Economie

Les Chaebols sud-coréens en 10 points

Le drapeau de la Corée du Sud et celui de Samsung, l'un des plus puissants chaebols du pays, flottent côte à côte au pied de la tour Samsung, à Séoul. (Crédit : JUNG YEON-JE / AFP)
Le drapeau de la Corée du Sud et celui de Samsung, l'un des plus puissants chaebols du pays, flottent côte à côte au pied de la tour Samsung, à Séoul. (Crédit : JUNG YEON-JE / AFP)
Il est bien peu de dire que les Chaebols occupent une place dominante dans l’économie sud-coréenne. Ces conglomérats d’entreprises familiales, entretenant entre elles des participations croisées, se sont principalement développés dans les années 1960 grâce à leurs liens étroits avec l’Etat qui leur accorde de nombreux privilèges. Caractérisés par leur modèle d’investissement tentaculaire, élargissant constamment leurs activités, les Chaebols fédèrent de nombreuses filiales dans des domaines très diversifiés. Les plus grands sont d’ailleurs connus de tous : Samsung, LG et Hyundai, pour ne citer qu’eux. Leurs présidents sont même considérés comme des célébrités en Corée du Sud.
Mais si les Chaebols ont longuement été présentés comme une fierté nationale pour avoir contribué au miracle économique sud-coréen, les derniers scandales de corruption ou de comportement arrogant de la part des héritiers ternissent leur image. La population se voit de plus en plus exaspérée et même inquiète. L’agacement est tel que le nouveau président sud-coréen, Moon Jae In, a consacré la réforme des Chaebols comme un point important de sa campagne présidentielle. Mais désormais en poste, ses promesses se sont avérées plus facile à faire qu’à tenir.

Sommaire

1. Certains Chaebols prennent leur origine avant la guerre de Corée
2. Les Chaebols sont des entreprises familiales
3. Les Chaebols sont des entreprises si diversifiées qu’elles étouffent les petites et moyennes entreprises
4. Les Chaebols ont un poids politique incontournable
5. Les Chaebols ont permis le miracle coréen
6. La crise de 1997 n’a conduit qu’à une réforme en trompe l’oeil des Chaebols
7. Les Chaebols sont devenus le symbole de l’arrogance des élites
8. Le Choigate a révélé la corruption structurelle des Chaebols
9. Les Chaebols bénéficient d’une impunité de facto
10. Les Chaebols ne sont pas prêts d’être réformés malgré les promesses de Moon Jae-in

1. Certains Chaebols prennent leur origine avant la guerre de Corée

Bien que les Chaebols ne se soient véritablement développés qu’au début des années 1960, les racines de ces géants économiques remontent à une période bien antérieure à la guerre de Corée (1950-1953). En effet, ce sont les Japonais qui, lorsqu’ils ont colonisé la péninsule (1910-1945), ont joué un rôle important dans leur émergence en industrialisant une Corée alors essentiellement agricole. Objectif : créer un nouveau marché pour écouler les produits manufacturés de la métropole, mais aussi fonder de nouvelles industries.
Même si le gouvernement japonais n’autorisait pas les Coréens à posséder des entreprises sans son accord, par peur de la concurrence, certaines virent tout de même le jour pendant cette période – comme le futur Chaebol Samsung, créé en 1938 par Lee Byung-chul.
Toutefois, les versions divergent quant à l’origine des Chaebols. Si certains affirment qu’ils sont apparus pendant la colonisation japonaise, d’autres comme Rhyu Sang-young, professeur à l’Université Yonsei à Séoul pensent que leur formation daterait des années 1950 à la suite du déclenchement de la guerre de Corée. Il estime en effet que les Chaebols ne sont pas la simple extension des entreprises coloniales japonaises, mais plutôt que leur émergence résulte de leur connivence avec le parti libéral de Syngman Rhee et de la désintégration des anciennes entreprises japonaises.
Car à la libération de la péninsule coréenne en 1945, un gouvernement militaire américain a été mis en place au Sud. Celui-ci a privatisé les anciennes entreprises japonaises et mis un terme à l’interdiction pour les Sud-Coréens de créer des entreprises. Certaines furent ainsi fondées pendant cette période, comme notamment les futurs grands Chaebols LG (initialement Lak Hui Chemical) par Koo Ja-kyong, et Hyundai Engineering and Construction par Chung Ju Yung tous deux en 1947.

