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Tout ce que vous devez savoir sur Moon Jae-in

Moon Jae-in est président de la Corée du Sud depuis le 10 mai 2017. (Crédits : AFP PHOTO / Ahn Young-joon)
Moon Jae-in est président de la Corée du Sud depuis le 10 mai 2017. (Crédits : AFP PHOTO / Ahn Young-joon)
Le 10 mars 2017, la Cour constitutionnelle sud-coréenne vote la destitution de la présidente Park Geun-hye. Cette date sonne le début d’une nouvelle campagne présidentielle organisée dans l’urgence, tandis que les citoyens se remettent à peine du Choigate qui avait levé le voile sur un État malade et corrompu. Les débats se concentrent essentiellement sur le chômage, le ralentissement de la croissance économique et démographique. Deux mois plus tard, le monde découvre le nouveau président sud-coréen : Moon Jae-in. Cet enfant de réfugiés nord-coréens devra prendre en charge les revendications du peuple dont il veut se faire l’écho. La tâche s’annonce ardue en ces temps pour le moins troublés : la Corée du Nord qui multiplie ses provocations, un président imprévisible à la Maison-Blanche, les tensions avec le Japon sur le dossier des « femmes de réconfort » et enfin l’éclatement de la société sud-coréenne. Dix choses à savoir sur celui qui incarne l’espérance des citoyens sud-coréens de la « Révolution des bougies ».
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SOMMAIRE

1. Fils d’une famille réfugiée nord-coréenne très modeste, il reste attaché à son histoire
2. Il a été l’un des militaires en première ligne lors de « l’incident du peuplier »
3. C’est un ancien avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme
4. Il est un opposant historique du clan Park, père et fille
5. Il fut le meilleur ami et conseiller de l’ancien président Roh Moo-hyun
6. Il se présente comme un président « normal »
7. Il est populaire comme une idole de K-Pop
8. En matière de politique intercoréenne, il est l’héritier de Kim Dae-jung
9. C’est un conservateur sur le plan des moeurs
10. Il inquiète les chaebols

1. Fils d’une famille réfugiée nord-coréenne très modeste, il reste attaché à son histoire

L’histoire particulière de Moon Jae-in a forgé son engagement en faveur de la défense de l’intérêt des plus faibles. Du fait des origines nord-coréennes de ses parents, Moon est attaché à leur terre maternelle mais également au pays qui leur sauva la vie : les Etats-Unis. Ses années dans un lycée huppé et les opinions politiques de son père lui ont fait prendre conscience des inégalités sociales et ont forgé sa pensée politique. Cette enfance a fait de lui, selon ses mots, un homme « indépendant » et « mature », rapporte le Time dans un portrait qui lui est consacré en mai 2017.
Il faut remonter à Noël 1950. Kang Han-ok et Moon Yong-hyung quittent la Corée du Nord sur un bateau américain accompagné d’environ 14 000 autres réfugiés. Ils fuient devant l’avancée chinoise, persuadés que les communistes seront vite repoussés. Arrivés dans le Sud, le couple s’installe sur l’île de Geoje, dans la province de Gyeongsang, comme une majorité d’autres immigrants. Précaire, leur maison est construite à la va-vite et s’avère plutôt petite pour une famille de cinq enfants.
Les parents Moon travaillent nuit et jour pour subvenir aux besoins de la famille. Régulièrement, pendant ses années d’école primaire, Moon Jae-in doit se rendre à l’église catholique pour récupérer de la farine de maïs et du lait en poudre distribués gratuitement par l’armée américaine.
Ses parents mettent un point d’honneur à ce que leur fils réussisse dans ses études. Il parvient ainsi à entrer à la prestigieuse Gyeongnam Middle School à Busan, en face de l’île de Geoje. Son père a fortement influencé sa vision de la politique : « Mon père a fui la Corée du Nord en haïssant le communisme. Moi-même je hais le système communiste de la Corée du Nord, mais cela ne veut pas dire que je vais laisser son peuple souffrir sous un régime oppressif. » En 2004, Moon Jae-in accompagne ainsi sa mère dans son pays d’origine afin de rencontrer sa petite sœur, dans le cadre du regroupement familial.

