Politique
Analyse

Chine : la menace d'une crise alimentaire, symptôme du "virage à gauche" de Xi Jinping

Les pluies torrentielles de juin-juillet ont mis à mal le système de citernes et de barrages au centre au sud de la Chine, deux régions qui ont reçu très peu d'aide des autorités. Résultat, les inondations ont laissé un grand nombre de récoltes détruites ou à l'abandon. (Source : CNN)
Les pluies torrentielles de juin-juillet ont mis à mal le système de citernes et de barrages au centre au sud de la Chine, deux régions qui ont reçu très peu d'aide des autorités. Résultat, les inondations ont laissé un grand nombre de récoltes détruites ou à l'abandon. (Source : CNN)
Depuis le lancement de la campagne « anti-gaspillage » par Xi Jinping en août dernier, plusieurs s’interrogent sur les visées réelles de cette nouvelle politique. La Chine connaît-elle une crise alimentaire ? S’y prépare-t-elle ? Ou bien est-ce un moyen pour les autorités centrales de redresser les mauvaises habitudes de consommation – culturelles parfois – des citoyens ? Par les temps qui courent et l’opacité grandissante de Pékin sur tout sujet, il n’est pas aisé de répondre à ces questions. Il n’empêche, cette campagne crée depuis son lancement un grand malaise au sein de la population chinoise, qui dénonce parfois des comportements « extrêmes », par exemple cette maîtresse adjointe d’école de Wuyuan dans le Shanxi, qui termina le repas des élèves devant ces derniers.
C’est l’un des enseignements de la dernière rencontre estivale de l’élite du Parti à Beidaihe : le problème est conjoncturel. La pandémie de Covid-19 démobilise la main-d’œuvre en Chine du Centre et du Sud, ce qui rend par la suite le retour au travail problématique. Par ailleurs, les pluies torrentielles de juin-juillet ont mis à mal le système de citernes et de barrages partout dans ces deux régions, qui n’ont été que très peu prises en charge par les autorités. Résultat, les inondations ont laissé un grand nombre de récoltes détruites ou à l’abandon. Sans oublier l’arrivée des locustes dans le sud de la Chine, qui a ainsi achevé une partie des récoltes restantes. IL faut mentionner aussi la sécheresse dans le bastion du soja au Nord-Est. Les visites de Xi Jinping se voulaient rassurantes, en « montrant » les grains – le maïs en l’occurrence. Mais elles n’ont aidé en rien à changer la réalité du terrain. Si bien que même les téléphones portables ont été interdits près des greniers suite à la publication de photos montrant du maïs en train de pourrir.
Cependant, les médias chinois, qui emboîtent le pas à Xi et à sa campagne anti-gaspillage, ont continué de nous parler de récoltes luxuriantes même jusqu’à la fin août et ce, malgré les indices pointant dans la direction opposée. De manière superficielle, les autorités, pour qui les questions liées aux grains sont hautement politiques, ont préféré mettre l’accent sur la question du gaspillage en plus d’encourager des mesures telles que la délation des gaspilleurs, ou le « modèle de commande des plats » (diancan moshi, 点餐模式) ou N-1 : nombre d’invités – 1 = nombre de plats. Sans parler de certaines mesures « farfelues » appliquées dans certains établissements : par exemple, celle qui consiste à peser les clients avant leur entrée afin de déterminer la quantité de nourriture qu’ils peuvent consommer. Malgré tout, il semble que les Chinois verront l’entrée en vigueur d’une législation sur la « conservation de la nourriture », entérinée par l’Assemblée nationale populaire au mois d’octobre.

