Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Guerre commerciale : la Chine à la recherche d'un "deal" avec les États-Unis

Le président américain Donald Trump reçu à Pékin par son homologue chinois Xi Jinping, le 8 novembre 2017. (Source : ABC)
Le président américain Donald Trump reçu à Pékin par son homologue chinois Xi Jinping, le 8 novembre 2017. (Source : ABC)
Xi Jinping a besoin d’un « deal » avec Donald Trump. La Chine est aux abois dans la guerre commerciale avec les États-Unis. C’est ce qu’on lit chez les commentateurs. A Pékin, c’est aussi l’heure des grandes manoeuvres. Au coeur des enjeux, l’investissement et les hautes technologies.
L’histoire contemporaine chinoise montre que les années en 9 sont souvent agitées. A quelques jours du Nouvel an, dans un discours aux cadres du Parti, Xi Jinping a évoqué deux animaux qui pourraient secouer l’année du Cochon : le cygne noir – un événement imprévisible – et le rhinocéros gris – un risque évident mais souvent négligé.

Acculée à négocier ?

Dans une allusion à la Chine dans son discours sur l’État de l’Union du 5 février, Donald Trump n’a pas reproché au gouvernement chinois d’avoir profité de la faiblesse de ses prédécesseurs à la Maison Blanche. Mais il a rappelé que les négociations en cours modifieraient le cadre des relations sino-américaines.
À en croire des commentateurs, la Chine aux abois a besoin d’un « deal ». Certes, la croissance chinoise de 2018 est la plus faible depuis 1990. Toutefois, à 6,6 % elle reste honorable. En 2007, avec + 14 %, la Chine ajoutait l’équivalent d’un dixième du PIB français à l’économie mondiale. En 2018, elle en ajoute un tiers. C’est en tout cas ce qu’indiquent les statistiques. Peut-on leur faire confiance ? Depuis la remarque de Li Keqiang alors gouverneur de la province du Liaoning, ce débat est récurrent. Menées sans complaisance, certains analystes ont conclu à une amélioration de la mesure du PIB en yuan courant, tout en remarquant que celle du PIB en volume (hors inflation), base du calcul de la croissance, est sujette à caution. En effet, alors que dans les pays de l’OCDE, le « déflateur » est le résultat de calculs, en Chine il est décidé par cinq personnes. Cela expliquerait la faiblesse surprenante de la croissance. En outre, dans le passé, le gouvernement de Pékin n’a pas hésité à « chauffer le thermomètre » : ce serait le cas en 2018 selon Xiang Songzuo, professeur à l’Université du Peuple à Pékin, dont le caractère viral témoigne du scepticisme.
La croissance chinoise diminue. Jusqu’en décembre, son ralentissement était la conséquence des restrictions de crédit qui mettent en difficulté les entreprises privées et les ménages. En effet, les exportations chinoises vers les États-Unis ont progressé et paradoxalement, elles se sont accélérées. Redoutant la hausse des tarifs annoncée pour janvier dernier, des importateurs américains ont fait le plein de produits chinois. La trêve de Buenos Aires a donné un coup de frein à la croissance avec un impact sur l’emploi et l’embauche des nouveaux diplômés qui n’ont jamais été aussi nombreux. Le gouvernement va doper les ventes d’automobile et anticipant une hausse des droits de douane américains le 1er mars, il prépare un plan de relance pour éviter une forte détérioration de la conjoncture à l’occasion du 70ème anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine.

Le conflit a plus d’impact sur les entreprises que sur les consommateurs

Début janvier, pour la première fois de son histoire, Apple a revu à la baisse ses prévisions. En cause, ses ventes en Chine diminuent. L’évolution du marché chinois est plus critique pour General Motors qui vend 4 millions de voitures dans le pays, soit 1 million de plus qu’en Amérique. À l’heure de la mondialisation, les relations bilatérales ne se résument pas aux échanges. Si les États-Unis importent plus de Chine qu’ils n’y exportent, les filiales américaines réalisent un chiffre d’affaires de 345 milliards de dollars sur le marché chinois. C’est trois fois les exportations en provenance des États-Unis vers la Chine et trente-cinq fois les ventes des filiales chinoises en Amérique. Contrairement au déficit commercial qui se creuse, le déficit de ces « échanges agrégés », bien moins élevé, diminue.
L’impact des tensions commerciales est ailleurs. Elles freinent l’investissement américain en Chine, tandis que le durcissement du Comité sur l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS) a provoqué l’écroulement de l’investissement chinois aux États-Unis. Ces tensions font hésiter d’autres entreprises. En 2017, répondant à l’appel de Trump, le PDG de Foxconn Terry Gou annonçait un projet de 10 milliards de dollars, le plus important en Amérique, et la création de milliers d’emplois dans le Wisconsin. Son geste lui a valu la promesse de 4 milliards de dollars de réduction d’impôts et autres incitations. Mais il n’a pas assuré la victoire du camp républicain aux élections de mi-mandat. En janvier dernier, réagissant à l’annonce d’Apple sur ses prévisions, l’entreprise taïwanaise a renoncé à ce projet, et le jour suivant, elle gelait un autre plan de même ampleur dans la province du Guangdong au sud de la Chine.

Les rebondissements de l’affaire Huawei

Curieusement, le calendrier de l’affaire Huawei coïncide avec celui des négociations commerciales. Fin novembre, au moment où les délégations américaines et chinoises discutaient à Buenos Aires, la police canadienne arrêtait Meng Wanzhou, fille du fondateur de Huawei à la demande du département américain de la Justice. Fin janvier, à la veille de l’arrivée à Washington de la délégation chinoise, ce même Département a publié l’acte d’accusation de Meng Wanzhou : elle aurait contourné la législation en organisant des transactions en Iran. La justice canadienne a un mois pour procéder à cette extradition qui pourrait coïncider avec la rencontre prévue entre Xi Jinping et Donald Trump. Les deux dirigeants pourraient se voir sur l’île chinoise de Hainan, au lendemain du sommet entre le président américain et Kim Jong-un les 27 et 28 février au Vietnam. Y aurait-il un lien entre ces deux négociations ? C’est ce que subodorait l’Asian Nikkei Review. Le face-à-face entre Trump et Xi servirait moins à résoudre le conflit commercial que la discussion d’un « deal » associant l’abandon des sanctions contre une avancée sur le front diplomatique nord-coréen. Le président américain a toutefois déclaré qu’il n’envisageait plus de rencontrer Xi Jinping avant la fin des négociations.
Entre-temps, la Chine multiplie les gestes envers les États-Unis. Achat de soja, baisse des droits de douane, autorisation donnée à Standard & Poor’s de s’installer, ou encore annonce d’une loi interdisant aux provinces chinoises d’exiger des transferts de technologies aux entreprises étrangères. Mais comme le détaille un rapport du Département à la Défense, l’administration américaine n’a pas seulement des préoccupations commerciales. Ce rapport avertit des dangers que représentent les fournitures chinoises au complexe militaro-industriel. Les députés démocrates et républicains ont proposé d’interdire aux entreprises américaines tout contact avec Huawei, comme avec ZTE au mois d’avril. Huawei a sans doute les reins plus solides mais cette mesure serait un coup dur pour le fleuron des télécommunications chinoises. L’offensive américaine ne se limite pas aux transferts de technologie : en novembre 2018, le Département de la Justice a adopté l’initiative « Chine contre l’espionnage industriel » qui va freiner les échanges scientifiques et l’accueil d’étudiants chinois dans les universités américaines.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).