Histoire
Analyse

Japon : comment le coup d'État raté de 1936 a accéléré la montée du militarisme

Marines japonais déployés dans Tokyo lors du coup d'État manqué du 26 février 1936. (Source : Military Wikia)
Marines japonais déployés dans Tokyo lors du coup d'État manqué du 26 février 1936. (Source : Military Wikia)
Il y a 85 ans, le Japon impérial connaissait un tentative de putsch militaire le 26 février 1936. Les officiers derrière ce coup d’État n’ont pas réussi à prendre le pouvoir, mais leur acte fut une étape décisive dans l’instauration du fascisme dans l’archipel nippon et le déclenchement de la Guerre du Pacifique.
La neige tombe sur Tokyo. Dans le silence ouaté de la nuit, un bruit de brodequins résonne. Puis, vers 5h20, les premières détonations. Le coup d’État militaire raté du 26 février 1936 vient de commencer. Il reste dans les annales sous le nom de « Niniroku » – « 226 », les chiffres de sa date en japonais.
Le ministre des Finances Takahashi Korekiyo, 82 ans, est frappé de deux balles et achevé d’un coup de sabre qui lui démembre l’épaule. Les derniers mots du vieillard abasourdi par l’intrusion de meurtriers dans sa résidence : « Mais qu’est ce que vous faîtes ? » Le général Watanabe Jotaro, inspecteur de la formation militaire et plusieurs fois ministre, est criblé dans son lit. L’amiral Saito Makoto, gardien du sceau impérial et donc un des plus hauts dignitaires de la Maison impériale, est déchiqueté par une rafale.
Pas très au fait de la physionomie des gens qu’ils veulent éliminer, les tueurs confondent l’amiral Okada Keisuke, 70 ans, Premier ministre depuis l’été 1934, avec son gendre, lui laissant la chance de se cacher. Déjà cible d’une tentative de meurtre, le comte Makino Nobuaki, le précédent gardien du Sceau impérial, survit lui aussi grâce au sacrifice d’un de ses gardes du corps qui abat le chef du commando avant de succomber.
Mais surtout, la cible principale des assassins, Saionji Kinmochi, plusieurs fois Premier ministre, échappe à la mort. L’oncle de l’empereur Hirohito est le dernier survivant des genrô, les grands conseillers impériaux de l’ère Meiji. C’est sur lui que se focalise la haine des milieux extrémistes. Ce vénérable aristocrate francophone est le symbole de tout ce que rejettent les « Jeunes officiers » qui viennent de se soulever : l’apaisement dans les relations internationales et les intrigues politiciennes en coulisses. Alerté par les premiers coups de feu, le prince s’enfuit par son jardin.
1 400 soldats se sont mutinés. Ils appartiennent au 3ème régiment de la Garde impériale, au 3ème et au 7ème régiment d’infanterie, et surtout au premier régiment d’infanterie, le fer de lance du putsch. Ce régiment a reçu ses munitions la veille puisque sur le départ pour la Mandchourie. Les têtes pensantes de cette vague de terreur sont des officiers subalternes. Le plus gradé est capitaine. Tenu dans l’ignorance des intentions de leurs chefs, le rang a obéi les yeux fermés.

