Politique
Analyse

Chine : quand l'ancien Premier ministre Wen Jiabao critique Xi Jinping

Le président chinois Xi Jinping et l'ancien Premier ministre Wen Jiabao lors de la désignation formelle de Xi à la tête de l'État, devant l'Assemblée nationale populaire au Grand Hall du Peuple à Pékin, le 15 mars 2013. (Source : Japan Times)
Le président chinois Xi Jinping et l'ancien Premier ministre Wen Jiabao lors de la désignation formelle de Xi à la tête de l'État, devant l'Assemblée nationale populaire au Grand Hall du Peuple à Pékin, le 15 mars 2013. (Source : Japan Times)
Dans un article publié à Macao le 25 mars et censuré à Pékin, Wen Jiabao, l’ex-Premier ministre sous Hu Jintao, s’en prend au pouvoir central et à toute l’œuvre politique de Xi Jinping. Pour lui, « la Chine devrait être un pays rempli d’équité et de justice, où l’on respecterait la volonté du peuple ». Même si ces propos sont ceux d’un retraité de la politique chinoise qui a perdu toute influence, ils révèlent, parmi d’autres, une tendance gênante pour Xi : l’actuel numéro un chinois, qui prépare son maintien au pouvoir après le Congrès du Parti en 2022, est l’objet de critiques qui se retrouvent de plus en plus dans la sphère publique.
*James Scott, Domination and the Arts of Resistance : Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990.
Dans La domination et les arts de la résistance*, le politiste et anthropologue James Scott nous apprend à aller au-delà des apparences de la simple harmonie sociale entre dominants et dominés, et à saisir le « texte caché » : ce que se disent entre eux les dominés, le « discours des subalternes », leur politique souterraine. Voilà qui pourrait tout à fait s’appliquer à la chronique de la vie politique en Chine à la fin mars et à la mi-avril. L’information a été relayée par plusieurs médias internationaux : l’ex-Premier ministre Wen Jiabao (2003-2013) a fait publier un article intitulé « Ma mère » dans le Macau Herald du 25 mars. Un texte non seulement sur sa mère Yang Zhiyun (杨志云), décédée fin 2020, mais aussi sur son père Wen Gang (温刚), sur ses propres tourments durant la Révolution culturelle – les « interrogatoires brutaux », entre autres – et bien sûr, sur ses aspirations pour la Chine. Il faut savoir que Wen fut l’assistant de Zhao Ziyang, l’ancien secrétaire général du Parti de 1987 à 1989, limogé par Deng Xiaoping suite aux événements de la place Tian’anmen. Wen Jiabao fut ensuite récupéré par le Premier ministre réformateur Zhu Rongji dans les années 1990.
L’article de Wen a été publié une dizaine de jours avant le Festival des Lumières (Qingmingjie, 清明节), durant lequel les Chinois rendent hommage aux morts et apaisent les esprits. Or cette année, le Parti a pris deux mesures édifiantes. D’un côté, il a posté des gardes à l’entrée de la sépulture de Zhao Ziyang dans le cimetière de Changping à Pékin. Seule la famille proche de Zhao a pu entrer, dont son fils Zhao Erjun (赵二军) et sa fille Wang Yannan (王雁南). Les autres visiteurs ont été « dissuadés » de se rendre sur les lieux. De l’autre côté, la tombe de Jiang Qing, Madame Mao et figure de proue de la « Bande des Quatre », était pour la première fois ouverte au public. Si cela montre bien de quel côté se range le Parti, il est tout de même surprenant que ce dernier ne cherche pas à étouffer complètement la mémoire Jiang Qing, qui, ramenée dans le débat public, rappellerait dangereusement tous les « excès gauchistes » de la Révolution culturelle.