2. Il a été l’un des militaires en première ligne lors de l’incident du peuplier

En 1972, le président Park Chung-hee met en place la dictature dite Yushin. Elle fait de lui un président « inamovible », selon le mot de Bertrand Chung, directeur d’études à l’EHESS. Pour protester, Moon Jae-in participe à des manifestations avant d’en organiser lui-même. Pour ces raisons, il est enfermé au centre de détention Seodaemun et renvoyé de son université.
À sa sortie de prison, Moon est assigné au premier détachement des forces spéciales. Une fonction due à son engagement politique : si tous les hommes sud-coréens valides doivent faire leur service militaire, on avait pris l’habitude à l’époque d’envoyer les opposants (et dissidents) aux postes difficiles et dangereux. Son commandant général est alors Chun Doo-hwan, futur président de la République de Corée. Moon Jae-in est ainsi envoyé à la frontière nord-coréenne pour l’opération Paul Bunyan à la suite de l’incident du peuplier.
Le matin du 18 août 1976, un groupe de treize soldats américains et sud-coréens ont reçu l’ordre de tailler un arbre en zone démilitarisée, situé en pleine ligne de mire des Nations Unies. Si les deux Corées se sont pourtant accordées pour la taille, 11 militaires nord-coréens débarquent et provoquent les soldats des Nations Unies, cinq minutes à peine après le début de l’opération. 16 autres gardes nord-coréens arrivent en renfort. La tension monte d’un cran lorsque le lieutenant nord-coréen menace de mort le groupe si une seule branche du peuplier est touchée. Les soldats de l’ONU l’ignorent et lui tournent le dos. Après avoir pris soin de ranger sa montre et retrousser ses manches, le lieutenant du Nord ordonne « Chookyo » (« tuer ») : ses hommes s’emparent des haches des Américains, tuent leur capitaine et son lieutenant, blessant les autres soldats. Cette opération nord-coréenne est considérée comme une provocation en duel adressée aux États-Unis.
On décide alors de retourner, mieux armé, tailler le peuplier : c’est l’opération « Paul Bunyan ». Moon Jae-in est envoyé sur place entouré de 812 autres hommes. Des bombardiers se tiennent prêts à traverser la mer Jaune en cas d’attaque de la Corée du Nord. Des soldats nord-coréens se rendent très vite sur place, lourdement armés, comme leurs adversaires. Moon Jae-in a assisté et participé à cet instant de haute tension qui, d’après lui, aurait pu facilement redéclencher une guerre ouverte.
Ingénieurs américains abattant le peuplier lors de l'opération "Paul Bunyan", le 21 août 1976. (Crédit : Wayne Johnson, domaine public, via Wikimedia Commons)
Ingénieurs américains abattant le peuplier lors de l'opération "Paul Bunyan", le 21 août 1976. (Crédit : Wayne Johnson, domaine public, via Wikimedia Commons)

3. C’est un ancien avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme

« Moon a mené une vie qui semble faite sur mesure pour jouer un rôle dans l’opposition politique de la Corée du Sud », écrit le Japan Times dans un article consacré au nouveau président sud-coréen. Lorsqu’il était avocat, Moon Jae-in s’est familiarisé avec les affaires politiques courantes et, au fur et à mesure, s’est spécialisé dans la défense des droits de l’homme. Cette expérience lui a également permis de se constituer une base électorale pour une éventuelle entrée en politique.
En 1972, Moon Jae-in entre à la faculté de droit de la prestigieuse université Kyung Hee à Séoul et prend activement part aux marches étudiantes pour la démocratie. Cet engagement sous la dictature de Park le conduit en prison puis dans les forces spéciales pour son service militaire. Mais dès son retour à l’université, il reprend la lutte étudiante. Il passe finalement l’examen du barreau et tente de devenir juge, ce qui lui est refusé à cause de ses « antécédents turbulents ». Il décide donc de devenir avocat.
Sorti second de l’Institut de Formation des avocats (Judicial Research and Training Institute), il est courtisé par de nombreux grands cabinets sud-coréens. En 1982, il refuse l’ensemble de ces offres pour retourner à Busan et rejoindre le cabinet de Roh Moo-hyun, futur président de la Corée du Sud, en qui il a reconnu la même verve. Les deux partenaires prennent en charge des affaires souvent peu ou pas rémunératrices, comme les cas de travailleurs des complexes industriels de Changwon dans le Gyeongsang Sud.
Cette région, à laquelle Moon est très attaché, a une histoire particulière. Beaucoup de réfugiés de Corée du Nord s’y sont installés pendant la guerre ainsi que des rescapés coréens d’Hiroshima et Nagasaki. Elle est aussi connue pour ses habitants qui se sont battus contre l’injustice et les invasions étrangères, notamment japonaise. Ajoutons qu’en Corée du Sud, les politiques ont tendance à développer un électorat « régional » plutôt que « de classe » comme le souligne Pascal Dayez-Burgeon, diplomate en Corée du Sud et directeur adjoint de l’institut des sciences de la communication du CNRS. Peut-être Moon Jae-in aspirait-il déjà à se constituer un ancrage territorial, en vue d’une éventuelle entrée en politique.
Dans la seconde moitié des années 1980, alors que la résistance au gouvernement autoritaire de Chung Doo-hwan s’amplifie, les deux partenaires décident de prendre en charge la défense légale des manifestants. Plus tard, pendant la résistance de Busan en 1987, Moon Jae-in et Roh Moo-hyun s’engagent définitivement et personnellement pour le mouvement pro-démocratie. C’est à ce moment que Moon acquiert sa réputation de défenseur de la justice. Leurs trajectoires se séparent lorsque Roh entre en politique : Moon poursuit sa carrière d’avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme et des ouvriers sur le marché du travail de la région de Busan.

