Histoire
Analyse

Comment expliquer le massacre de Nankin en 1937 ?

Durant le massacre de Nankin débuté le 13 décembre 1937, des civils chinois furent enterrés vivants. (Source : Wikimedia Commons)
Durant le massacre de Nankin débuté le 13 décembre 1937, des civils chinois furent enterrés vivants. (Source : Wikimedia Commons)
Il y a 83 ans, le 13 décembre au soir commençait une des pages les plus horribles de la Seconde Guerre mondiale qui pourtant n’a fait l’économie d’aucune horreur : le viol de Nankin. Pendant cinq semaines, l’Armée impériale japonaise transformée en une soldatesque ivre de saccages incendie la ville, viole en masse, fusille des milliers de prisonniers de guerre et multiplie les atrocités. Le nombre de victimes reste inconnu. Il est encore controversé. 40 000 tués selon l’estimation basse de certains historiens japonais dont les travaux visent à sauver l’honneur de l’Armée impériale. 300 000 morts d’après les chiffres avancés par les autorités chinoises de l’époque – le gouvernement de Chiang Kai-shek –, repris depuis 1949 par le régime communiste.
L’incertitude sur le nombre de victimes ne sera jamais élucidée. En décembre, Nankin est en effet gonflée par l’afflux de réfugiés fuyant devant l’avance japonaise. À quoi s’ajoutent des dizaines de soldats chinois en déroute, ayant perdu leurs unités. C’est sur cette masse que vont s’acharner les soldats japonais.
L’abomination est connue dès qu’elle commence. Nankin est la capitale de la République de Chine dirigée par Chiang Kai-shek et le siège des ambassades étrangères. De nombreux correspondants de la presse internationale sont présents. Alors que le sac commence à peine, les journaux du monde entier rapportent l’ivresse de destruction qui saisit l’Armée impériale en publiant les dépêches câblées de Shanghai et de Nankin.
Tous, y compris les représentants de l’Allemagne nazie, documentent les atrocités qui dépassent l’imagination et que corroborent les missionnaires américains. Plusieurs filment les victimes. Le constat est sans appel : l’Armée japonaise a violé toutes les lois de la guerre. Et parmi elles, l’une des premières : les vainqueurs ont la responsabilités d’assurer la sécurité des populations dans les territoires qu’ils conquièrent et celle des prisonniers de guerre qui suite à leur reddition cessent d’être considérés comme des combattants.
Ces deux principes sont foulés au pied. Des milliers de soldats chinois désarmés sont entraînés au bord du Yang Tze et mitraillés. L’accumulation de cadavres est telle que les berges et les rives du fleuve sont couvertes de plusieurs mètres de hauteur de corps déchiquetés. Des milliers de cadavres dérivent en aval.
C’est la population civile qui paye le pire tribu. En particulier les femmes. De tous les âges. Elles sont raflées, y compris à l’intérieur de la zone de sécurité établie par la Croix Rouge, et violées à la chaîne puis exécutées à la baïonnette. Les bébés sont séparées par les soldats qui leur fracassent le crâne avant de se déchaîner sur les mères et les sœurs.
Enfin, la ville est systématiquement pillée et rasée par les flammes. Un tiers des bâtiments ne sont plus que des décombres carbonisés, et ceux qui restent debout ont été dévastés.
Durant les cinq semaines du massacre de Nankin en 1937, des milliers de soldats chinois désarmés sont entraînés au bord du Yang Tze et mitraillés. L'accumulation de cadavres est telle que les berges et les bords du fleuve sont couverts de plusieurs mètres de hauteur de corps déchiquetés. (Source : STSTW)
Durant les cinq semaines du massacre de Nankin en 1937, des milliers de soldats chinois désarmés sont entraînés au bord du Yang Tze et mitraillés. L'accumulation de cadavres est telle que les berges et les bords du fleuve sont couverts de plusieurs mètres de hauteur de corps déchiquetés. (Source : STSTW)

Les Chinois réduits au rang de « cochons »

