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L'armée birmane, un colosse fêlé ?

Depuis le putsch du 1er février en Birmanie, des désertions en nombre indéterminé concernent de jeunes officiers. (Source : Guardian)
Depuis le putsch du 1er février en Birmanie, des désertions en nombre indéterminé concernent de jeunes officiers. (Source : Guardian)
Au grand dam de l’opposition au coup d’État du 1er février, le général Min Aung Hlaing, chef de la junte putschiste, a été invité au sommet spécial Birmanie de l’ASEAN le 24 avril prochain. Les opposants ont formé sous l’égide de l’ancienne conseillère d’État Aung San Suu Kyi, un gouvernement d’unité national qui demande à être invité de ce sommet à la place du généralissime. Le refus d’une nouvelle dictature dans le pays commence à produire de nouveaux effets : les ralliements et des désertions de jeunes officiers de la Tatmadaw, nom officiel de l’armée, ne sont plus des cas isolés. Ces fêlures, difficilement évaluables, peuvent-elles un jour disloquer le pouvoir des généraux ?
Au fil des semaines, dix depuis le coup d’État du général Minh Aung Hlaing, l’armée birmane ne se contente plus d’être la grande muette. Elle est devenue la grande inconnue, au cœur du drame de la Birmanie. Aux yeux et dans les propos de l’immense majorité de la population du pays, la puissante Tatmadaw, qui paradait en grand apparat le 27 mars dernier s’est muée depuis le 1er février en « Bon Yan Thu » (« l’ennemi commun »). Les généraux putschistes ont quasiment réussi, pour la première fois dans l’histoire du pays depuis son indépendance, à unifier le pays. Contre eux et leur instrument, l’armée. Depuis le 2 février, tous les opposant au putsch qualifient systématiquement les forces armées de « forces terroristes ».

Record mondial d’enfants soldats

Cette armée birmane présente une particularité unique au monde. Selon l’ensemble des organismes internationaux spécialisés sur les enfants soldats, il est établi que sur les quelque 350 000 hommes de la Tatmadaw, de 15 à 20 % sont des enfants soldats, recrutés sans leur consentement ni celui de leur famille. Ces chasses aux adolescents se déroulent dans les zones ethniques. Les enrôlés de force sont immédiatement mutés et enfermés dans des casernes éloignées de plusieurs centaines de kilomètres de leur lieu d’origine.
Les mêmes méthodes de rafles sont utilisées dans des zones urbaines, en particulier les banlieues bidonvilles où s’entassent des familles de migrants de l’intérieur. Le cyclone Nargis, qui fit le 2 mai 2008 officiellement 138 000 morts et disparus, surtout dans la zone rizicole du delta de l’Irrawady, permit à la Tatmadaw de faire le plein d’orphelins ou supposés tels.
Tous ces adolescents traumatisés, déracinés, sont soumis, pendant leur vie sous l’uniforme, à un intense lavage de cerveau. Qui vient se surajouter aux brimades, corvées humiliantes et autres joyeusetés du quotidien des hommes du rang. Les anciens « enfants de troupe » n’ont pas d’autre moyen de subsistance que poursuivre dans la carrière militaire, mais sans espoir d’accéder au grade d’officier.
Selon nombre d’observateurs birmans consultés par Asialyst, les répressions sanglantes conduites à Rangoun, Mandalay et d’autres villes (750 tués recensés ce samedi 17 avril, des centaines non décomptés), sont souvent imputables à ce type de recrues. Pour elles, l’obéissance aveugle à la hiérarchie relève du réflexe pavlovien.

Le paradis des officiers

Maymyo, devenue Pyin U Lwin à l’indépendance, est une station climatique bâtie à 1000 m d’altitude par le colonisateur britannique pour échapper à la canicule de la plaine centrale birmane. Pendant la saison chaude – 6 mois par an -, la station se transformait en capitale de la Birmanie britannique, rassemblant tous ceux qui comptaient dans l’administration et les affaires. Depuis 1962 et l’arrivée au pouvoir du général Ne Win, Pyin U Lwin est progressivement devenu un campus militaire de plusieurs dizaines de kilomètres carrés, ceints de hautes barrières opaques et infranchissables. Se juxtaposent dans ce vaste espace partiellement boisé, dont les gazons sont entretenus au ciseau de couturière, des installations de formation des officiers se voulant à la fois l’équivalent du Saint-Cyr français, du Sandhurst britannique, du West point américain et d’une école polytechnique pour les hautes technologies. C’est de ce sanctuaire militaire qu’a été pilotée, en 2017, la manipulation sur Facebook visant – avec succès – à obtenir un large consensus dans l’opinion publique sur le lancement et l’exécution du nettoyage ethnique des Rohingyas. L’actuel chef de la junte Min Aung Hlaing, commandant en chef de la Tatmadaw, était à la manœuvre.
Autre particularité de la Tatmadaw, les contacts avec leurs homologues étrangers, attachés militaires, missions en visite, sont strictement limités côté birman aux généraux, et rarement à certains colonels. Aucun observateur étranger ne peut entretenir de contact avec de jeunes officiers, lieutenants et capitaines. Tous les militaires birmans vivent dans une bulle étanche, comprenant leur logement avec écoles pour leurs enfants, hôpitaux, centres de soins, supérettes à prix subventionnés, le tout en enceinte militaire. Fermée. Seuls sont connus les discours convenus des généraux sur l’impératif de rétablir une « démocratie disciplinée » permettant un retour aux urnes.

