Histoire
Analyse

Le Mandchoukouo, laboratoire du totalitarisme

L'Asia Express, fleuron de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR), à l’époque la locomotive la plus rapide du monde. (Source : Excite)
L'Asia Express, fleuron de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR), à l’époque la locomotive la plus rapide du monde. (Source : Excite)
Le 9 mars 1932, l’armée impériale japonaise inaugure le Mandchoukouo. Cet État reconnu seulement par une poignée de pays fascistes s’effondre en août 1945 sous les coups de boutoir de l’armée soviétique. En dépit de sa brève existence, le Mandchoukouo reste un exemple de tentative de société totalitaire comparable à l’Italie fasciste, à l’Allemagne hitlérienne et à la Russie stalinienne. Ce totalitarisme oublié fut un laboratoire de développement dirigé par l’État. Cette expérience de dirigisme servira de modèle pour la reconstruction du Japon d’après-guerre et du développement de la Corée du Sud, et dans une moindre mesure, à Taïwan, Singapour, jusqu’en Chine populaire.

Les chemins de fer, les rails du développement

Lorsque les Russes obtiennent une concession ferroviaire à travers la Mandchourie en 1896 qui prolonge le Transsibérien jusqu’à Port-Arthur, leur objectif est essentiellement stratégique : faire de Port-Arthur une base pour leur flotte du Pacifique. Ce chantier financé par les fameux emprunts russes émis par des banques françaises réveille ces confins assoupis de la Chine. Les Russes créent à cette occasion la ville de Dalian (Dalny en russe) pour servir à la fois de port marchand et de nœud ferroviaire connecté au réseau de chemins de fer chinois.
En 1905, le Japon, vainqueur de la guerre russo-japonaise, récupère les deux tiers de cette voie ferrée. Le tiers nord appelé « Chemin de fer de l’Est chinois » reste aux mains des Russes jusqu’à ce que les Soviétiques le rétrocèdent au Mandchoukouo en 1935.
En juin 1906, Tokyo crée la Société des chemins de fer de la Mandchourie du Sud, plus connue sous son acronyme anglais SMR (South Manchuria Railways) ou son diminutif japonais Mantetsu – « Man » de « Manchuria » et « Tetsu » de « fer ».
À la différence des grands Zaibatsus, ces conglomérats nippons familiaux comme Mitsui ou Mitsubishi, Mantetsu est une compagnie d’État. Seule une minorité de son capital est ouverte au public. L’État japonais se porte garant des obligations de la SMR à Londres. En tant que représentant de l’actionnaire majoritaire, le gouvernement nomme le conseil d’administration. Un chemin de fer, le long de la côte reliant la Corée placée sous protectorat japonais à la suite de la guerre russo-japonaise, puis annexée en 1911, est immédiatement mis en chantier.
Vue de la zone ferroviaire de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR) à Moukden (Shenyang). Le bâtiment à gauche est l’hôtel Yamato, celui à droite le Club des officiers de l’Armée du Kwantung d’où est parti le commando japonais qui a mis la bombe sous la voie de cher de fer le 18 septembre 1931, prélude à l’invasion de la Mandchourie. (Source : Old Tokyo)
Vue de la zone ferroviaire de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR) à Moukden (Shenyang). Le bâtiment à gauche est l’hôtel Yamato, celui à droite le Club des officiers de l’Armée du Kwantung d’où est parti le commando japonais qui a mis la bombe sous la voie de cher de fer le 18 septembre 1931, prélude à l’invasion de la Mandchourie. (Source : Old Tokyo)