2. Les Chaebols sont des entreprises familiales

Dans la composition même du terme « Chaebol » est présent celui de « famille » : il provient de la combinaison des mots « riche » (chae 재 ) et « clan » (bol 벌 ). Véritables empires familiaux, les Chaebols confient tous les postes de direction aux membres de la famille de leur président. Lee Kun-hee, l’actuel PDG de Samsung, a par exemple nommé ses filles, Lee Boo-jin, vice présidente de Shilla en 2005 et Lee Seo-hyun, vice présidente de Cheil Industries en 2010.
On peut même parler de dynastie des Chaebols. En effet, lorsque le président ne peut plus assurer ses fonctions ou meurt, il cède la direction de l’entreprise à ses enfants. Aujourd’hui, la plupart des dirigeants de Chaebols sont des héritiers de la deuxième ou de la troisième génération. Le fondateur de Samsung, Lee Byung-chul, a démissionné laissant la direction de l’entreprise à son fils, Lee Kun-hee. C’est ensuite le fils de Lee Kun-hee, Lee Jae-yong, qui a succédé en tant que vice président de Samsung à la suite des problèmes de santé de son père en 2014. Cela est valable pour les autres grands Chaebols comme LG. L’actuel président, Koo Bon-moo, est le fils de son fondateur Koo Ja-kyong. Mais aussi Hyundai dont le dirigeant actuel Chung Mong-koo est également le fils du fondateur de l’entreprise, Chung Ju-yung.
Finalement, si les Chaebols se sont bien inspirés du système japonais des Zaibatsu – un ensemble d’entreprises familiales très diversifiées qui dominaient l’économie japonaise jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale – ils s’en sont différenciés en matière de gestion de l’entreprise. Là où les patrons des Chaebols ne jurent que par les liens du sang, ceux des Zaibatsu pouvaient confier leur entreprise à des personnes extérieures à leur famille, s’ils les considéraient comme capables de prendre la relève.

3. Les Chaebols sont des entreprises si diversifiées qu’elles étouffent les petites et moyennes entreprises

Au fil du temps, les Chaebols se sont développés dans des secteurs à la fois nombreux et très différents (parfois même sans corrélation), adoptant un modèle d’investissement dit « tentaculaire ». Par exemple, LG qui, à sa fondation, était une entreprise de cosmétiques, s’est aujourd’hui étendu à la vente de smartphones, de télévisions, de différents composants électroniques, de produits chimiques et d’engrais. Il possède même des équipes coréennes de Baseball. Hyundai, quant à lui, de simple entreprise d’entretien automobile s’est spécialisé dans la vente de voitures et d’ascenseurs. Il fournit par ailleurs des services de logistique et possède des hôtels ainsi que des centres commerciaux. Samsung enfin, qui a débuté en tant qu’entreprise spécialisée dans la sucrerie et le textile, gère aujourd’hui des hôtels de luxe, construit des pétroliers et vend même des assurances.
La population critique cette constante diversification qui empêche les PME de se développer. « [Les Chaebols] investissent dans tout ce qui leur rapportera de l’argent, […] tuant les moyennes entreprises dans leur secteur » affirme Sang Young-rhyu, professeur de l’université Yonsei à Séoul. Eom Ha Yong, employé d’une petite entreprise de manufacture qui vend aux conglomérats, complète : « Les Chaebols paient souvent en retard, ils nous intimident par leur position dominante sur le marché. » Ils sont ainsi accusés de forcer les PME à baisser leurs prix, lorsqu’ils ne rachètent pas les plus prometteuses d’entre elles pour les dépouiller de leurs avoirs et détruire la concurrence, explique le Financial Times. De ce fait, les observateurs pensent même que la domination des Chaebols empêche une réorientation nationale vers une économie de services plus innovants alimentée par de petites entreprises.