4. Il est un opposant historique du clan Park, père et fille

En 1972, alors que Moon Jae-in faisait ses premiers pas à l’université, Park Chung-hee déclarait la dictature Yushin. Le président règne seul, coupé du peuple, fondant son pouvoir politique sur les forces de l’ordre. Il sacrifie la démocratie pour le développement économique du pays. Les citoyens, en mal de liberté, se révoltent. Le gouvernement prend alors des dispositions pour mater les soulèvements. Lorsque les manifestations atteignent leur acmé en 1975, Moon Jae-in fait partie des leaders.
Mais c’est seulement en décembre 2011 que sonne le début de la carrière politique de Moon au sein du Parti démocratique (Minju). Il annonce sa candidature aux élections législatives pour le district de Busan Sasang et l’emporte dans la circonscription. Le 17 juin 2012, Moon Jae-in déclare sa candidature à l’élection présidentielle devant Dongnimmun, la Porte de l’indépendance (équivalent coréen de l’Arc de triomphe). Il devient le principal opposant de Park Geun-hye, fille de Park Chung-hee et candidate du Parti de la Liberté de Corée (Jayouhan-gouk dang). Finalement il échoue par 48 % contre 52 %. Une défaite analysée comme le fruit de la fracture générationnelle en Corée du Sud : la jeunesse soutenant Moon et les plus âgés, Park.
Mais en 2016, son ancienne adversaire est accusée de corruption et d’avoir été influencée par son amie Choi Soon-sil, la « Raspoutine coréenne ». Moon en profite. S’il est parvenu à se faire élire contre elle en 2017, c’est en grande partie grâce à ce fameux Choigate, qui a exacerbé les revendications contre Park Geun-hye en particulier et la corruption intrinsèque du système sud-coréen en général. Moon Jae-in s’est alors positionné comme le candidat idéal pour tourner la page Park et faire le ménage au sommet de l’État sud-coréen.
Cette différence entre les deux profils est apparue de manière flagrante après le naufrage du paquebot Sewol. En 2014, un ferry à bord duquel voyageaient plusieurs centaines de personnes, majoritairement des étudiants de 17 ans, a coulé. Les trois quarts des voyageurs y ont trouvé la mort. Il a été déterminé que le naufrage n’avait pas été correctement pris en charge, ce qui a provoqué une violente remise en cause du gouvernement. À l’annonce de la tragédie, la présidente Park était restée injoignable tandis que Moon Jae-in était auprès des victimes. L’été suivant, il entamait d’ailleurs une grève de la faim pour demander plus de transparence dans l’enquête.

5. Il fut le meilleur ami et conseiller de l’ancien président Roh Moo-hyun

Après avoir réussi l’examen du barreau, Moon Jae-in est courtisé par un certain nombre de grands cabinets d’avocats. Mais il est toujours très engagé politiquement et veut travailler pour sa région. C’est à cette époque qu’il rejoint Roh Moo-hyun. Tous les deux travaillent main dans la main pour des citoyens n’ayant pas les moyens de s’offrir les services d’un avocat, majoritairement des employés d’usines. Plus tard, ils s’engagent ensemble aux côtés des manifestants pour la défense de la démocratie et des droits de l’homme contre le régime de Chun Doo-hwan.
Cependant, Roh veut aller plus loin et décide de s’engager en politique. Il tente d’enrôler son ami mais Moon refuse jusqu’en 2002, lorsque Roh se déclare candidat à l’élection présidentielle. Alors seulement, il devient son conseiller et son directeur de campagne pour la région de Busan. Dans l’administration Roh (2003-2008), Moon est par deux fois secrétaire général aux Affaires civiles entre 2003 et 2006, puis sert comme chef de cabinet de la Maison-Bleue de 2007 à 2008.
Remarqué par son omniprésence auprès du président, Moon Jae-in est alors appelé « l’ombre de Roh Moo-hyun ». Dans son autobiographie Moon Jae-in’s Destiny, publiée en 2011, il explique pourtant s’être senti mal à l’aise en tant que membre du gouvernement. C’était en effet paradoxal qu’un avocat, qui n’avait cessé de critiquer les mécanismes de pouvoir et de domination, travaille à présent au sommet de l’État. Effrayé par la corruption, il met de côté sa vie privée dès son entrée à la Maison-Bleue. Moon était connu pour ne pas retrouver ses collègues et collaborateurs en dehors des heures de travail : il avait peur des rumeurs, des demandes personnelles, ou que l’on tente de profiter de sa situation.
Mais le suicide de son mentor, sans doute à cause des soupçons de corruption impliquant des membres de sa famille, impose à Moon Jae-in d’en faire l’annonce. Cet acte le ramène de force à l’engagement politique, « comme s’il devait continuer le travail entamé par le défunt », estime le Korea Herald.
Pendant la campagne de 2017, la principale critique de ses adversaires portait sur ce lien fort entre Roh Moo-hyun et Moon Jae-in. Pour les conservateurs, Roh est celui qui a tourné le dos aux Américains pour renouer des liens avec la Corée du Nord. De son vivant, Roh avait d’ailleurs déclaré : « En quoi le fait d’être anti-américain est-il un problème ? […] Je ne visiterai les États-Unis que pour prendre une photo. » Mais tandis que Roh prônait une défense nationale indépendante, Moon n’a quant à lui pas refusé les lanceurs livrés par les Américains.

