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Birmanie : la junte fermement soutenue par les généraux thaïlandais

Le général birman Min Aung Hlaing reçu par le Premier ministre thaïlandais Prayuth Cha-ocha à la Maison du gouvernement à Bangkok, le 3 septembre 2019. (Source : Southeast Asia Globe)
Le général birman Min Aung Hlaing reçu par le Premier ministre thaïlandais Prayuth Cha-ocha à la Maison du gouvernement à Bangkok, le 3 septembre 2019. (Source : Southeast Asia Globe)
Unités de l’armée thaïlandaise déployées à la frontière birmane, coup de mains entre putschistes contre les mouvements pro-démocratie, arrestation d’opposants réfugiés… Le soutien politique des généraux thaïlandais à leurs homologues en Birmanie est multiforme. Cette solidarité est aussi financière : les deux juntes sont partenaires d’un consortium aux Bermudes mis en place par le groupe pétrolier français Total en partenariat avec les Américains Unocal puis Chevron.
Cent jours après le coup d’État du 1er février en Birmanie, la répression a fait 800 morts recensés. Les blessés, prisonniers et disparus dépassent la dizaine de milliers. Paralysé, le pays est au bord d’une guerre civile généralisée, où la quasi-totalité des 54 millions d’habitants est unie comme jamais contre l’armée. Quant aux généraux putschistes, ils bénéficient du soutien indéfectible et multiforme des généraux thaïlandais.
L’actuel Premier ministre thaïlandais, le général Prayuth Chan Ocha, est lui-même arrivé au pouvoir en 2014, à la tête d’un coup d’État militaire. La répression qu’il a supervisée au milieu des années 2010 contre ses opposants démocrates comporte des assassinats d’intellectuels réfugiés au Laos*, dont les cadavres mutilés ont été repêchés dans le Mékong. Au Cambodge, des réfugiés thaïs ont disparu après avoir été enlevés en pleine rue à Phnom Penh. D’autres opposants thaïlandais ont réussi à échapper aux sbires du général Prayuth et ont souvent obtenu l’asile politique, notamment en France. Les chancelleries occidentales ont élevé des protestations auprès du gouvernement thaïlandais. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU avait conclu à l’implication des services secrets militaires de Bangkok.
selon des analystes militaires cités par la Nikkei Asia Review, depuis le putsch du 1er février, de nombreuses unités de l’armée thaïlandaise ont été déployées, de la manière la plus avantageuse possible pour leurs « frères d’armes » birmans sur leurs 2 400 km de frontière commune.
Le général Prayuth est lui-même confronté depuis 2014 à de fortes contestations démocratiques. Les militants, nombreux dans les villes, sont toujours actifs. Sept ans avant leurs camarades birmans, leur emblème est déjà les 3 doigts levés. Autant de mouvements pro-démocratie soutenus par la « Milk Tea Alliance », ce réseau de solidarité entre les jeunesses asiatiques en lutte contre l’autoritarisme. En cas de chute de la junte birmane, le régime de Prayuth redoute à l’évidence une contagion en Thaïlande.

Répression conjointe birmano-thaïlandaise

Du nord à l’extrême sud du royaume, les arrestations et expulsions de birmans réfugiés en Thaïlande se multiplient, le plus souvent sans témoin. Leur présence active n’a cependant pas empêché l’embarquement de centaines de Birmans raflés à Rangoun le 30 avril et embarqués manu militari dans des barges de la marine birmane.
Par un heureux concours de circonstance, en pleine ville de Chiang Mai, l’interpellation, le 9 mai, de 3 journalistes connus de la DVB (Democratic Voice of Burma, un des médias libres les plus professionnels) et de deux résistants birmans recherchés par la junte, n’est pas passée inaperçue. Des protestations relayées mondialement sur nombre de réseaux sociaux, dont Facebook, dans l’heure suivant l’arrestation, ont évité le pire. Les journalistes et leurs amis seront dans une semaine entendus par un tribunal pour violation des lois sur l’immigration. Leur remise immédiate aux « amis » militaires birmans a échoué. Mais combien d’autres expulsions expéditives ont – ou vont – « réussir » ?
Le développement d’un intense transit transfrontalier – pas toujours licite – au cours de ces dernières années a renforcé les liens de connivence entre officiers de tous rangs des deux armées. Au sommet, les généraux Minh Aung Hlaing et Prayuth ont été simultanément commandants en chef de leurs armées respectives. Devenu Premier ministre, Prayuth fait décorer en 2018 son ami Minh Aung Hlaing par le Roi de Thaïlande de la « Grand-Croix de chevalier de l’ordre le plus exalté de l’Éléphant blanc », « en l’honneur du soutien qu’il a toujours montré en faveur de l’armée thaïlandaise ».
La cérémonie s’est déroulée au palais royal de Bangkok, moins d’un an après que Minh Aung Hlaing, commandant en chef de l’armée birmane, eut piloté le nettoyage ethnique des Rohingyas, assorti, selon l’ONU, de crimes contre l’humanité.

