Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Qui gagne, qui perd dans la guerre commerciale entre Chine et États-Unis

Le port à conteneurs de Shanghai. (Source : FT)
Le port à conteneurs de Shanghai. (Source : FT)
Quels sont les « dommages collatéraux » en Asie de la guerre commerciale entre Chine et États-Unis ? Si nombre de pays souffrent surtout du ralentissement de l’économie chinoise, la hausse des droits de douanes sur les importations chinoises touche les produits « made in Asia », car toute la région participe aux chaînes de valeur liées au « made in China ». Cela dit, certains États tirent leur épingle du jeu. Qui sont les gagnants ? Qui sont les perdants ?

Le conflit divise l’Asie

*Le Comprehensive and Progressive Transpacific Partnership, connu aussi sous les sigles TPP11 ou TPP-11, est le 3ème plus grand traité de libre-échange au monde. Il a été signé le 8 mars 2018 par 11 pays : l’Australie, Bruneï, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam.
En novembre, le sommet de l’APEC en Papouasie-Nouvelle-Guinée a été le théâtre de vives diatribes entre les « deux éléphants de la salle ». D’un côté, le vice-président américain Mike Pence condamnait les pratiques chinoises ; de l’autre, le président Xi Jinping dénonçait l’unilatéralisme américain. Faute d’un consensus sur le commerce mondial et la réforme de l’OMC, le sommet s’est achevé sans communiqué final. C’est une première dans l’histoire de ce Forum de Coopération Économique de l’Asie-Pacifique, créé à l’initiative de l’Australie. Après l’APEC, le conflit sino-américain divisera-t-il l’ASEAN ? Elle l’a déjà été par le Partenariat transpacifique, le TPP, auquel seulement quatre pays de l’Association (Bruneï, Malaisie, Singapour et Vietnam) avaient adhéré avant de rejoindre son successeur le CPTPP* après le retrait américain. Elle pourrait l’être par l’initiative indo-pacifique à laquelle adhèrent l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon, qu’inquiète l’attitude de Pékin dans les mers de Chine. Washington et Tokyo ont annoncé une enveloppe de 70 milliards de dollars pour les infrastructures de la région indo-pacifique, ce qui concurrence les « Nouvelles Routes de la Soie » (la Belt and road initiative ou BRI). La concurrence sino-américaine s’est élargie à l’Océan Pacifique : Tonga et Vanuatu vont adhérer à la BRI, tandis que l’île de Bougainville en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont les richesses en cuivre intéressent la Chine, doit se prononcer pour son indépendance en juin 2019.
Difficiles à gérer dans les conflits armés, les « frappes chirurgicales » le sont encore moins dans les guerres commerciales touchant des pays intégrés dans des chaînes globales de valeur. En élevant les droits de douane sur les importations chinoises, l’administration américaine touche les produits « made in Asia » car toute la région participe aux chaînes de valeur liées au « made in China ». Lorsque les éléphants se battent, les herbes sont piétinées. Au troisième trimestre, la croissance a faibli dans tous les pays asiatiques et s’est légèrement contractée au Japon. Mais ces pays sont moins touchés par les tensions commerciales que par le ralentissement chinois.

L’impact du ralentissement chinois

Dans les années 1980, lorsque les États-Unis toussaient, l’Asie craignait d’attraper la grippe. Depuis 2000, les pays asiatiques qui, grâce à la relance chinoise ont résisté à la crise américaine, s’inquiètent plus de la santé économique de la Chine. À l’exception du Japon et du Vietnam où la part chinoise dans les exportations approche celle de l’Amérique (respectivement 23 et 19 %, 20 et 18 % en 2017), la Chine est un débouché bien plus important pour les autres États de la région.
Les mesures prises par le gouvernement chinois pour freiner la montée de l’endettement ralentissent la progression de l’investissement – c’était leur objectif. Ces mesures affectent également la consommation des ménages dont l’endettement a rapidement augmenté et représente 49 % du PIB (contre 64 % aux États-Unis). En 2018, pour la première fois, les ventes d’automobiles ont diminué et la hausse des ventes de détail est passée sous la barre de 10 %. Cependant, avec l’envol des ventes en ligne, cet indicateur a moins de pertinence pour mesurer la consommation des ménages : le 11 novembre, jour de la « Fête des Célibataires », les ventes d’Alibaba ont dépassé 30 milliards de dollars, une hausse de 27 % par rapport à 2017 – elles avaient augmenté de 39 % entre 2016 et 2017.
Si les statistiques chinoises permettent de suivre l’évolution de la demande domestique, elles sont moins précises pour mesurer l’évolution du commerce extérieur des derniers mois. Selon un communiqué des douanes, le montant du commerce extérieur à la mi-novembre égalait celui des douze mois de 2017. Cependant, après la publication de bons chiffres pour octobre, les douanes ont annoncé que les exportations et les importations avaient progressé respectivement de 4 % et de 3 %, soit plus lentement que prévu en novembre.

Les conséquences du conflit commercial

Au troisième trimestre, la croissance s’est légèrement tassée en Asie. Un tassement plus marqué dans les pays les plus affectés par le ralentissement chinois. C’est le cas de la Thaïlande qui a connu la première contraction de ses exportations depuis deux ans. C’est également le cas de la Corée du Sud dont les exportations vers la Chine ont chuté en novembre. Non seulement elle est affectée par le ralentissement de son voisin, mais elle est dans la ligne de mire du président américain. La révision du KorUs, le traité de libre-échange entre Séoul et Washington, a abouti à imposer un tarif de 25 % sur les camions sud-coréens, un quota sur les ventes d’acier de la Corée du Sud aux États-Unis, et la levée des restrictions sur les ventes de voitures américaines dans le pays. La croissance a ralenti et les créations d’emploi ont chuté : ce revers de la conjoncture a amené le gouvernement de Séoul à renoncer aux réformes des chaebols, ces grands conglomérats familiaux qui domine l’économie sud-coréenne.
Le conflit sino américain ouvre également des opportunités aux pays asiatiques. Nomura a construit un indice combinant plusieurs facteurs, dont la spécialisation relative ou la distance des pays exportateurs aux États-Unis. Il s’agit d’évaluer l’impact potentiel des hausses des droits de douanes sur les 7705 produits retenus par l’administration américaine. Conclusion du bureau d’études japonais : du fait de sa spécialisation dans l’électronique, les équipements de télécommunications, la Malaisie sera le pays privilégié par les donneurs d’ordre américain en quête de produits substituables aux importations de Chine. Par contre, le Vietnam sera choisi par les entreprises qui souhaiteront délocaliser leurs usines depuis le territoire chinois.
Partant de l’idée qu’un fournisseur établi sur un marché sera vite concurrencé par un exportateur du même produit déjà présent, Massimiliano Calì analyse en détail la structure des importations américaines pour identifier les exportateurs d’au moins 10 millions de dollars d’un produit identique importé de Chine. C’est le Vietnam qui bénéficiera le plus des hausses de droit de douanes ; ses exportations susceptibles de remplacer des produits chinois représentent 10,9 % de son PIB. Viennent ensuite le Cambodge, Taïwan, Singapour, la Malaisie et la Thaïlande, enfin l’Indonésie.
Ces bénéfices pourraient être de courte durée si en l’absence d’un accord mettant fin aux hostilités, le commerce mondial ralentit davantage que prévu. Entre 2017 et 2018, sa croissance en volume a diminué de 4,7 % à 3,9 %. Selon les prévisions de l’OMC, elle n’atteindra que 3,7 % en 2019. Le ralentissement sera plus prononcé en Asie, la croissance de la région chutant de 5,2 % à 4,6 %.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).