Il est difficile de déterminer des responsabilités individuelles dans cette orgie générale de sauvagerie. Les documents ont été détruits en 1945 avant l’arrivée des forces d’occupation alliées. Le général Iwane Matsui a expié ces crimes en étant condamné à la peine capitale lors du procès de Tokyo et exécuté en décembre 1949. Or, ce militaire, semble-t-il, a surtout payé afin de dédouaner le prince Yasuhiro Asaka, frère cadet de l’empereur et commandant en chef des forces, et de préserver l’institution impériale. Ce choix est voulu par le général américain MacArthur, de facto pro-consul du Japon après la défaite de l’archipel.
Par contre, il est plus aisé de saisir le contexte qui a rendu possibles, et probablement inévitables, ces atrocités.
Un premier élément est la campagne de déshumanisation entreprise dès le début des années 1920 par les milieux expansionnistes de Tokyo. Pour justifier leur appétit de conquête, les ultras vont bâtir un argumentaire fallacieux. Leur porte-drapeau, Yosuke Matsuoka, devenu ministre des Affaires étrangères, est l’architecte de l’alliance avec l’Allemagne nazie. Un des arguments est de refuser à la Chine le statut de pays doté d’un État constitué mais de la réduire à une sphère en décadence qui, sous la férule du Japon, doit être régénérée y compris de force. En conséquence, le droit international ne s’applique pas en Chine.
C’est donc ainsi que le Japon justifie sa sortie en 1933 de la Société des Nations en réponse aux condamnations de l’invasion de la Mandchourie de 1931. Un raisonnement que reprend à longueur de colonnes la presse dans l’archipel. Pour les soldats japonais, les Chinois sont réduits au rang de sous-hommes, d’animaux et appelés « buta » – des cochons – qu’on peut donc égorger à sa guise.
Le général de l'armée impériale japonaise Iwane Matsui, à la tête du corps expéditionnaire en Chine, entre dans Nankin le 17 décembre 1937. Condamné pour crimes contre l'humanité pour son implication dans le massacre, il a été exécuté par les Alliés le 23 décembre 1948. (Source : APPJF)
Le général de l'armée impériale japonaise Iwane Matsui, à la tête du corps expéditionnaire envoyé en Chine, entre dans Nankin le 17 décembre 1937. Condamné pour crimes contre l'humanité pour son implication dans le massacre, il a été exécuté par les Alliés le 23 décembre 1948. (Source : APPJF)

Briser la volonté de résistance de l’adversaire

L’héritage de certaines traditions militaires pèse. L’art de la guerre au Japon s’est résumé au fil des siècles à des guerres civiles. Les conflits fratricides doivent être les plus brefs sous peine de ruiner le pays en provoquant famines et autres catastrophes. Le moyen le plus radical d’écourter des combats est de briser la volonté de résistance de l’adversaire en le terrorisant. On retrouve ce procédé chez les Romains. Les Mongols de Genghis Khan le portent à un niveau jamais atteint dans l’Histoire et il est la règle dans l’Islam et le monde arabe.
Au Japon, la légende chevaleresque des samouraïs masque le fait que cette caste a disposé pendant des siècles du pouvoir de vie et mort sur le peuple. La peine encourue pour le moindre manque de respect ou d’obéissance était la décapitation ou la torture.
Lorsqu’en juillet 1937, le pays s’engage dans la conquête de la Chine dans la foulée de l’incident du pont Marco Polo près de Pékin. Son armée entreprend de terroriser la Chine. Il y a un précédent célèbre : l’Armée impériale passe au fil de l’épée 5 000 civils chinois lorsqu’elle prend Port-Arthur au cours de la première guerre sino-japonaise (1894-1895).
La violence portée à son paroxysme vise à compenser la faiblesse numérique du Japon qui, en 1937, épuise toutes ses réserves dans cette invasion. En remportant une victoire rapide, l’Armée impériale espère mettre les Occidentaux et, en premier lieu les États-Unis, devant le fait accompli que le Japon est le maître de la Chine.
Cette descente vers le Sud s’accompagne immédiatement d’une furie de destructions. La politique des san-ko : « tuer tout, brûler tout, détruire tout », ne sera formulée qu’en 1941. Si le mot n’existe pas encore, cette politique de la terre brûlée est systématiquement appliquée. L’Armée impériale ne laisse que des cendres, ce qui pousse à l’exode trente millions de Chinois quittant villes et villages dans une fuite désespérée – c’est le plus important mouvement de population de la Deuxième Guerre mondiale.
La fureur japonaise s’exacerbe pendant la bataille de Shanghai. Trois mois durant, les Japonais sont bloqués par la résistance acharnée des troupes de Chiang Kai-shek qu’ils n’avaient nullement envisagée par arrogance et mépris pour leur ennemi. En dépit d’une supériorité matérielle écrasante, ils perdent 20 000 morts.
Un épisode particulier en dit long sur la capacité des médias à exciter les instincts les plus sanguinaires. En novembre 1937 est rapporté par deux journaux – comme s’il s’agissait d’un exploit à imiter – un concours entre deux officiers japonais pour déterminer lequel parviendrait le premier à décapiter au sabre cent prisonniers chinois. Un certain lieutenant Mukai arrive en tête avec 106 assassinats.

