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Loi sécurité à Hong Kong : "Que se passe-t-il dans la tête de Carrie Lam ?"

La cheffe de l'exécutif hongkongais Carrie Lam à l'ouverture de la troisième session annuelle de la 13ème Assemblée nationale populaire à Pékin, le 22 mai 2020. (Source : Reuters)
La cheffe de l'exécutif hongkongais Carrie Lam à l'ouverture de la troisième session annuelle de la 13ème Assemblée nationale populaire à Pékin, le 22 mai 2020. (Source : Reuters)
Ce jeudi 28 mai, l’Assemblée nationale populaire à Pékin a entériné la nouvelle loi sur la sécurité nationale à Hong Kong. Le gouvernement chinois a décidé de passer en force : il n’y aura ni débat ni vote au Conseil législatif, le parlement hongkongais. Cette loi, pour beaucoup, signe la fin des libertés publiques à Hong Kong, d’une juridiction indépendante du système communiste continental et donc du principe « un pays, deux systèmes ». La cheffe de l’exécutif Carrie Lam a soutenu sans broncher la volonté de Pékin. C’est ce qu’interroge Tom Yam dans cette tribune. Il est membre de la Citizens Task Force on Land and Ressources (CTF), un groupe de professionnels hongkongais dédié à élargir et à faciliter le débat sur des questions d’actualité pressantes, comme le développement durable, l’utilisation optimale des terres disponibles et la conservation des ressources.
Alors que la cheffe de l’exécutif hongkongais réitère son soutien sans faille pour mettre en œuvre une loi sur la sécurité draconienne, imposée unilatéralement à Hong Kong, on est en droit de se demander se qui se passe dans sa tête quand elle se regarde dans la glace.
Qu’est-il donc arrivé à cette personne, qui est née, a grandi et a été éduquée en bénéficiant de la société civile hongkongaise ? Elle qui a fréquenté les écoles et les universités prisées par l’élite locale. Elle est diplômée en sociologie. C’est une catholique pratiquante sérieuse, fervente croyante dans les valeurs chrétiennes. Elle a été formée aux frais des contribuables à Cambridge, où elle a rencontré son mari, détenteur d’un passeport britannique, avec qui elle a eu deux enfants, éduqués à Cambridge, porteurs aussi de passeports britanniques. Comment peut-elle être cooptée au point de contredire toute son expérience personnelle et les valeurs qu’elle a épousées dans son environnement culturel et familial ?
N’est-il pas en effet ironique qu’elle participe activement aux actions d’un régime qui dépouille de force les valeurs et les principes estimés par la population de Hong Kong ? Des valeurs qui sont aussi inscrites dans l’esprit britannique, que son mari et ses deux enfants doivent donc apprécier en tant que citoyens de ce pays.
Peut-elle répondre et atténuer de telles contradictions ? Pourra-t-elle se réconcilier en vieillissant avec ses enfants et petits-enfants ?
Au lieu de cela, il semble qu’elle ait décidé de devenir une dirigeante de l’exécutif hongkongais nominalement seulement, et une marionnette de Pékin, travaillant entourée de ses seuls soutiens – pendant qu’elle est méprisée par une vaste majorité de la population hongkongaise. Pendant le mouvement de protestation de 2019 déclenchée par son incompétence et son arrogance à introduire une loi d’extradition malgré les manifestations pacifiques de millions de citoyens, la ville s’est alors polarisée et s’est divisée, dressant les parents contre leurs enfants, frères contre sœurs, maris contre épouses, amis contre amis et citoyens contre forces de l’ordre.
L’économie a commencé à se dégrader. Les touristes sont restés loin. Des milliers de magasins et de restaurants ont fermé. Les chambres d’hôtels sont restées vides. Hong Kong ne sera plus jamais plus jamais la même, à cause de ce qu’elle a fait, elle, toute seule.
Pourquoi ? Un salaire de 410 000 dlloars hongkongais par mois (plus de 48 000€) et un logement officiel ? Une limousine avec chauffeur ? Pour être la cheffe de l’exécutif de façade d’un grand centre financier international ? Dîner au Parlement chinois avec des officiels communistes de haut vol ? Un fauteuil de prestige pour une retraite au parlement chinois ? Ou pour quelque rôle cosmétique quelque part dans le Parti communiste chinois ?
Lorsqu’elle se regarde dans la glace, n’a-t-elle jamais caressé l’idée qu’elle aurait pu rester dans l’histoire comme une figure héroïque défendant la démocratie et se levant contre Pékin au nom du peuple de Hong Kong ? Cela aurait pu être le magnifique crescendo de décennies de service fidèle dans le gouvernement hongkongais. Elle aurait même pu être nominée pour le Prix Nobel de la paix ou devenir la personnalité de l’année en couverture du magazine Time.
Avec une pension somptueuse pour ses années au service du public, elle, son mari et ses enfants, citoyens britanniques, auraient eu une vie confortable dans un cottage anglais en contemplant pour ses vieux jours son rôle central dans l’histoire de Hong Kong.
Au lieu de cela, son incompétence, son arrogance et son inféodation totale envers Pékin ont fait d’elle ce dont la Chine a officiellement qualifié Chris Patten, le dernier gouverneur de Hong Kong : « un pécheur pour un millier d’années ». Elle ne trouvera nulle part de société démocratique réellement libérale pour accueillir le domicile de sa retraite, malgré la citoyenneté de son mari et de ses enfants. Il n’y a qu’en Chine qu’elle trouvera des bras accueillants. Et si elle s’installe là-bas, elle pourra faire l’expérience directe de la vie dans une dictature répressive.
Je me demande si cette pensée a traversé son esprit, au moment où elle quitte le miroir…
Par Tom Yam
Traduit de l’anglais par David Bartel
Ce texte a été publié intialement par le site Hong Kong Free Press le 27 mai 2020.

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A propos de l'auteur
David Bartel
Chercheur indépendant, David Bartel vit à Hong Kong depuis dix ans. Obtenue en 2017 à l'EHESS, sa thèse porte sur les Lumières chinoises du XXème siècle et leur reconfiguration contemporaine. Il s'intéresse particulièrement aux liens entre histoire, politique et langage. La cooptation des discours théoriques postmodernes et postcoloniaux - en Chine et ailleurs - par la rhétorique nationaliste, et l’effacement de la culture au nom du culturel sont au cœur de ses recherches.