Politique
Analyse

Comment "l'Alliance du thé au lait" a soudé les jeunes militants pro-démocratie de Hong Kong, Taïwan et de Thaïlande

Des manifestants pro-démocratie à Bangkok, en octobre 2020.(Source : Time.com)
Des manifestants pro-démocratie à Bangkok, en octobre 2020.(Source : Time.com)
Ces derniers mois, les manifestants pro-démocratie à Hong Kong, Taïwan et en Thaïlande ont formé une alliance transationale, « l’alliance du thé au lait ». Leur objectif : se soutenir dans leurs luttes en créant un mouvement pan-asiatique pour la démocratie.
Des policiers faisant usage de canons à eau face à la foule qui se protège avec des parapluies, des milliers de personnes habillées en noir déferlant dans plusieurs lieux de la ville au même moment… Les images des manifestations pro-démocratie qui ont lieu en Thaïlande depuis plusieurs semaines ressemblent à s’y méprendre à celles qu’a connues Hong Kong pendant un an avant d’être muselées par une sévère loi de sécurité nationale.

Les deux mouvements ne font pas que se ressembler. Dans le cortège, au milieu des slogans appelant à la démission du Premier ministre thaïlandais – « Prayuth, dégage ! », « vous vous en êtes pris à la mauvaise génération »- les manifestants thaïlandais entonnent régulièrement « Gloire à Hong Kong », cet hymne officieux des activistes de l’ancienne colonie britannique. Le 1er octobre dernier, jour de la fête nationale chinoise, l’activiste thaï Bunkueanun « Francis » Paothong, la chantait ainsi à tue-tête devant l’ambassade chinoise à Bangkok. Dans le même temps, à Hong Kong, Joshua Wong, l’un des leaders du mouvement hongkongais, adressait divers tweets en soutien à ses homologues thaïlandais. Depuis plusieurs mois, une solidarité inédite s’est ainsi progressivement mise en place entre les militants en Thaïlande, à Hong Kong et à Taïwan. Derrière se trouve désormais une alliance : « l’alliance du thé au lait » (Milk Tea Alliance »).

Des ennemis divers, des revendications communes

Les trois mouvements ont pourtant des combats bien distincts. En Thaïlande, les jeunes réclament davantage de démocratie dans un pays aux mains des militaires et, fait inédit, une réforme de la monarchie. À Hong Kong, les militants protestent contre un gouvernement local pro-Pékin qui, depuis un an, multiplie des mesures de répression draconiennes. À Taïwan enfin, les activistes protestent contre l’influence chinoise.
Pourtant, les membres de l’alliance l’assurent, derrière ces combats différents se cachent des revendications communes : militer contre des gouvernements perçus comme autoritaires, lutter contre l’influence chinoise mais aussi se battre pour la liberté d’expression. « Même si les mouvements pro-démocratie en Thaïlande, à Hong Kong et à Taïwan sont différents, on partage la même douleur, celle de l’autoritarisme qui pèse sur nous. Au fond, nous avons tous la même demande : retrouver notre liberté d’expression, » explique à Asialyst Thachaporn Supparatanapinyo, activiste thaïe en échange à l’université de Taipei et porte-parole de l’Alliance taïwanaise pour la démocratie en Thaïlande. « Je soutient la « Milk Tea Alliance » parce qu’elle représente notre lutte commune contre des gouvernements autoritaires en Asie du Sud-Est, en Asie de l’Est et en Asie du Sud », abonde de la même façon Roy Ngerng, un activiste singapourien basé lui-aussi à Taipei.
« Quiconque croit en la démocratie et la liberté et est contre l’autoritarisme peut se retrouver dans cette alliance », résumait par ailleurs Joshua Wong dans une interview accordée au Time.
Le thé au lait est à l’image de leurs revendications. Il est bu dans les trois pays, mais pas de la même façon : on le consomme avec des perles de tapioca à Taïwan, chaud à Hong Kong et froid et sucré en Thaïlande. Mais au fond, les ingrédients de base restent les mêmes. Quant au choix du nom, « il vient des Thaïlandais. Ils ont un sacré talent pour utiliser l’humour comme arme pour souligner l’oppression et la propagande du gouvernement chinois, s’amuse Roy Ngerng. Ça attire l’œil, et puis cela montre bien que nous ne sommes pas agressifs. »

Une alliance née d’une bataille de « mèmes »