4. Les Chaebols ont un poids politique incontournable

« La Corée du Sud peut être définie comme un “État développementaliste”, où le gouvernement intervient activement et travaille en étroite collaboration avec les entreprises » déclare Cho Dong-keun, professeur au département d’économie de l’Université Myongji à Séoul. De fait, les Chaebols ont bénéficié du soutien du gouvernement depuis des décennies, et ce dès la présidence de Syngman Rhee (1948-1960). Bon nombre d’entreprises se sont alors vues accorder des faveurs spéciales du gouvernement comme l’octroi de subventions ou la mise en place de politiques protectionnistes vis-à-vis de la concurrence étrangère – contre pots de vin et autres versements.
Mais c’est sous la présidence de Park Chung-hee (1963-1979) qu’un lien étroit se crée entre le gouvernement et les entreprises. Le président Park a ouvertement encouragé les Chaebols à accaparer le pouvoir économique en échange de leur participation à la reconstruction du pays. Pour ce faire, il leur a offert de nombreux avantages : prêts gouvernementaux et étrangers, assouplissement des réglementations et réductions d’impôts, mais aussi des subventions financières, un système de salaire fixe, l’électricité à bas prix et – last but not least – la suppression des syndicats.
En contrepartie de son soutien, le président Park et plusieurs de ses successeurs en tant que présidents s’attendaient à ce que les Chaebols contribuent à des projets gouvernementaux. Les géants économiques ont également, en retour, parfois donné de l’argent à titre personnel à des présidents ou à leurs proches et associés. Et lorsque la Corée du Sud a entamé sa transition vers une démocratie dans les années 1980, les Chaebols étaient devenus si économiquement puissants qu’ils possédaient une forte influence politique. C’est pourquoi les politiciens ont commencé à compter sur leur soutien politique et financier pour se faire élire.
Cette relation spéciale entre le gouvernement et les Chaebols caractérise encore la politique et l’économie sud-coréenne d’aujourd’hui. Les grands conglomérats sont toujours imposés à des taux effectifs plus faibles que la plupart des entreprises ou des particuliers et reçoivent plus d’allégements fiscaux. Les entreprises paient encore l’électricité à des taux plus bas que les particuliers en Corée du Sud. You Jong-il, professeur de politique macroéconomique et de développement à Sejong City, affirme: « Toutes les décisions sont prises dans l’intérêt des Chaebols. […] Les politiciens et les Chaebols comptent les uns sur les autres pour maintenir leur pouvoir ». En outre, le poids gigantesque acquis par ces entreprises est tel que la faillite d’une seule d’entre elles aurait des répercussions dévastatrices sur l’économie du pays. Le gouvernement s’attache donc à conserver cette relation particulière, de peur de fragiliser les conglomérats qui dirigent l’économie. « Si les Chaebols font faillite, ce sera un cauchemar pour la Corée », résume le professeur Sang Young-rhyu.

5. Les Chaebols ont permis le miracle coréen

C’est sur les Chaebols que Park Chung-hee s’est appuyé, dès les années 1960, pour faire passer la Corée du Sud de petite économie agricole et ravagée par la guerre à véritable géant industriel. Avec sa notion de « capitalisme guidé », d’abord, caractérisée par la sélection gouvernementale de conglomérats alors mis au service de projets majeurs de modernisation, souvent financés par des prêts étatiques. Ces emprunts ont fourni aux Chaebols une source pratiquement inépuisable de capitaux à des taux d’intérêt très bas. Par ailleurs, Park a planifié la gestion de l’économie du pays par le biais de plans quinquennaux imposés aux géants économiques. Priorité accordée au développement de l’énergie, des engrais et du ciment pour le premier (1962-1966), des fibres synthétiques, de l’industrie pétrochimique et des appareils électriques pour le deuxième (1967-1971), et de l’industrie sidérurgique, des installations de transport, des appareils ménagers et de la construction navale pour le troisième (1972-1976).
« Des entreprises telles que Samsung, Hyundai et Lotte ont été absolument essentielles à l’émergence économique globale du pays », déclare Marcus Noland, expert de l’Asie et vice-président exécutif de l’Institut Peterson d’économie internationale à Washington. « Elles ont conduit l’ascension de la Corée du Sud vers le haut de l’échelle technologique [… mais] les Chaebols ont dû produire des résultats spectaculaires en échange de ces concessions. […] S’ils n’atteignaient pas leurs objectifs d’exportation, le gouvernement supprimait les avantages » précise-t-il. Les conglomérats qui ont survécu étaient donc ceux capables de mobiliser l’énergie, l’ingéniosité et le potentiel de leur employés. Conséquence : en 1984, les 50 Chaebols les plus importants représentaient 94% du PIB de la Corée du Sud.