L’armée ne bascule pas

Dans une proclamation, les rebelles affirment vouloir « supprimer les hommes d’État, les financiers, les bureaucrates et les hommes politiques responsables de la crise intérieure et extérieure que traverse le Japon ». Leur slogan : « Servir l’empereur ! Punir les traîtres ! » Ils exigent une « action énergique » en Chine et contre les Occidentaux, c’est-à-dire la guerre.
Pendant trois jours, ce pronunciamiento fige Tokyo. Cependant, dès l’après-midi du 26 février, il paraît évident qu’il a échoué. Le soulèvement général n’a pas lieu.
Les forces qui entrent dans Tokyo sont toutes pro-gouvernementales. Elles ont ordre de mater l’insurrection certes, mais si possible sans faire usage de leurs armes. Des barricades armées de mitrailleuses sont dressées autour de Nagata-cho, le quartier des ministères où les insurgés sont retranchés dans le ministère de la Guerre et le Quartier général de la police.
Le téléphone et le télégramme sont coupés pour interdire aux mutins de lancer des appels à l’insurrection aux autres garnisons du Japon. La loi martiale est instaurée à travers l’archipel, renforcée à Tokyo par l’état de siège. Les renforts affluent, par le train, en camions. Vingt mille soldats loyalistes occupent Tokyo. Des blindés quadrillent le centre de la capitale. L’aviation fait chauffer ses moteurs dans l’attente de bombarder les rebelles. La Marine mouille en baie de Tokyo une escadre qui pointe ses canons en direction de Nagata-cho.
Tokyo en état de siège lors du putsch militaire raté du "Niniroku", le 26 février 1936. (Source : Nikkan-Gendai)
Tokyo en état de siège lors du putsch militaire raté du "Niniroku", le 26 février 1936. (Source : Nikkan-Gendai)
Tokyo en état de siège lors du coup d'État manqué du 26 février 1936. (Source : Ameblo)
Tokyo en état de siège lors du coup d'État manqué du 26 février 1936. (Source : Ameblo)
Les tractations pour obtenir une reddition pacifique se déroulent dans un climat d’extrême tension. Un capitaine envoyé raisonner les têtes brûlées est abattu par ces derniers.
Un calme angoissé règne qui, note un observateur, ressemble à celui « d’une ville située au pied d’un volcan dont on attend l’irruption d’un moment à l’autre ». La menace de guerre civile n’entame pas la courtoisie des Tokyoïtes. Ce qui donne à ces journées insurrectionnelles des moments d’absurdité loufoque. À un correspondant de l’agence Reuters qui demande à entrer dans l’Hôtel Sannô, le QG de la mutinerie, une sentinelle répond fort civilement : « Visitez l’hôtel autant qu’il vous plaira mais nous regrettons de vous dire que vous ne pouvez prendre de chambre. » Le directeur de l’Hôtel Mampei, lui aussi occupé par des soldats mutinés, prévient « qu’en raison de la visite d’hôtes inattendus, il ne reste plus une chambre de libre ».
Le sort des mutins est scellé. Ils sont isolés. L’armée ne bascule pas. Ils déposent les armes le 29 février. Un seul, le capitaine Nonaka Shiro, le meneur, se brûle la cervelle.
Chars dans Tokyo lors du putsch militaire manqué du 26 février 1926. (Source : Goo.ne)
Char dans Tokyo lors du putsch militaire manqué du 26 février 1926. (Source : Goo.ne)
Les conjurés espèrent faire de leur procès une tribune. Mais l’empereur Hirohito, connu pour vaciller, est si choqué par la perte de ses conseillers les plus chers que, cette fois, il est ferme.
D’ailleurs, le précédent du procès des auteurs de la tentative de coup d’État de 1932 avait marqué les mémoires. Les avocats des accusés avaient joué une farce morbide et grotesque dans le prétoire en mettant l’establisment en accusation. Les prévenus fêtés en héros avaient été condamnés à des peines insignifiantes.
Cette fois, la cour martiale siège à huis clos. Le droit de prendre un avocat et celui de faire des déclarations ou d’appeler à la barre des témoins sont refusés aux prévenus.
Six officiers mutins fusillés après le coup d'État manqué de "Niniroku" le 26 février 1936. (Source : Sohu)
Six officiers mutins fusillés après le coup d'État manqué de "Niniroku" le 26 février 1936. (Source : Sohu)