Une stratégie décentralisée

*Selon le rapport de 2019, le chiffre s’élèverait plutôt à 470 kilos.
Selon le rapport sur la sécurité alimentaire en Chine publié en 2019, le pays produisait en moyenne 650 millions de tonnes de grain. D’après un rapport statistique antérieur de 2015, la consommation de nourriture cette année-là s’élevait à plus de 482 kg par habitant*. Cependant, le niveau d’autosuffisance de la Chine en matière alimentaire a chuté de 96 % en 2013 à environ 86 % aujourd’hui. Ce manque s’est traduit par une augmentation importante des importations.
Aussi, depuis 2005, la Chine, via ses compagnies étatiques liées à l’agroalimentaire, a fait des acquisitions de production agricole ou de terres dans certaines régions d’Afrique, d’Australie ainsi que dans certains pays d’Asie centrale (comme le font par exemple les grandes compagnies telles que Dole), afin de bénéficier d’une production décentralisée servant de grenier secondaire et permettant de « nourrir la Chine ». Cela dit, avec les nouvelles restrictions et l’absence de main-d’œuvre en raison de la pandémie, on peut se demander si ce système de précautions sera suffisant pour la Chine. Pékin risque d’être obligé – il l’est déjà en quelque sorte – d’acheter plus à l’extérieur, d’acheter à des pays comme le Canada, les États-Unis et même l’Australie. Cependant, la Chine est coincée avec le Canada sur les cas de Meng Wanzhou, de Michael Kovrig et Michael Spavor et de la 5G. Elle se livre encore à une guerre des mots avec les Américains, qui ne cessent de redoubler d’efforts pour punir le gouvernement chinois, et l’entente s’est fortement éloignée avec l’Australie depuis le début de la pandémie. Pour l’instant, le Canada continue de vendre des céréales à la Chine, et la Chine d’en acheter aux Américains – remplissant ainsi une partie des quotas prévus par la première phase du traité signé en janvier 2020. Il est alors peut-être encore un peu tôt pour parler d’une véritable crise alimentaire.

Doit-on parler de crise ?

*On se souviendra de l’affaire relativement récente de Ni Fake (倪发科), le gendre de la sœur de Jiang Zemin, dans l’Anhui, qui fut pris la main dans le sac par Zhu Rongji lors d’une inspection surprise.
Le problème alimentaire que connaît la Chine va plus loin que la mauvaise gestion – intentionnelle* ou non – de la production et des stocks de grains. Dans les circonstances actuelles, la réputation de la Chine, ou plutôt du régime chinois, est en chute libre depuis quelques mois déjà, si bien que des pays songent au « découplement » – chose plus facile à dire qu’à faire, bien entendu. Néanmoins, cela remet partiellement en cause le modèle d’achat de biens chinois en échange de la vente de produits agricoles que la Chine pouvait avoir avec certains pays. C’est patent dans le cadre des pourparlers avec l’Europe, qui n’aboutissent pas. Tous ces pays, en raison de la pandémie et de la réputation de Pékin, pourraient ne pas vouloir ou ne pas pouvoir vendre ces produits.
*Considérant que le régime alimentaire chinois est basé sur une consommation de grains importante.
Dans l’état actuel des choses, les 100 millions de tonnes de grains dont Pékin a besoin ne sont pas son seul souci. Les chaînes d’approvisionnement qui devaient servir à acheminer les autres ressources naturelles vers la Chine se trouvent déstabilisées par la crise, mais aussi par l’attitude cavalière de Pékin sur la scène internationale. Sans parler des contrats perdus pour Huawei ni des demandes d’audit pour les compagnies chinoises cotées en bourse aux États-Unis. Le tout a également poussé la Chine à signer un contrat de 25 ans avec l’Iran pour l’approvisionnement en pétrole en juillet. Une chose est certaine : si la tendance à faire pression sur la Chine en venait à triompher, s’ajoutant à l’attitude chinoise vers l’isolement depuis un bon moment déjà, alors la problématique alimentaire* risquerait de devenir plus sérieuse. Et ce n’est pas l’économie « à cycle interne » qui pourra résoudre ce problème. En somme, la question du grain n’est qu’un autre symptôme du virage à gauche entamé par Xi Jinping et les conservateurs, qui remettent en cause « l’émergence pacifique » de la Chine et les bénéfices qu’elle a pu en tirer.
Par Alex Payette

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A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.