6. La crise de 1997 n’a conduit qu’à une réforme en trompe l’oeil des Chaebols

La crise économique asiatique de 1997 est principalement due à une série de dévaluation de monnaies. Elle débute à la suite de l’effondrement du baht thaïlandais, que Bangkok avait décidé de ne plus fixer sur le dollar américain. Elle s’est ensuite répandue aux autres pays d’Asie du Sud-Est avant de toucher la Corée du Sud où onze conglomérats ont fait faillite – y compris Kia et Daewoo, ainsi que 10 autres Chaebols parmi les 50 plus instables. Au pire de la crise, 3 500 entreprises faisaient faillite tous les mois dont la plupart étaient des Chaebols qui se développaient à l’étranger ou des entreprises sans corrélation entre elles.
« La crise financière asiatique était une sorte de test de résistance pour les Chaebols », analyse Cho Dong-keun, professeur au département d’économie de l’université Myongji. « Sur les 30 plus gros Chaebols, 16 ont fait faillite. Ceux qui ont diversifié leur entreprise de manière irréfléchie se sont effondrés » précise-t-il. Du fait de leurs caractéristiques – concentration de la propriété des entreprises au sein de la famille du fondateur et une structure commerciale très diversifiée – les Chaebols sont d’ailleurs considérés comme les principaux responsables de la crise économique en Corée du Sud. C’est pourquoi le gouvernement de Kim Dae-jung (1998-2003) a promulgué d’importantes réformes sur la gouvernance des entreprises et imposé des directives réglementaires plus strictes.
En 1998, il a mis en place le « Big Deal », composé de 5 réformes : améliorer la transparence de la gestion des entreprises, éliminer les garanties de prêts entre les filiales, améliorer la structure financière, recentrer les Chaebols sur leurs activités principales et renforcer la coopération avec les petites et moyennes entreprises (PME) en vendant les filiales, augmenter le contrôle des actionnaires et des gérants. En 1999, trois réformes supplémentaires ont été ajoutées: interdire la domination de la finance par le capital industriel, supprimer les investissements circulaires et les transactions injustes entre les filiales, empêcher les legs ou les cadeaux inappropriés aux héritiers de Chaebols.
Toutefois, malgré les réformes menées par le gouvernement, la structure des géants économiques reste pratiquement inchangée. Bien que les Chaebols et le gouvernement aient revendiqué avoir effectué des réductions remarquables du nombre de filiales, de ratios d’emprunt et d’attraction de capitaux étrangers, les données statistiques indiquent que les conglomérats ont fait peu d’efforts pour affaiblir la dépendance entre les filiales, le contrôle des familles fondatrices et à mettre un terme au financement interne croisé. Au contraire, le degré de dépendance inter-filiale des Chaebols s’est renforcé au cours des dernières années. De même, la réforme visant à réduire la possession de capitaux internes au profit de l’extérieur n’a produit l’effet inverse : les participations internes ont augmenté, passant de 43,2 % en 1997 à 50,5 % en 1999, car les Chaebols voulaient se protéger d’un potentiel rachat leur étant hostile. En outre, la réforme pour rompre les relations spéciales entre les banques, les Chaebols et le gouvernement n’a que partiellement eu d’effets puisque ce dernier contrôle toujours les activités des conglomérats : indirectement par le biais du secteur financier, et directement à travers des mesures spécifiques comme le « Big Deal ».