Mantetsu, la plus grosse société d’Extrême-Orient

Lorsqu’en 1915, le Japon réussit à porter à 99 ans la durée de la concession ferroviaire russe – limitée initialement à 25 ans -, la SMR accélère son développement. Sur le modèle de ce qu’étaient la Compagnie français des Indes orientales ou la compagnie du Congo belge, Mantetsu s’érige à la fois en organisation commerciale et en entité administrative exerçant des fonctions quasiment régaliennes grâce au renfort de l’armée du Kwantung – une division d’infanterie japonaise basée à Port-Arthur et qui sert de garde ferroviaire.
Il lui faut du charbon pour les locomotives ? En découle que la SMR a des houillères. La mine d’Anshan est ouverte en 1919 et est d’emblée une des plus productives du monde. Un complexe sidérurgique colle à la mine. La SMR doit entretenir ses trains et fabriquer de nouvelles locomotives, d’où des ateliers à Dairen (nom japonais de Dalian). Le port demande des cales sèches nécessaires à la compagnie maritime que lance la SMR.
Des villes nouvelles sont crées dans la zone ferroviaire large d’un kilomètre de part et d’autre de la voie ferrée. La SMR devient promoteur immobilier, entrepreneur du bâtiment, assure les services urbains et médicaux, gère des hôtels – celui de Moukden est ouvert juste quelques semaines avant « l’incident de Moukden », le 18 septembre 1931.
Ces quartiers dessinés selon les plans les plus modernistes demandent à être éclairés ? la SMR devient productrice d’électricité. Les automobiles ont besoin d’essence ? La SMR prospecte les champs pétroliers de Daqing. Le raffinage et les houillères entraînent des industries de transformations chimiques (engrais, gaz de ville, essence ou caoutchouc synthétiques).
L'Asia Express, fleuron de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR), à l’époque la locomotive la plus rapide du monde. (Source : Ribaj)
L'Asia Express, fleuron de la Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud (South Mandchuria Railways - SMR), à l’époque la locomotive la plus rapide du monde. (Source : Ribaj)
Carte du réseau ferroviaire du Mandchoukouo. (Source : Edmaps)
Carte du réseau ferroviaire du Mandchoukouo. (Source : Edmaps)
À partir de 1914, la Mandchourie connaît une croissance phénoménale. Un tiers du soja mondial provient de ses terres. À quoi s’ajoute d’autres productions lucratives dont une peu louable : l’opium affiné en morphine servant aux fameuses « pilules rouges » qui vont ravager l’Extrême-Orient jusqu’en 1945.
Entre 1905 et 1930, la Mandchourie voit ses exportations multipliées par 15, ses importations par 12. Quant à la production industrielle, elle croît de 12 à 20 % annuellement. Ce boom attire d’autres capitaux. Des investisseurs chinois se regroupent en consortiums et multiplient les chemins de fer concurrents de la SMR. Les Européens, notamment les Britanniques, ne restent pas passifs et contribuent à ce qu’on compare à l’époque à « la conquête de l’Ouest américain ».
À telle enseigne que le seigneur de la guerre local Chang Tso-lin est considéré comme l’homme le plus riche de Chine. Devenue la plus grosse société d’Extrême-Orient, la SMR acquiert une telle puissance que ses intérêts déterminent la politique extérieure du Japon.
Resté dans les mémoires comme l’homme qui a fait sortir en 1933 le Japon de la Société des Nations en riposte à la condamnation de l’invasion de la Mandchourie par l’organisation internationale, puis qui a signé en tant que ministre des Affaires étrangères l’Alliance Tripartite avec l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie en 1940, Matsuoka Yôtsuke est vice-président de la SMR en 1928
Ardent partisan d’une Mandchourie japonaise, il forge le slogan qui fait de la Mandchourie la « ligne de vie » du Japon. En conquérant ces confins, l’empire trouvera l’espace qui lui manque, les ressources minières qui lui font défaut et la colonisation de ces vastes plaines offrira un avenir à ses paysans sans terre. En résumé, la Mandchourie est le joker de l’archipel, la carte qui garantie son accession au rang de grande puissance mondiale, et en fera l’égal des État-Unis et des empires européens. Cette argumentation reprise mot à mot dans les rangs de l’armée impériale motive l’organisation par le futur général Ishiwara Kanji de l’attentat de Moukden.
Affiche de propagande enjoignant les paysans japonais à s’installer en Mandchourie. (Source : Kogundou)
Affiche de propagande enjoignant les paysans japonais à s’installer en Mandchourie. (Source : Kogundou)

