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Birmanie : vers des sanctions énergiques contre les généraux ?

Le général birman Min Aung Hlaing, chef de la junte qui a renversé le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi par le coup d'État du 1er janvier 2021. (Source : Le Devoir)
Le général birman Min Aung Hlaing, chef de la junte qui a renversé le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi par le coup d'État du 1er janvier 2021. (Source : Le Devoir)
Les Occidentaux le savent. Le talon d’Achille des généraux putschistes en Birmanie est énergétique. Ils sont sous perfusion financière d’un montage complexe autour de l’exploitation d’un immense champ gazier. Le tout conçu et mis en œuvre par Total en partenariat avec Chevron. La France et les États-Unis ont donc une arme décisive entre leurs mains. Si Paris ne semble toujours pas vouloir actionner ce levier, un groupe bipartisan au Sénat à Washington a demandé à Joe Biden des sanctions là où ça fait mal pour la junte birmane.
Toutes les parties concernées par le maelstrom birman ont découvert le 28 avril, le franchissement d’une étape décisive dans la saga trentenaire des sanctions contre les juntes successivement au pouvoir en Birmanie. Une dépêche de l’agence Reuters, reprise par certains medias internationaux, annonce la suspension d’une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête des généraux putschistes du 1er février. Cette dépêche expose quelques singularités survenues la semaine dernière au Sénat des États-Unis, surprenant des analystes chevronnés consultés par Asialyst.
Depuis la prise de fonction de Donald Trump en janvier 2017 jusqu’au 28 avril 2021, aucun groupe bipartisan n’avait pu voir le jour au Sénat, tant le fossé idéologique séparant les républicains des démocrates est profond. Un tel groupe vient cependant d’être constitué aux fins déclarées de réclamer au plus haut niveau de l’administration Biden des sanctions visant explicitement la compagnie MOGE (Myanmar Oil and Gas Entreprise), la principale pompe à devises des juntes successives qui saignent la Birmanie depuis 30 ans.
L’intergroupe sénatorial chiffre à 1,1 milliard de dollars les revenus annuels en devises tirés par les généraux des exportations de gaz. Jusqu’à la semaine dernière prévalait dans l’administration américaine et les grands médias le chiffre donné par l’EITI (Exctractive Industries Transparency Initiative). Selon cette organisation internationale, financée par des États, des Organisations onusiennes et des contributeurs privés, dont Chevron et Total, Chevron aurait payé environ 50 millions de dollars entre 2014 et 2018. les chiffres donnés par le PDG de Total dans sa tribune du 4 avril sont du même ordre de grandeur.
Jusqu’à présent, ni les sénateurs, ni l’administration Biden, ni les grands médias n’ont relevé le gouffre qui sépare les revenus réels parvenant aux généraux, des versements avoués des compagnies Total et Chevron.
Désigner explicitement le conglomérat MOGE, la pompe à devises des généraux, comme cible d’une interdiction de toute transaction, constitue une menace crédible de sanctions à effets rapides. Dans l’extra-territorialité caractéristique du droit américain, un décret du président Biden visant la MOGE tarirait instantanément tous les flux financiers liés aux exportations de gaz birman.
Le groupe Total, opérateur du champ gazier offshore de Yadana, préside aussi, via une filiale basée aux Bermudes, le Moatama Gas Transport Company, le gestionnaire du gazoduc, de ses stations de compression et de ses compteurs. Il est par construction, co-architecte des complexes – et peu orthodoxes – circuits financiers connectés à la MOGE. Le partenaire Chevron n’a jamais émis d’objections connues à ces dispositifs bien rodés en 20 ans de fonctionnement.
Faire planer une menace crédible de sanctionner la MOGE, telle est l’épée de Damoclès suspendue au dessus de la tête des auteurs du coup d’État. Cela couperait leur perfusion financière vitale et remettrait en cause le maintien pur et simple en Birmanie de leurs partenaires Total et Chevron.
La composition à Washington de l’inter-groupe sénatorial réclamant des sanction contre la MOGE vient préciser la menace. En est membre le sénateur républicain de Floride, Marco Rubio. Cet anti-castriste, anti-chaviste primaire, se targue d’avoir, sous l’administration Trump, bloqué des comptes en devises de la PDVSA, la société pétrolière de l’État vénézuélien, et d’en avoir transféré le contenu à Juan Guaido, l’opposant soutenu par les États-Unis au président Nicolas Maduro. Bref, un précédent pas de nature à réconforter le général Min Aung Hlaing et sa clique.

Aucun contre-pouvoir à Paris

À Washington vient d’émerger au Sénat un contre-pouvoir aux lobby des industries extractives partisans du « business as usual » chez les généraux birmans, comme ailleurs. Rien de tel à Paris. L’influence de Total demeure, depuis des décennies, sans contre-partie allant au-delà d’ONG, de rares articles de presse ou de livres peu lus.
Un diplomate français de haut rang, appelé à exercer des fonctions couvrant l’Asie du Sud-Est, est reçu par son ministre – la scène se déroule entre la fin des années 1990 et 2015, mais ne serait, selon des sources au Quai d’Orsay, pas totalement caduque en 2021. Le ministre des Affaires étrangères, après avoir évoqué une série de dossiers concernant des point précis à suivre dans certains pays asiatiques en vient à la Birmanie. « Notre ligne dans ce pays se résume en trois mots, déclare le ministre : Total, Total, Total. »
L’influence de Total en France ne se limite pas à des entrées privilégiées aux plus hauts sommets de l’État et des ministères. Le groupe est aussi le principal pratiquant du mécénat d’entreprise en France. Qui n’est pas subventionné, peut espérer le devenir. À la rédaction du Nouvel Observateur, (devenu L’Obs) on se souvient encore avoir été privé de publicité du pétrolier pendant cinq ans après avoir publié un article sur les méthodes expéditives employées par l’armée birmane pour dégager le tracé du futur gazoduc vers la Thaïlande.
Le réseau Total vient d’occuper à Paris une position inespérée. En début d’année, Anne Hidalgo nomme à la direction des affaires internationales de la ville de Paris un ancien directeur des affaires publiques de Total : Paul-David Regnier. Sa nomination, avec un tel profil, responsable de l’image internationale d’une ville gouvernée par une majorité avec EELV, n’a suscité aucun commentaire public. Voilà qui donne aussi la mesure de l’influence de Total, et de l’omerta qui l’accompagne.
Personne à la direction de Total comme aux sommets de l’État français n’a la moindre influence sur ce que décidera – ou pas – l’administration Biden contre la MOGE. Par définition, une épée de Damoclès déstabilise dans la durée.
Par Francis Christophe

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A propos de l'auteur
Francis Christophe
Ancien journaliste à l'AFP et de Bakchich, ancien enquêteur pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, de Bakchich, Christophe est journaliste indépendant. Auteur du livre "Birmanie, la dictature du Pavot" (Picquier, 1998), il est passionné par les "trous noirs de l'information". La Birmanie fut, de 1962 à 1988 le pays répondant le mieux à cette définition. Aucune information ne sortait de cette dictature militaire autarcique, archaïque, guerroyant contre ses minorités, clamant sans le désert sa marche sur la voie birmane vers le socialisme.