7. Les Chaebols sont devenus le symbole de l’arrogance des élites

L’image des Chaebols se ternit au fil des scandales. La récente affaire concernant Korean Air, la plus grande compagnie aérienne sud-coréenne, en est l’exemple parfait. Sur un vol en partance de l’aéroport international John F. Kennedy (New York) en décembre 2014, où elle est installée en première classe, la fille du président de Korean Air et vice-présidente de la compagnie, Cho Hyun-ah, a ordonné au personnel de l’avion de retourner à la porte d’embarquement pour renvoyer deux membres d’équipage. En cause : le service des cacahuètes, qu’elle a estimé incorrect car celles-ci lui ont été présentées dans un sachet, et non dans une assiette. Une hôtesse de l’air, Kim Do-hee, a affirmé au cours du procès que Cho Hyun-ah l’a également insultée et l’a obligée ainsi que Park Chang-jin, un steward que Cho a frappé avec un manuel de bord, à s’agenouiller devant elle en demandant pardon.
L’esclandre de Cho a entraîné un retard de 11 minutes. « Cho a traité le vol comme s’il s’agissait de son propre avion privé », a déclaré le juge Oh Seong-woo lors du verdict. L’héritière a donc été condamnée à un an de prison pour avoir violé les lois de la sécurité aérienne et de la protection de la vie privée de la Corée du Sud.
« Malgré les changements de génération, les Chaebols fonctionnent d’une manière semblable à l’ancien système féodal basé sur les relations commandant – serviteur » a déclaré anonymement un employé qui travaille pour l’un des deux premiers conglomérats. Les observateurs croient que ce soi-disant « syndrome du prince ou de la princesse » tend à être plus profond chez les jeunes générations de familles propriétaires de Chaebol qui ont obtenu pouvoir et richesse sans effort. Beaucoup de Sud-Coréens partagent d’ailleurs cette analyse.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là : l’entreprise Korean Air elle-même a essayé de couvrir le scandale. En effet, Kim Do-hee a été forcée de mentir auprès des enquêteurs du gouvernement pour dissimuler l’incident et apparaître en public avec Cho dans un effort orchestré pour tenter de réhabiliter l’image publique de l’héritière. Certains responsables de Korean Air ont par ailleurs été accusés d’avoir tenté de contraindre les employés, y compris Park, à fournir de faux comptes rendus sur l’incident en les menaceant de se faire renvoyer. « Un cadre de l’entreprise, qui a été inculpé pour avoir détruit des preuves, m’a forcée à garder le silence sur le langage abusif et violent employé par Cho », a témoigné Kim. « Cinq à six officiels de la compagnie m’ont rendu visite pour me forcer à dire que cela s’est produit parce que je n’avais pas compris le service et que j’ai quitté l’avion de ma propre volonté » a déclaré quant à lui Park Chang-jin.

8. Le Choigate a révélé la corruption structurelle des Chaebols

Le « Choigate » est l’un des scandales les plus importants de l’histoire récente de la Corée du Sud. Il a révélé la colère et l’inquiétude de la population sud-coréenne envers le problème récurrent de corruption des Chaebols.
Accusé d’avoir versé 43,3 milliards de wons (32,3 millions d’euros) de pots de vin à des fondations appartenant à Choi Soon-sil, confidente de la présidente sud-coréenne, le vice-président de Samsung, Lee Jae-young, s’est fait arrêter le 17 février 2017 et fut dans la foulée placé en détention provisoire. En contrepartie, il devait s’assurer du soutien du gouvernement lors du vote crucial du Service national de Retraite en faveur de la fusion de deux filiales de Samsung, Cheil Industries et C&T, en 2015. Car c’est cette fusion a aidé Lee Jae-young à conserver le contrôle de l’entreprise.
Accusé d’abus de biens sociaux et d’avoir caché des actifs à l’étranger, Lee Jae-young a été inculpé le 28 février 2017 pour « corruption, détournement de fonds, dissimulation d’actifs à l’étranger et parjure ». Le 7 août 2017, les procureurs ont réclamé douze ans de prison à son encontre. Lee Jae-yong a toujours nié les faits, prétendant que les « dons » de Samsung payés à la confidente de Park Geun-hye étaient forcés et suggérant donc que la société avait été extorquée.
Le scandale du « Choigate » a donc violemment exposé les liens étroits qu’entretiennent les géants économiques et le gouvernement, braquant les projecteurs sur la facilité dont jouit la Maison bleue pour exercer une pression sur les conglomérats afin d’obtenir des donations de millions de dollars. A cela s’ajoute le fait qu’au moins six des dix premiers Chaebols de la nation sont dirigés par des hommes déjà condamnés une fois pour corruption. Et au sein même de Samsung, plusieurs membres de l’entreprise ont déjà été accusés d’avoir commis des actes frauduleux. Le père de Lee Jae-yong a été jugé coupable de détournement et d’évasion fiscale ainsi que son grand-père accusé de contrebande d’édulcorant artificiel – sans jamais avoir été arrêtés.