L’origine de cette alliance est aussi cocasse que son nom. En avril dernier, un acteur thaïlandais aime, avec son compte Twitter, une image sur laquelle Hong Kong et Taïwan apparaissent comme des pays indépendants. Immédiatement, des tonnes de tweets de comptes nationalistes chinois lui répondent, en l’insultant et attaquant le royaume. Les excuses de l’acteur ne servent à rien. La guerre virtuelle est déclarée.
De nombreux Thaïlandais réagissent en soutien à l’acteur. Ils répondent ironiquement, sans manquer de sarcasmes, aux insultes proférées sur leur pays. Des internautes, à Hong Kong et Taïwan, prennent à leur tour part à cette guerre numérique, soutenant les Thaïlandais. Les réseaux sociaux se retrouvent inondés de « mèmes », ces élément ou phénomènes repris en image et décliné en masse sur Internet. Certains commencent alors à utiliser un hashtag, #Milkteaalliance pour parler de ce front commun contre la Chine. « L’alliance du thé au lait » est née.
« Le gouvernement thaïlandais nous censure depuis des années et maintenant, des nationalistes chinois pensent pouvoir nous dire ce que nous avons le droit de penser sur Hong Kong et Taïwan ? C’est inacceptable pour quiconque défend la liberté d’expression », s’insurge l’Alliance taïwanaise pour la démocratie en Thaïlande.
Au départ, on retrouve la « Milk Tea Alliance » dans plusieurs combats contre la Chine. Ses membres se font notamment entendre en provoquant un appel au boycott du remake de Mulan par Disney, alertant sur le fait que certaines scènes ont été filmées au Xinjiang, où sont persécutés des milliers de Ouïghours. Le hashtag est aussi invoqué pour dénoncer l’exploitation chinoise du Mékong, qui prive de ressources les populations en aval du fleuve dans les pays voisins.

Un usage inédit des réseaux sociaux

Progressivement, l’alliance devient, non plus uniquement un mouvement anti-chinois mais un véritable réseau de solidarité entre les trois mouvements. Sur les réseaux sociaux, ses membres utilisent le hashtag pour communiquer, se soutenir, se partager des informations ou des conseils. C’est ainsi que les manifestants hongkongais peuvent expliquer à leurs homologues thaïlandais comment organiser des rassemblements éclairs, comment se protéger contre les canons à eau ou encore comment être sûr d’avoir toujours une longueur d’avance sur les autorités… Autant de tactiques qui permettent aujourd’hui au mouvement de durer dans le temps.
« Cette alliance permet d’exprimer notre soutien sur les réseaux sociaux, salue Roy Ngerng. Cela montre aux personnes qui militent sur le terrain qu’elles ne sont pas seules. » « Nous subissons tous la censure des médias, poursuit Thachaporn Supparatanapinyo. C’est pour cela que nous sommes si dépendants des réseaux sociaux pour partager nos informations et nous organiser pour les manifestations. »
« Pour la première fois, cette jeunesse asiatique utilise Twitter et Facebook comme des plateformes d’expression à part entière mais aussi comme des plateformes de communication les uns avec les autres, résume Bridget Welsh, spécialiste de la politique en Asie du Sud-Est, interrogée par Asialyst. Cela les renforce dans leur combat, leur donne plus de visibilité et plus d’outils pour faire pression sur leur gouvernement. »

Désormais, cette solidarité se voit et s’exprime aussi sur le terrain. Les drapeaux pour l’indépendance de Hong Kong et de Taïwan flottent au-dessus des manifestants thaïlandais tandis qu’à Taïwan et Hong Kong, les activistes apparaissent avec des pancartes #savethailand. « On peut parler pour les autres dans un environnement sécurisé », expliquait en octobre dernier Ted Hui, un activiste hongkongais, lors d’une manifestation en soutien à la Thaïlande. « On peut militer à Hong Kong pour le mouvement pro-démocratie thaïlandais sans risquer d’être poursuivi sous la loi de lèse-majesté. À l’inverse, les Thaïlandais peuvent relayer nos combats sans risquer de poursuites judiciaires… »
En cela, Taïwan jouit d’un statut privilégié. « Taïwan présente un espace democratique qui paraît plus sécurisé. Il devient le lieu d’expression physique parfait pour cette alliance », explique Roy Ngerng. De nombreuses manifestations y sont ainsi organisées, auxquelles se joignent indifféremment Thaïlandais, Hongkongais et Taïwanais.

Un usage inédit des réseaux sociaux

À terme, Roy Ngerng a un rêve : voir cette « Milk Tea Alliance » devenir le mouvement global de cette jeunesse qui se bat pour un meilleur avenir. « J’ai l’espoir que cette solidarité permette de créer un mouvement régional qui lutte contre la montée de l’autoritarisme et de l’oppression dans nos pays, dont les gouvernements sont encouragés par le soutien de la Chine, affirme-t-il. C’est l’unique façon de montrer aux autres pays que nos revendications ne sont pas que locales mais s’inscrivent dans une volonté plus globale de changer les façons de gouverner. »
« L’alliance a pris de l’ampleur ces derniers mois et est réellement devenue un symbole de résistance démocratique, se réjouit quant à elle Thachaporn Supparatanapinyo. Si elle était d’abord seulement cantonnée à Internet, cela nous a motivé à la transformer en un mouvement physique pour se créer un meilleur avenir commun. »
Par Cyrielle Cabot

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.