L’invasion de la Mandchourie

La conquête de toute la Manchourie qui suit l’attentat, réalisée en trois mois, aurait été impossible sans les trains de la SMR. Le succès du plan élaboré par le futur général Ishiwara Kanji est celui d’une « guerre éclair » reposant sur des mouvements foudroyants afin de compenser la faiblesse des effectifs dont il dispose, 14 000 soldats face à 250 000 soldats chinois. D’autre part, le personnel japonais de la SMR – les deux tiers de ses 39 000 employés en 1930 – enrégimenté dans des milices, assurent les arrières de l’armée du Kwantung en contrôlant les villes conquises au cours de l’invasion et lui permet de concentrer ses moyens pour frapper tous azimuts avec succès.
La victoire militaire japonaise donne de l’élan à Mantetsu. Les relations entre « technocrates » de la SMR et officiers connaissent parfois des tensions. Mais le plus souvent, la SMR et le commandement de l’armée du Kwantung marchent main dans la main. Le « Bureau d’enquêtes économiques de l’Asie orientale », l’institut de recherche de la SMR, est le think tank qui conçoit le programme d’industrialisation du Mandchoukouo. Ayant des antennes à New York, Paris ou Londres, ce bureau est de facto la branche « économique » des services de renseignement de l’armée du Kwantung.
À mesure que la militarisation restreint les libertés dans l’archipel, des spécialistes accusés de « mauvaises pensées » se réfugient en Mandchourie. Ces économistes, sociologues, agronomes ou urbanistes de talent sont recrutés par la SMR. Ils voient dans leur nouveau travail l’occasion de réaliser leurs rêves souvent façonnés par le marxisme de bâtir une modernité illibérale. Ces transfuges de la gauche vers le militarisme jouent un rôle déterminant dans la conception du premier plan quinquennal mis en œuvre en 1935, inspiré à la fois par l’économie de guerre de l’Allemagne entre 1914 et 1918, les plans quinquennaux soviétiques et le programme de réarmement lancé par Hitler.
L’isolement du Japon, conséquence de l’invasion de la Mandchourie, interdit à la SMR de lever des fonds à Londres. Au même moment, la Grande Dépression frappe les exportations de soja. En réponse au manque de capitaux internationaux et de surplus commerciaux qui jusqu’alors avaient financé le développement du Mandchoukouo, un système de lourdes taxes indirectes (opium, sel ou tabac) pressurise la population chinoise et dégage les capitaux nécessaires à la mise en valeur de la Mandchourie.
La création du parti unique Concordia complète la transformation du Mandchoukouo en « état caserne ». La main-d’oeuvre chinoise attirée en masse par le boom que connaît la Mandchourie depuis les années 1910 est encadrée militairement dans les mines et les usines. Les tentatives de résistance orchestrées clandestinement par le Kuomintang de Chiang Kaï-shek sont étouffées dans l’oeuf. Sous-payée – on estime de 1 à 10 les écarts de revenu entre les locaux et les colons japonais – ce « prolétariat » assure un retour sur investissement phénoménal. Ces profits alimentent la croissance exponentielle du Mandchoukouo.
Clamant représenter l’ensemble de la population du Mandchoukouo indifféremment de l’origine ethnique (Chinois, Russes ou Coréens), Concordia se limite en fait aux colons japonais, plus ou moins obligés d’adhérer et de porter son uniforme. Là encore, le personnel de la SMR compose une bonne partie de l’encadrement de ce parti unique.
En 1936, le capital de la SMR est restructuré. Les investisseurs privés sont forcés de vendre leurs actions à l’armée du Kwantung. L’intégration avec l’armée du Kwantung est achevée.
De nouveaux conglomérats sont créés concomitamment autour de la SMR qui en est communément l’actionnaire principal. La plus connue de ces entreprises nées au Mandchoukouo et qui sont parvenues jusqu’à nous est Nissan. De petits constructeurs japonais sont regroupés et la firme ainsi créée est domiciliée à Hsinking – le nouveau nom de Changchun –, la capitale du Mandchoukouo, où elle construit des camions pour l’armée du Kwantung à partir de 1936.
Le succès de ce premier plan quinquennal est telle qu’en 1941, lorsque commence la Guerre du Pacifique, la production du Mandchoukouo dépasse celle du Japon dans plusieurs domaines stratégiques comme la sidérurgie.