Prise de conscience

*如履薄冰, 如临深渊. **À quelques mots près : « 我同情穷人、同情弱者,反对欺侮和压迫。我心目中的中国应该是一个充满公平正义的国家,那里永远有对人心、人道和人的本质的尊重,永远有青春、自由、奋斗的气质。我为此呐喊过、奋斗过,这是生活让我懂得的真理,也是妈妈给予的. »
Revenons à l’article de Wen Jiabao. Il évoque les sentiments de l’ancien Premier ministre ainsi que l’ambiance générale – tendue – qui a régné à Zhongnahai, le siège du pouvoir central, durant ses vingt-huit ans de service, dont dix au sommet de l’État. C’était « comme marcher sur la glace mince, comme faire face à l’abîme »*, écrit-il. La conclusion de son texte est marquante : « Je sympathise avec les pauvres et les faibles, et je m’oppose à l’intimidation et à l’oppression. Dans mon esprit, la Chine devrait être un pays rempli d’équité et de justice, où l’on respecterait la volonté du peuple, l’humanité et la nature humaine, là où l’on retrouverait un sentiment […] de liberté […]. Pour cela, j’ai hurlé, j’ai combattu, et cette vérité me fut enseignée par la vie, mais également par ma mère. »**
Bien que Xi Jinping parle de « société de moyenne aisance » (xiaokang shehui) ou de lutte contre la pauvreté, le Parti n’utilise pas ces termes. C’est là une grande partie du problème pour Wen. Son texte reflète non seulement ses aspirations, mais aussi celles des réformateurs des années 1980, comme Zhao Ziyang et son prédécesseur Hu Yaobang. Ce qui rappelle d’ailleurs les propos similaires de Wen dans son interview accordée à Fareed Zakaria sur CNN en 2010. Lui qui savait son temps compté avait alors parlé de démocratie et de liberté. À l’époque, ses déclarations n’avaient pas pu être rapportées en Chine. D’où le choix aujourd’hui de publier dans le Macau Herald. Le texte a rapidement été banni de WeChat ainsi que des autres médias sociaux chinois en raison d’une « violation des normes d’utilisation » de ces plateformes.
Pour Xi Jinping, cette sortie de Wen Jiabao est inappropriée. L’ancien Premier ministre a très peu d’influence dans la structure du Parti-État, aussi bien en matière d’alliances que de réseaux*. Sans compter qu’il est loin d’être dans les petits papiers du président chinois ou de la « deuxième génération rouge » (红二代), ces enfants des révolutionnaires qui ont dirigé la Chine populaire après 1949. En outre, Wen avait déjà fait parler de lui en juin 2020 lors des inondations – Xi et Li Keqiang avaient alors brillé par leur absence. Wen Jiabao s’était affiché à l’Université de Lanzhou. Une visite dont le pouvoir central avait également tenté d’effacer la trace tant elle faisait perdre la face au président et à son Premier ministre.
Même durant les années où il était au pouvoir avec Hu Jintao, Wen Jiabao, alors encerclé par l’équipe de Jiang Zemin, n’avait pas vraiment pu s’exprimer librement. Ainsi en 2013, lorsque Hu Jintao a cédé sa place à Xi, Wen n’a pas cherché à conserver son influence. Il a de fait été rapidement marginalisé à cause de ses différends avec la « deuxième génération rouge ».
*Le système sous Hu et Wen s’était assoupli, certes, mais il ne faut pas oublier la gouvernance « dure » toujours en vigueur au Tibet et au Xinjiang. Aussi, le Parti qui prônait la lutte des classes a durant cette période parlé de « société harmonieuse » (hexie shehui) sans pour autant avoir réparé les pots cassés durant la période 1978-2002. **Certains membres de l’entourage de Zeng Qinghong, responsable du bureau des affaires générales de 1993 à 1999, se faisaient un malin plaisir à mettre directement à la poubelle les décrets du Conseil d’État. ***À l’époque, He en voulait beaucoup à Bo qui, après sa promotion à Chongqing en 2007, s’en est pris directement aux alliés de He, qui avait été secrétaire du Parti de 1999 à 2002.
Cette soudaine envie chez Wen Jiabao de commenter la situation actuelle en Chine est probablement liée au contexte : la mort de sa mère, le festival des lumières et l’anniversaire de la mort de Hu Yaobang le 15 avril. Mais cela reflète aussi une prise de conscience qu’une partie de l’agenda des réformes a stagné. Wen avait 24 ans au début de la Révolution culturelle : à ses yeux, il faut à tout prix éviter le retour de ce genre de campagne politique, dont avait souffert Zhao Ziyang, mais aussi Zhu Rongji. Par ailleurs, le « virage à gauche » de Xi vient faire table rase, selon Wen, des gains sociaux et politiques acquis lors de sa décennie au pouvoir*. Cependant, l’ex-Premier ministre n’a pas l’influence nécessaire pour se faire entendre, ni même pour être considéré comme une menace. Durant ses dix ans au sommet de l’État, la « deuxième génération de rouges », dont Bo Xilai, l’ancien patron déchu du Parti à Chongqing, avait souvent essayé – et parfois avec succès – de remettre Wen à sa place. Ces tensions entre les rouges et les cadres d’origine familiale plus « modeste » (寒门官员) sont devenues de plus en plus importantes durant cette période. Au tout début de son premier mandat (2003-2008), Wen peinait déjà à accéder aux briefings, car il n’était pas pris au sérieux**. Cela ne l’a pas empêché de faire équipe avec Hu Jintao et même avec He Guoqiang (贺国强), secrétaire du Parti de la Commission disciplinaire de 2007 à 2012 et lieutenant de la « clique de Jiang Zemin »***, pour faire tomber Bo Xilai, dont les chants sonnaient un peu trop « rouges » aux oreilles de certains.