Le gazoduc birmano-bermudien

C’est un cas unique dans les annales de l’industrie des hydrocarbures. Une structure d’ingénierie technico-financière sophistiquée a été créée en 1994 aux Bermudes afin de minimiser divers revenus et taxes dus aux États concernés, la Birmanie et la Thaïlande. Elle a fonctionné durant trente ans au profit de ses quatre fondateurs, dans une opacité sans faille, sans bruit médiatique, dans une remarquable stabilité d’actionnariat et de pratiques illicites.
Le 4 mai, paraît à la Une du journal Le Monde sur 4 colonnes « Les millions de Total à la junte birmane ».
Grâce à l’action déterminée d’anonymes résistants birmans – dont certains y ont laissé la vie -, des dizaines de milliers de documents confidentiels et classifiés concernant les structures financières mises en place par Total aux Bermudes (détenteur de 31 % du capital) avec le plein accord de ses trois associés : la compagnie américaine UNOCAL (rachetée ultérieurement par l’américaine Chevron – 28 %), la junte birmane via la structure ad hoc MOGE (Myanmar Oil and Gas Enterprise – 15 %) et, appartenant à l’État thaïlandais, la PTT-EP (Petroleum Authority of Thailand – Exploration Production – 26 %).
Le Monde, appuyé sur les documents que sa rédaction a consultés, explique comment la « bande des Quatre » co-actionnaires du consortium bermudien MGTC (Moatama Gas transport Co) se partage, depuis 30 ans, au pro rata de leurs participation, et de manière discrétionnaire, des centaines de millions de dollars par an.
Depuis longtemps, Total, Chevron et la MOGE sont désignés comme principaux financeurs des généraux birmans. La preuve factuelle en est apportée par Le Monde. Difficile d’imaginer que Prayuth et son clan de galonnés se soit montrés beaucoup plus soucieux des intérêts des contribuables thaïs que son ami Min Aung Hlaing de celui des Birmans. Quant à Total et Unocal/Chevron, pas sûr que leurs actionnaires aient bénéficié de l’intégralité des gains bermudiens.

Bermudes : l’aveu de Total

Dix jours après la parution du Monde, qui met gravement en cause la probité de Total pour ses activités bermudo-birmanes, le groupe pétrolier n’a toujours pas annoncé le dépôt d’une plainte en diffamation, seule démarche de nature à préserver son image. Une image, que la direction prend pourtant grand soin – à 2 semaines de l’assemblé générale des actionnaires – de peaufiner, campagnes de « greenwashing » à l’appui.
Des juristes spécialisés consultés par Asialyst considèrent que la seule annonce d’un dépôt de plainte pourrait provoquer une nouvelle avalanche contre Total et ses 3 associés. Aucun membre de la « bande des Quatre » ne souhaite la parution en fac-similé de preuves documentaires incontestables sans lesquelles, ni la direction du Monde, ni celle d’aucun grand média n’aurait publié le 4 mai.
Selon un expert suisse des paradis fiscaux, au fait des mésaventures birmano-bermudiennes de Total, consulté par Asialyst à ce sujet, « le Quatre-quarts birmano-bermudien » pourrait être le détonateur faisant jaillir un flot de « Bermuda Leaks », ou de « Bermuda Papers ».
Selon ce même expert, pour des raisons complexes, les Bermudes ont, jusqu’à présent, échappé aux limitations qui commencent à toucher nombre de paradis fiscaux. C’est ainsi que lorsque la pression exercée par l’extra-territorialité du fisc américain a commencé à se faire durement sentir en Suisse, nombre de cabinets d’avocats d’affaires connus sur la place de Genève ont ouvert des antennes aux Bermudes. Certains maîtres du barreau s’y sont même installés.
Les Bermudes, moins connues que les Îles Vierges britanniques, ne sont plus à l’abri d’un tsunami. Cet archipel aux eaux turquoises restera-t-il longtemps encore l’unique paradis des « captives » ? C’est le nom de ces structures financières qui ont notamment pour vocation affichée l’auto-assurance des grands et moyens groupes industriels, financiers et commerciaux, dans des conditions fiscales inégalées sur la planète. Tous les pétroliers du monde sont propriétaires depuis des décennies de captives aux Bermudes. Ils ne sont pas les seuls.
Par Francis Christophe

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A propos de l'auteur
Francis Christophe
Ancien journaliste à l'AFP et de Bakchich, ancien enquêteur pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, de Bakchich, Christophe est journaliste indépendant. Auteur du livre "Birmanie, la dictature du Pavot" (Picquier, 1998), il est passionné par les "trous noirs de l'information". La Birmanie fut, de 1962 à 1988 le pays répondant le mieux à cette définition. Aucune information ne sortait de cette dictature militaire autarcique, archaïque, guerroyant contre ses minorités, clamant sans le désert sa marche sur la voie birmane vers le socialisme.