Le fantôme du Mandchoukouo

La défaite du Japon en 1945 signe la mort du Mandchoukouo. Pourtant, l’héritage perdure. Les leçons apprises au Mandchoukouo sont l’outil du relèvement du Japon. La figure saillante des anciens de Mandchourie, architectes de la reconstruction du Japon, est le Premier ministre Kishi Nobusuke – son petit-fil est l’ex-Premier ministre Shinzô Abe.
Kishi Nobusuke (à gauche), ministre des munitions dans le gouvernement du maréchal Tojo (à droite), en 1943. (Source : CHR)
Kishi Nobusuke (à gauche), ministre des munitions dans le gouvernement du maréchal Tojo (à droite), en 1943. (Source : CHR)
La carrière de Kishi est intimement liée au Mandchoukouo, dont il est en 1935 vice-ministre du Développement industriel. Ce titre peut sembler modeste. En réalité, le ministre mandchou ou chinois n’est qu’un prête-nom comme l’est l’empereur Pu Yi. Le pouvoir réel est entre les mains des vice-ministres japonais. Grâce à ses liens familiaux avec les dirigeants de la SMR et aux relations qu’il entretient avec l’armée du Kwantung, il a carte blanche pour œuvrer à sa guise.
Puyi, le dernier empeser de Chine, couronné en 1934 par les Japonais empereur du Mandchoukouo. (Source : Flickr)
Puyi, le dernier empeser de Chine, couronné en 1934 par les Japonais empereur du Mandchoukouo. (Source : Flickr)
Kishi transfère son savoir-faire au Japon pendant la guerre en tant que ministre des Munitions. Devenu chef du gouvernement en 1957, il oriente l’économie vers l’investissement à tout prix. À travers une alliance étroite entre l’administration et les entreprises qu’incarne le ministère de l’Industrie et du Commerce extérieur, le MITI, l’industrie est re-concentrée autour des Zaibatsu. Ces conglomérats démantelés pendant l’occupation américaine renaissent sous une nouvelle forme. Avant la guerre, ils étaient contrôlés par de grandes familles, une sorte d’aristocratie capitaliste que les Américains ont expropriée. Cette fois, c’est par le jeu de participations croisées appelées « keiretsu », souvent opaques à l’image de l’emprise de la SMR sur l’ensemble de l’économie du Mandchoukouo.
D’autre part, la consommation de la population est comprimée afin de la forcer à épargner et de financer ainsi la production. Les importations sont limitées aux maximum par un contrôle des changes strict.
La population est encadrée par un nouveau parti visant à monopoliser le pouvoir, le Parti libéral démocrate (PLD). La différence dans le Japon de l’après-guerre est que le pays est une démocratie parlementaire. Le PLD contourne cet obstacle en s’appuyant sur les associations d’anciens combattants et toutes sortes de réseaux provinciaux comme les coopératives agricoles. Ce maillage des provinces, renforcé par un découpage en défaveur des grandes villes, assure au PLD de conserver le pouvoir sans interruption jusque dans les années 1990 et après de brèves interruptions de le reconquérir, le rendant électoralement « insubmersible ».
Ce clientélisme nourrit un discours révisionniste qui nie les agressions japonaises d’avant 1945, exalte la mission civilisatrice du Japon en Mandchourie et dans le reste de l’Asie. Ce déni de l’histoire se perpétue jusqu’à aujourd’hui et grève les relations du Japon avec ses voisins.
Le général Park Chun-hee, dictateur de la Corée du Sud et ancien officier de l’Armée du Kwantung. (Source : Myth20c)
Le général Park Chun-hee, dictateur de la Corée du Sud et ancien officier de l’Armée du Kwantung. (Source : Myth20c)
Le Mandchoukouo a eu un émule en Corée du Sud : le général Park Chung-hee. Au pouvoir de 1961 jusqu’à son assassinat en 1979, cet ancien officier de l’armée du Kwantung transfère à la Korea CIA – sa police secrète – le rôle joué par le Bureau des enquêtes économiques de Mantetsu. Les services de sécurité en collaboration étroite avec la haute administration organisent l’industrialisation de la péninsule en faisant naître sur le modèle de la SMR et des Zaibatsu reconstitués des conglomérats, les Chaebols, désormais connus dans le monde entier comme Hyundai ou Samsung.
Par Bruno Birolli, avec Park Joon-gyun à Séoul

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A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Colin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai, suivi des "Terres du Mal" (Tohu Bohu, 2019). La seconde édition de son livre "Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre" est disponible en impression à la commande sur tous les sites Amazon dans le monde.