« Cour du Sud » et « Cour du Nord »

Mais alors pourquoi tout ce brouhaha autour de l’article de Wen ? En 2005, son discours sur la « société harmonieuse » (hexie shehui) soulignait par défaut le chaos social qui avait suivi les réformes. De même aujourd’hui, parler de liberté ou de dignité sous-entend que ces droits manquent à la Chine dirigée par Xi Jinping. Ainsi, Wen exprime une grande insatisfaction – racontée avec une grande finesse entre des souvenirs, des anecdotes – envers la direction prise par le pouvoir central depuis son départ. Il en profite également pour parler de l’expérience de son père durant la Révolution culturelle : lui qui, malgré les vicissitudes, souhaitait une vie paisible, a été emporté par un tourbillon politique. Wen raconte alors que le « désastre » de la Révolution culturelle s’est abattu sur sa famille.
Parlons maintenant du commentaire de Wen sur l’environnement général à Zhongnanhai fait de tensions entre la « Cour du Nord » (北院), le Conseil d’État (nom officiel du gouvernement), et la « Cour du Sud » (南院), le Parti. Ces remarques, que l’on pourrait qualifier au mieux de sinistres, ont sûrement irrité Xi. Cet essai contient donc un « texte caché » : il pointe du doigt le gouvernement central et attaque de manière indirecte l’œuvre de Xi Jinping depuis son accession à la tête de la Chine.
*Contrairement à d’autres, exilés et hors de portée du Parti.
Le fait qu’un ancien membre du Comité permanent du Politburo – qui se trouve dans une position de faiblesse par rapport à Xi et qui a encore des intérêts en Chine – s’en prenne au plus rouge des rouges est impensable. Wen critique non seulement « la vie du Parti » dans ses hautes instances ainsi que l’héritage politique de Xi, mais surtout la Révolution culturelle. Et là encore, ça ne passe pas chez l’actuel numéro un chinois.
*新天域资, firme qu’il ne contrôle plus à présent. Wen Yusong est maintenant à la tête de Unihub Global Networks. En ce sens, il a su largement profiter de l’héritage politique de son père. **Certains prétendent que ce ne sont ici que des ragots visant à dénigrer Wen Jiabao. Cela dit, et même si Wen n’en a pas bénéficié, comme il le suggère dans son article lorsqu’il parle de l’incident avec la pièce de monnaie qu’il a ramassée (et la déculottée qui s’en est suivi), New Horizon ainsi que les autres entreprises de son fils ont quant à elles su tirer des bénéfices du Parti-État.
Cependant, malgré sa popularité « à la Zhao Ziyang », il est bien connu, surtout depuis 2010, que Wen Jiabao a su bénéficier des avantages d’être au sommet du Parti. En témoignent son fils Winston Wen (Wen Yunsong, 温云松) et ses liens avec la firme New Horizon Capital*, ainsi que sa fille Wen Ruchun (温如春) qui, avec son frère, a acquis des parts du groupe Wanda du célèbre Wang Jianlin (王健林) entre 2009 et 2010. Cet investissement a d’ailleurs rapporté très gros aux deux Wen. Cela remet-il en cause la nature de leur père, Wen Jiabao** ? Pas nécessairement, mais disons que ses origines sociales modestes sont examinées plus minutieusement tout comme sa prétention à une supériorité morale. Dans tous les cas, les racines de Wen demeurent diamétralement opposées à celles de Xi, sans parler de son attitude donnant indéniablement « la priorité aux gens du peuple » (民本).