Rivalités irréconciliables

Un soulèvement militaire était attendu, prévisible. Une culture de l’insubordination s’était enracinée et un vent de révolte soufflait dans l’armée impériale depuis « l’incident de Moukden » en septembre 1931. Cet acte terroriste faussement attribué à des saboteurs chinois, le corps des officiers sait que ses instigateurs sont des leurs et qu’ils n’ont pas été sanctionnés. L’invasion victorieuse et impunie de la Mandchourie nourrit un « jusqu’au-boutistme » qui fait fi de toute notion de discipline parmi les jeunes officiers.
Cependant, si l’armée impériale serre les rangs pour confisquer le pouvoir sous couvert de « restaurer l’autorité impériale » et « supprimer les causes des maux qui ruinent le Japon », elle se fracture à cause de rivalités irréconciliables. En dépit d’une ambition commune d’instaurer un état totalitaire et de poursuivre l’expansion en Asie, deux factions s’affrontent autour de la stratégie à suivre.
« Tôseiha », la « faction du contrôle » du général Nagata Tetsuzan pose comme condition préalable à la guerre une « mobilisation totale de la nation » associant militaires, zaibatsu (les conglomérats comme Mitsubishi ou Mitsui) et les partis conservateurs afin de rassembler toutes les ressources disponibles du pays en vue de constituer la puissante industrie de guerre qui manque au Japon.
*Pour aller plus loin sur les choix stratégiques qui divisent l’armée impériale, voir la seconde édition d’Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre, par Bruno Birolli.
« Kôdôha », la « voie impériale » du général Araki Sadao, ministre de la Guerre à la fin de l’invasion de la Mandchourie jusqu’en 1934, affirme que l’esprit guerrier rend le Japon imbattable et bat le rappel pour une frappe préventive et immédiate contre l’Union soviétique car, après 1936, l’armée rouge se sera réorganisée et son aviation déclassera celle de l’archipel. Il y a urgence, tambourine Araki dans un film diffusé dans les cinémas et dans ses entretiens à la presse. L’union nationale prônée par « Tôseiha » est une trahison, elle livre l’empereur aux grands capitalistes et aux politiciens*.
Le général japonais Sadao Araki. (Source : Pholder)
Le général japonais Sadao Araki. (Source : Pholder)
L’affrontement entre les deux clans bellicistes atteint son paroxysme durant l’été 1934. Par d’habiles manœuvres, Nagata évince « Kôdôha » à la tête du gouvernement et impose comme Premier ministre un de ses partisans, ce même amiral Okada Keisuke que les tueurs en kaki confonde avec son gendre pendant « Niniroku ». Nagata est dès lors l’homme à abattre.
Le 12 août 1935, le lieutenant-colonel Aizawa Saburo de la faction Kôdôha tue Nagata à coups de sabre à l’intérieur du ministère de la guerre.
Début 1936, les conditions d’une rébellion militaire sont réunies. Le procès de l’assassin de Nagata s’ouvre dans la caserne où est cantonné le premier régiment. C’est l’occasion pour l’accusé et son avocat à de virulentes dénonciations de l’establisment et d’appels à l’insurrection.
Les élections générales du 20 février accroissent le malaise dans l’armée. C’est une débâcle pour les candidats ultra-nationalistes. Les partis du centre droit et de gauche hostiles au réarmement et favorables à la paix remportent une écrasante majorité au parlement.
Le lendemain, le professeur Minobe Tutsukichi est victime d’une tentative d’assassinat. Ce constitutionnaliste qui incarne la « démocratie Taishô » est en butte depuis des années à la vindicte à cause de son interprétation de la Constitution de Meiji. Il est l’auteur de la doctrine qui voit dans l’empereur un « organe de l’État » et non l’État lui-même. Pour les exaltés nationalistes, Minobe commet là un crime de lèse-majesté impardonnable. À leurs yeux, l’empereur est sacré, son pouvoir relève du divin, ce qui le place au-dessus toute institution humaine ou légale.
« Toseiha », qui organise la répression de « Niniroku », est impitoyable. Dans les jours suivants, Araki et d’autres généraux affiliés à « Kôdôha » sont limogés. En juillet, les cerveaux de « Niniroku» », dix-sept jeunes officiers, plus l’assassin de Nagata et l’idéologue d’extrême-droite Kita Ikki, sont fusillés.

Renversement de valeurs

La répression de « Niniroku » est un pas supplémentaire vers la dictature militaire. Car « Tôseiha » a accepté de « nettoyer » l’armée à la condition expresse de museler définitivement les partis politiques opposés à son projet de militarisation de la société.
L’épuration au sein de l’armée est confiée à la Kenpetai. Cette gendarmerie militaire, dirigée par Hideki Tojo, un affidé de Nagata qui symbolise le militarisme japonais pendant la Guerre du Pacifique, devient l’ossature du totalitarisme qui se met en place.
En novembre, le Japon signe avec l’Allemagne hitlérienne le pacte anti-Komintern, visant à lutter contre le communisme. Le militarisme japonais lie son destin au nazisme.
Dans la foulée, la police ferme les dancing de Tokyo pour préparer la population à la vie en temps de guerre.
La purge chez les militaires est cependant partielle. Pour écarter les officiers les plus agités, l’état-major les transfère en Chine. Ces irréductibles provoquent l’invasion de la Chine en juillet 1937 en contrevenant aux ordres de retenue câblés de Tokyo comme l’avaient fait en toute impunité leurs prédécesseurs en Mandchourie six ans plus tôt.
En 1938, pour contrebalancer le pouvoir de « Tôseiha », le « va-t-en guerre » Araki revient aux affaires avec le portefeuille de ministre de l’Éducation.
On connaît la suite : l’attaque surprise contre Pearl Harbour et la capitulation sans condition du Japon en 1945.
Aujourd’hui, « Niniroku » continue de hanter le Japon. Ce coup d’État manqué est bien une étape fatidique et cruciale dans l’instauration du fascisme et vers la Guerre du Pacifique. Mais par un renversement de valeurs, ce soulèvement raté est glorifié par la droite nationaliste. Les « Jeunes officiers » terroristes de « Niniroku » ont inspiré l’oeuvre de Mishima Yukio.
Ils ne sont pas considérés comme des fanatiques, politiquement naïfs, dont l’insubordination a contribué à un désastre national. Ils sont honorés comme des êtres purs qui sont allés au bout de leur idéal et de leur dévouement à l’empereur. Jusqu’à en mourir.
Par Bruno Birolli

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A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Colin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai, suivi des "Terres du Mal" (Tohu Bohu, 2019). La seconde édition de son livre "Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre" est disponible en impression à la commande sur tous les sites Amazon dans le monde.