général Scott D. Berrier. Ceci étant, dans un cas pareil, pour son débriefing, sa mise à l’abri, il aurait été également interrogé à terme par la CIA.

Impossible de confirmer qu’au sommet d’Anchorage (en Alaska) où les Américains ont rencontré en mars 2021 une délégation chinoise, dirigée par le patron de la Commission centrale des affaires étrangères, Yang Jiechi, celle-ci aurait demandé à ce que les États-Unis renvoient Dong dans son pays. Requête à laquelle son homologue Antony Blinken aurait opposé une fin de non-recevoir.

Dans les semaines qui ont suivi, sans mentionner cette affaire épineuse, le gouvernement chinois a tenté de démontrer que le vice-ministre du Guoanbu est toujours en Chine et bien actif.

Pendant ce temps, le 21 juin 2021 aux États-Unis, un responsable du FBI laisse entendre que le bureau ne détient pas le camarade Dong. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas aux États-Unis ou ailleurs sous protection de services alliés, d’autant que c’est la DIA (Defense Intelligence Agency) qui a été à plusieurs reprises citée comme ayant réceptionné le transfuge.

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.