Transfert d’oppression

Un autre aspect est plus difficile à cerner car il relève de la psychologie. Les sociologues parlent de « transfert d’oppression ». L’entraînement au sein de l’Armée impériale est d’une dureté inimaginable. Les observateurs étrangers qui assistent aux manœuvres dans les années 1920 et au début des années 1930, notent que les exercices sont si exigeants qu’ils provoquent régulièrement la mort d’appelés et que d’autres ayant montré des faiblesses sont poussés au suicide par leurs officiers.
Le recrutement massif et la fascisation de l’armée à l’approche de la guerre renforce cette tendance. En vertu de la doctrine militaire, les déficiences en équipement et en effectifs sont compensées par un entraînement intensif au-delà de ce peut supporter le corps humain. La nécessité de recruter massivement pour faire face à l’engagement en Chine accentue la brutalisation du rang. Pour le moindre manquement aux règles, les recrues sont giflées, battues jusqu’au sang y compris par leurs camarades pour être endurcies.
Comme le montrent les lettres des soldats, le contingent envoyé en Chine a une vision étonnamment pessimiste de l’avenir. Instruits par le culte de la mort dans lequel baignent les casernes où le soldat courageux est le soldat qui meure, peu de soldats croient pouvoir revenir vivants. Pour la plupart, s’embarquer pour la Chine, c’est s’embarquer pour la mort. Martyriser la population chinoise serait donc un biais pour ces hommes brutalisés de prendre leur revanche sur plus faibles qu’eux.
*Cf. Bruno Birolli, Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre, Armand Colin, 2012, p. 233.
Témoin de l’offensive japonaise, un attaché militaire français basé en Chine écrit : « Dans l’ordre moral enfin, les Japonais ont, par la conduite de leurs troupes, démontré malgré leur vernis, qu’ils n’avaient pas encore dépassé le stade dans l’échelle des civilisations, le stade de la barbarie. »*
Par Bruno Birolli

Au bord de la guerre avec les Américains

Incident peu connu, le viol de Nankin a failli provoquer une guerre avec les États-Unis. Le 12 décembre 1937, l’aéronavale japonaise coule l’USS Panay devant Nankin. Cette canonnière et trois barges pétrolières avaient été dépêchées pour évacuer les expatriés et le personnel chinois qu’employaient les firmes américaines. Non seulement l’aviation coule ces navires mais elle fait plusieurs passages pour mitrailler les survivants réfugiés dans les canots de sauvetage. Plusieurs marins et un reporter italien sont tués. Dûment filmée par deux journalistes caméramen, cette attaque délibérée scandalise l’opinion américaine. La Marine impériale est forcée de platement s’excuser, tout en prétextant une méprise. Moins va-t-en guerre que les généraux, des centaines de civils japonais envoient aux consulats américains au Japon des lettres de sympathie. Un geste qui montre que la population était loin de faire bloc derrière son armée.

B. B.

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A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Colin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai, suivi des "Terres du Mal" (Tohu Bohu, 2019). La seconde édition de son livre "Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre" est disponible en impression à la commande sur tous les sites Amazon dans le monde.