9. Les Chaebols bénéficient d’une impunité de facto

Suscitées par l’impunité dont bénéficient les patrons des Chaebols, qui échappent souvent à la prison pour des infractions graves, la frustration et l’inquiétude des Sud-Coréens ne cessent d’augmenter. Car même si certains dirigeants ont été emprisonnés, beaucoup d’autres ont été grâciés après avoir commis des crimes – souvent après présentation d’excuses nationales. Par exemple, Kim Seung-youn, président du groupe Hanwha, a été quant à lui acquitté après avoir été reconnu coupable d’agression dans un karaoké, où il a attaqué des employés avec qui son fils s’était battu à l’aide d’un tuyau en acier. Et bien qu’il ait été par la suite emprisonné pour une autre affaire (détournement de fonds), un tribunal a suspendu sa peine. Samsung et Hyundai n’échappent pas à la règle.
Leur contribution indiscutable à l’émergence économique de la Corée du Sud font en effet penser aux Chaebols qu’ils peuvent se placer au-dessus des lois. « Les générations plus anciennes de Sud-Coréens, qui ont profité du décollage économique des années 1960, ont tendance à trouver normal que les dirigeants de Chaebols ne soient punis que pour la forme » explique l’auteur Shim Jung-taik. En outre, Kim Yong-cheol, le lanceur d’alterte de Samsung, explique : « Au fond, les propriétaires de Chaebol ne comprennent pas pourquoi ils devraient être soumis à la loi séculière ». « Les conglomérats ignorent ce que sont la justice économique et les lois » se plaint l’ancien Premier ministre Chung Un Chan. Les Sud-Coréens utilisent le mot « gapjil » (갑질) pour désigner ce type d’abus : l’intimidation du personnel des Chaebols par la direction, qui peut punir ses employés en toute impunité et se faire traiter en retour comme au temps de la royauté.