Désertions et ralliements

Depuis le putsch, des désertions en nombre indéterminé concernent de jeunes officiers. Souvent, il s’agit de ralliements affichés au mouvement de désobéissance civile, à l’éventuelle future armée fédérale – regroupant les minorités et des éléments « sains » de la Tatmadaw. Et depuis ce vendredi 16 avril, au nouveau Gouvernement d’unité nationale formé de députés élus le 8 novembre 2020 et pourchassés par les putschistes depuis le 1er février, majoritairement issus de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). Ce gouvernement inclut aussi des représentant des minorités Karen et Kachin notamment, ainsi que des organisateurs des manifestations en cours. Aung San Suu kyi, arrêtée incommunicado depuis le coup d’État, est symboliquement nommée à la tête de ce gouvernement de résistance.
Fait nouveau, un capitaine, face caméra, à visage découvert, décline son matricule et dit tout le mal qu’il pense de la ligne suivie par les généraux putschistes. Le capitaine Lin Htet Aung affirme qu’il est très loin d’être isolé dans son rejet du coup d’État. Le fait qu’il s’identifie, une première en Birmanie, démontre qu’il est soit orphelin, soit qu’il a réussi à mettre sa famille en lieu sûr.
Quelle que soit la représentativité de ces officiers résistants, une éviction rapide de la clique de Min Aung Hlaing, seule issue à brève échéance de l’actuelle tragédie birmane, ne pourra avoir lieu qu’avec des officiers. Nombre d’entre eux, en dix semaines, ont parfaitement compris que les putschistes conduisent tout droit le pays dans le précipice. Dans les États faillis – quelles qu’en soient les causes -, Somalie, Yémen ou Afghanistan, il n’y a pas d’avenir, pas de retraites, même pour les officiers méritants.

Crash test pour l’ASEAN

L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) réunit ses chefs d’État et de gouvernement pour un sommet spécial Birmanie à Jakarta le 24 avril prochain. Y est convié le général Minh Aung Hlaing, une légitimation espérée pour la junte, une « insulte au peuple birman », selon le porte-parole du nouveau Gouvernement d’unité nationale, le Dr Sasa, un élu de l’Ouest birman, rattaché à la LND d’Aung San Suu Kyi.
À l’agenda du sommet de l’ASEAN figure notamment l’acheminement d’aide humanitaire pour la population civile. Or, dans les circonstances actuelles, seule la logistique de l’armée birmane est en mesure d’accomplir cette mission. Ce qui revient, pour le Gouvernement d’unité nationale à « ravitailler les bouchers ».
Autre obstacle à franchir, le refus catégorique du général Min Aung Hlaing de se rendre à Jakarta le 24 avril – seule date convenant aux autres participants – pour d’obscures raisons d’agenda. Selon une source thaïlandaise familière des méandres des relations birmano-thaïes, ce blocage était « caricaturalement birman ». Les astrologues du général l’auraient mis en garde : les 24 et 25 avril sont des jours particulièrement néfastes où rien ne doit être entrepris, ni voyage, ni négociation.
Pour sauver la tenue du sommet – la Thaïlande est en première ligne face à l’afflux de réfugiés birmans – et contrairement aux usages diplomatiques, forçant littéralement la main à la junte, c’est le porte-parole du ministère thaïlandais des Affaires étrangères, Tanee Sangrat, qui, de Bangkok, a annoncé le 17 avril la tenue du sommet le 24 avril, en présence de Minh Aung Hlaing. Responsabilité qui incombait pourtant au président indonésien ou à son ministre des Affaires étrangères, hôtes du sommet.
Par Francis Christophe

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A propos de l'auteur
Francis Christophe
Ancien journaliste à l'AFP et de Bakchich, ancien enquêteur pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, de Bakchich, Christophe est journaliste indépendant. Auteur du livre "Birmanie, la dictature du Pavot" (Picquier, 1998), il est passionné par les "trous noirs de l'information". La Birmanie fut, de 1962 à 1988 le pays répondant le mieux à cette définition. Aucune information ne sortait de cette dictature militaire autarcique, archaïque, guerroyant contre ses minorités, clamant sans le désert sa marche sur la voie birmane vers le socialisme.