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Birmanie : les généraux paradent après avoir ordonné de tirer pour tuer

Soldats birmans lors du défilé militaire pour le "Jour des forces armées" à Naypyidaw, le 27 mars 2021. (Source : Japan Times)
Soldats birmans lors du défilé militaire pour le "Jour des forces armées" à Naypyidaw, le 27 mars 2021. (Source : Japan Times)
Les radios et télévisions tenues par les militaires birmans l’ont répété toute la journée du vendredi 26 mars : « Les soldats ont l’ordre de tirer dans la tête et dans le dos de tout manifestant le samedi 27 mars, Jour de Tatmadaw, l’armée birmane. » Pendant que défilaient en grand uniforme à pied, à cheval, en blindés légers et lourds des unités de l’armée birmane, d’autres soldats, policiers, ex-prisonniers de droit commun (libérés pour piller, violer, incendier des maisons censées abriter des résistants aux putschistes) ont tué plus d’une centaine de civils désarmés, dans les villes et les campagnes birmanes, selon un bilan incomplet. Le nombre de blessés graves est inconnu. Quant aux prisonniers et disparus, leur décompte est des plus aléatoires.
L’hôte d’honneur de cette parade militaire dans la nouvelle capitale Naypidaw était Alexander Fomin, le vice-ministre russe de la Défense. Il a été fait mention d’une délégation chinoise, sans autre précision. Brillaient par leur absence – à l’équivalent birman du 14 juillet en France – tous les représentants des pays de l’Union européenne, des États-Unis, de l’Australie, du Royaume-Uni, du Japon ou de la Corée du Sud.

Des sanctions plus menaçantes que prévu

Les responsables du coup d’État du 1er février répètent à loisir que les sanctions, ils y ont survécu sans dommage pendant longtemps. Cependant, en 2021, la Birmanie n’est plus la dictature ubuesque et autarcique dont se sont emparés la génération 1988 des chefs de l’armée birmane. Ce pays n’était quasiment pas intégré dans les flux économiques régionaux et mondiaux – à l’exception des exportations d’héroïne, dont le Nord-Est birman occupait la première place mondiale, avec la complicité de certaines unités de Tatmadaw.
La quasi-paralysie du pays depuis le putsch a, selon la Banque Mondiale, déjà provoqué une récession de 10 % sur l’année 2021. Le pays est plus éloigné que jamais d’une quelconque reprise des activités économiques. La fuite de capitaux, incontrôlable, l’interruption de tout investissement, annoncent un glissement vers le catastrophique statut d’État failli.
Ce résultat lamentable, que les généraux n’avaient apparemment nullement anticipé, intervient alors que les sanctions annoncées à Bruxelles, à Washington, Londres et Tokyo n’ont pas encore d’effet autre que médiatique et psychologique.
Plus inquiétant encore pour les généraux : pour la première fois dans la longue histoire des sanctions – occidentales – visant la dictature militaire birmane, les revenus obtenus par l’exportation du gaz, la seule perfusion de devises permettant la survie du régime depuis le début des années 2000, est explicitement mentionnée.
En Birmanie, le départ précipité des compagnies pétrolières internationales d’Iran, sur simple injonction de la Maison Blanche, n’est pas passé inaperçu. Pourtant, les contrats abandonnés y portaient sur des opérations d’une profitabilité bien supérieure à ce que la Birmanie offre.

Craquements dans l’armée ?

Les sociétés Myanmar Economic Holdings Public Company Limited (MEHL) et Myanmar Economic Corporation Limited (MEC), pilotées par les généraux et leurs familles, offraient de rassurantes perspectives pour un officier supérieur, désireux, comme tant d’autres dans ce pays pauvre, d’arrondir sa retraite. Cet enchevêtrement de sociétés case un grand nombre de salariés mis ainsi à l’abri du besoin. Si la Birmanie entre dans une spirale la rabaissant en État failli, c’en est fini des retraites arrondies, et des retraites tout court.
Or la succession de fausses manœuvres, relevant d’une inculture économique et sociale élémentaire, s’impose aux yeux de bons nombre d’officiers de rangs intermédiaires, qui voient leurs chefs précipiter le pays dans les abîmes. Selon le New York Times et ses sources dans l’armée, la raison principale de la coupure totale des réseaux de téléphonie mobile était la propension de nombreux officiers à s’informer en dehors de la propagande officielle sur la réalité des événements en cours dans le pays. Cette soif d’informations de jeunes militaires a précipité la décision de couper les réseaux. Ceux-ci seraient-ils donc considérés comme plus dangereux encore que les manifestants ?
Par ailleurs, une source ayant des liens avec des officiers birmans en contact avec Asialyst, mentionne une curiosité pour le MFA (Movimiento das Forças Armadas), les auteurs du coup d’État du 25 avril 1974, qui mit à bas la dictature coloniale portugaise. Des lieutenants et capitaines, lassés de mener une guerre coloniale sans avenir pour le compte d’une oligarchie liée aux chefs militaires, se sont organisés pour la renverser, sans un coup de feu. Si des casernes birmanes commencent à rêver de Révolution des Œillets, le mythe de Tatmadaw, gardienne exclusive de la nation birmane, s’effacera devant la réalité : une armée qui mène depuis des décennies une guerre coloniale contre sa population, au profit exclusif de sa haute hiérarchie.
Par Francis Christophe

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A propos de l'auteur
Francis Christophe
Ancien journaliste à l'AFP et de Bakchich, ancien enquêteur pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, de Bakchich, Christophe est journaliste indépendant. Auteur du livre "Birmanie, la dictature du Pavot" (Picquier, 1998), il est passionné par les "trous noirs de l'information". La Birmanie fut, de 1962 à 1988 le pays répondant le mieux à cette définition. Aucune information ne sortait de cette dictature militaire autarcique, archaïque, guerroyant contre ses minorités, clamant sans le désert sa marche sur la voie birmane vers le socialisme.