Wang Qishan et « l’hôte temporaire »

L’article de Wen n’est qu’un seul des événements récents qui soulèvent bien des questions sur la situation à l’intérieur du Parti. L’autre séquence politique édifiante fut la période du Forum international de Boao à Hainan du 18 au 21 avril derniers.
Le 20 avril, le vice-président Wang Qishan s’est présenté comme « l’hôte temporaire » du Forum (临时主持人) – l’hôte véritable étant Xi – et comme « simple lecteur » (念稿子的人), presque selon les mêmes mots qu’en 2018. Certains ont vu dans ce discours un Wang Qishan prudent, qui fait attention à ce qu’il dit « devant Xi ». Ce changement d’attitude, notable depuis 2020, est loin des beaux jours de l’alliance de 2013 à 2017, époque surnommée « l’administration Xi-Wang » (习王体制).
*Un peu au même titre que le « langage humble » (谦语) durant l’ère impériale. ** »Excerpts from Conversation between Mikhail Gorbachev and Zhao Ziyang: May 16, 1989″. History and Public Policy Program Digital Archive, Mikhail Gorbachev, in Zhizn’ i Reformy, Vol. 2. Moscow: Novosti, 1995.
Cette dévalorisation de soi, que certains ont qualifiée de protocolaire*, ressemble plutôt à la manière dont Zhao Ziyang s’était présenté à Gorbatchev lors de sa visite en Chine en 1989 : « Vous savez probablement que Deng Xiaoping […] a été le leader de notre Parti, généralement reconnu comme tel à l’intérieur du pays et au-delà de ses frontières. […] Tous les camarades de notre Parti savent qu’ils ne peuvent pas se passer de son leadership, de sa sagesse et de son expérience. […] Une décision assez importante a été prise : pour toutes les questions importantes, nous devons nous tourner vers lui comme le leader. »**
En ce sens, être le rapporteur, le « simple lecteur », « l’hôte temporaire », possède des ramifications politiques potentiellement très importantes. Comme Zhao Ziyang avait pointé en direction de Deng Xiaoping – le rendant responsable de la situation qui se déroulait sous les yeux de tous -, il est possible que Wang ait aussi pointé du doigt Xi au sujet des problèmes actuels de la Chine. Malgré le caractère anodin de ces formulations, sachant que Xi et Wang sont des vétérans aguerris des manœuvres internes au Parti, il est fort probable que le président chinois en ait saisi les nuances.
*Nous n’avons qu’à penser à Jimmy Lai, Ren Zhiqiang et plusieurs autres « rouges » à Hong Kong.
Regarder ces deux événements ensemble permet de comprendre à quel point l’environnement politique à l’intérieur du Parti s’est dégradé depuis 2013, et encore plus depuis 2017. Si bien que Xi Jinping est devenu l’objet de critiques qui se retrouvent de plus en plus dans la sphère publique*.
La lettre de Wen Jiabao à sa mère et les commentaires de Wang Qishan sont symptomatiques des tensions qui règnent au sein du Parti. Tous reflètent en même temps bien ce dont James Scott parlait dans La domination ou les arts de la résistance : les subalternes « agissent comme si » et parlent au pouvoir tout en lui adressant des critiques détournées, mais en respectant toujours ses cadres de référence. Du reste, l’histoire du Parti nous l’enseigne : il ne faut pas s’étonner que le PCC cherche constamment à contrôler le discours sur son histoire, comme sur sa vision de la liberté ou de la dignité. Cela dit, les « discours des subalternes » méritent notre attention, car ils nous offrent plusieurs niveaux de messages ainsi que des commentaires sociaux et politiques importants en cette période de tensions avant le Congrès du Parti en 2022.
Par Alex Payette

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.