10. Les Chaebols ne sont pas prêts d’être réformés malgré les promesses de Moon Jae-in

Le nouveau président, Moon Jae-in, a fait de la réforme des Chaebols le point central de sa campagne. De manière générale, il a ainsi promis de limiter leur poids dans la croissance économique du pays et de remédier à la concentration des richesses entre leurs mains. Par ailleurs, il souhaite également améliorer leur gouvernance pour favoriser la transparence et la concurrence loyale.
Concrètement, Moon propose de promulguer une loi qui accorderait aux actionnaires minoritaires le pouvoir de nommer les membres du conseil d’administration. Il s’est aussi engagé à mettre fin à la grâce accordée aux dirigeants d’entreprises accusés en renforçant les sanctions contre les détournements de fonds, le manquement aux devoirs et aux autres crimes économiques. Dans la même veine, le nouveau chef de l’Etat a promis de renforcer l’indépendance des procureurs et de rendre plus difficile pour un président d’abuser de son pouvoir, ce qui limite la possibilité pour les Chaebols de comploter avec les autorités et d’échapper à la justice. La rupture des liens de connivence entre les conglomérats et le gouvernement passe également par la réduction des exonérations fiscales et des avantages dont bénéficient les premiers afin d’empêcher les familles de garder le contrôle des entreprises.
Toutefois, la démarche reste compliquée à suivre. En effet, « les gens ont toujours ressenti cette frustration, mais vous ne pouvez pas discipliner les Chaebols parce que nous ne pouvons pas survivre et prospérer sans eux », a déclaré Shaun Cochran, chef de la banque d’investissement de Corée CLSA. Et outre que certaines de ces réformes nécessitent une modification de la Constitution, le Parti démocratique, dirigé par Moon, ne détient que 120 des 300 sièges de l’Assemblée nationale. Il ne dispose donc pas de la majorité des trois cinquièmes nécessaire pour adopter une loi unilatéralement. Les démocrates auront donc du mal à obtenir le soutien des partis rivaux où un lobby pro-business reste important pour passer les projets de loi de la réforme des Chaebols. En effet, cette politique rencontre une forte opposition de la part de la Chambre de commerce et d’industrie de la Corée. « Nous ne devrions pas tordre le bras des conglomérats en imposant de nouvelles restrictions », affirme un de ses porte-parole.
De fait, même si les réformes des Chaebols étaient au centre de la campagne électorale de Moon Jae-in, certaines voix du monde des affaires s’élèvent pour remettre en question sa volonté à s’attaquer à une tâche si ardue. Car chaque nouveau président en Corée du Sud semble réclamer des changement à l’encontre de la gouvernance des conglomérats d’entreprise pour finalement ne rien faire. En cause, le serpent qui se mord la queue : c’est l’importance des conglomérats dans l’économie-sud coréenne qui freine les tentatives de changement.
« La nouvelle administration doit comprendre que la croissance économique est impossible sans notre coopération », a révélé un dirigeant d’un Chaebol cité par le Nikkei Asian Review. Kim Sang-jo, en charge de la réforme des conglomérats, a par ailleurs déclaré au mois de juin qu’il ne serait « pas trop exigeant » (http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20170614000723) De fait, les précédentes réformes envers les Chaebols occasionnées par la crise financière de 1997 les ont finalement renforcé les rendant plus grands et plus forts. Ainsi, pas sûr que la demande faite aux Chaebols par le gouvernement de « changer d’eux-mêmes pour répondre aux attentes de la société et du marché » soit entendue…
Par Iliana Pradelle

Chronologie

1910-1945 : colonisation japonaise de la Corée.
1938 : création de Samsung.
1947 : création LG et Hyundai Engineering and Construction.
1950-1953 : guerre de Corée.
1960 : décollage économique de la Corée du Sud et développement des Chaebols.
1997 : crise financière asiatique.
1998 : mise en place du « Big Deal », paquet de cinq réformes destinées aux Chaebols à la suite de la crise financière de 1997.
1999 : ajout de trois réformes supplémentaires au « Big Deal ».
2005 : nomination de Lee Boo-jin en tant que vice présidente de Shilla (Samsung), entreprise gérant des hôtels de luxe et de magasins de duty-free.
2007 : condamnation du président de Hyundai Motor Chung Mong-koo à une peine de prison de trois ans pour détournement de fonds, finalement acquitté.
2010 : nomination de Lee Seo-hyun en tant que vice présidente de Cheil Industries (Samsung), entreprise de textile.
2014 : nomination Lee Jae-yong en tant que vice président de Samsung suite aux problèmes de santé de son père, Lee Kun-hee.
5 décembre 2014 : scandale concernant le comportement violent de l’héritière de Korean Air non satisfaite du service des cacahuètes en première classe.
17 février 2017 : arrestation et mise en détention provisoire de Lee Jae-yong.
28 février 2017 : inculpation Lee Jae-yong pour corruption, détournement de fonds, dissimulation d’actifs à l’étranger et parjure.
7 août 2017 : réquisition de 12 ans de prison pour Lee Jae-yong par les procureurs.

A propos de l'auteur
Iliana Pradelle
Étudiante en Master en Relations et Échanges Internationaux à l'université Paris 13, Iliana Pradelle est passionnée par la Corée du Sud et la Chine. Elle porte notamment un intérêt particulier pour la culture sud-coréenne.