6. Il se présente comme un président « normal »

Lors de sa campagne déjà, Moon Jae-in avait beaucoup communiqué sur sa volonté de devenir un président « normal ». Aujourd’hui au pouvoir, il s’attache à tenir ses engagements. Par exemple, pendant la célébration du huitième anniversaire de la mort de l’ancien président Roh, il réaffirme sa volonté de construire une nation « normale » : « Mon rêve est de construire un gouvernement pour tous les gens, de devenir un président pour tous les citoyens. ».
Moon veut réparer l’État sud-coréen, corrompu par les deux précédents mandats conservateurs. Il se présente comme le « bras politique du peuple » : « Les réformes, je les poursuivrai non pas parce que moi, Moon Jae-in, les considère comme bonnes. Je les poursuivrai parce qu’elles seront bénéfiques pour le peuple et voulu par lui. »
Pour concrétiser cette présidence « normale », sa première mesure est de transférer le bureau de travail depuis la Maison-Bleue, à flanc de montagne, jusqu’à Gwanghwamun, place symbolique au coeur de Séoul, où d’importantes manifestations demandant la destitution de la présidente Park ont eu lieu tous les samedis fin 2016. L’objectif : se débarrasser du symbole d’un président autoritaire isolé dans son immense demeure – ce que doit concrètement appuyer une réforme de la Constitution, visant à déléguer plus de pouvoir aux ministres.
Toujours dans cette volonté de normalisation, le nouveau président organise une visite de son bureau pour la presse. Il décide de ne pas occuper le bureau principal au contraire de son prédécesseur, mais une pièce deux fois plus petite. Il décide aussi de prendre ses repas à la cantine de la Maison-Bleue, ce qui est largement salué.
L’épouse de Moon fait elle aussi partie de l’équation. Pour un déjeuner d’affaires qui réunissait Moon et les dirigeants des cinq principaux partis sud-coréens, Kim Jung-sook a elle-même préparé le dessert ainsi que des douceurs à emporter. Elle est appelée « l’agréable dame Jung-sook » par les médias nationaux, en raison de sa personnalité rayonnante complétant le caractère parfois brutal de son mari.

7. Il est populaire comme une idole de K-Pop

Lors de sa campagne présidentielle et encore aujourd’hui, Moon Jae-in est soutenu par les « Moon-ppa » – une contraction de « Moon » et « oppa » que l’on pourrait traduire par « grand-frère ». Ce sont principalement des femmes ou des jeunes entre 20 et 40 ans, qui travaillent comme une sorte d’armée à la diffusion et la protection de l’image de leur héros.
Ses fans sont également chinois : un compte en son honneur, réunissant environ 50 000 membres, a été créé sur le réseau social Weibo, l’équivalent de Twitter en Chine. Il rassemble des photos inédites de Moon Jae-in mangeant une glace ou dans une voiture. Comme s’il s’agissait plus d’une idole de K-pop que d’un véritable homme politique.
Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies en général jouent un rôle très important lors des élections en Corée du Sud. Ce qui ne s’est pas démenti pour Moon Jae-in : des images de lui jeune en tenue militaire, de son charmant garde du corps, de ses animaux de compagnie y ont été largement partagées. La plupart de ses admirateurs possèdent son autobiographie, re-publiée il y a peu temps. Depuis son investiture, l’ouvrage est d’ailleurs devenu un bestseller.
La présence de son épouse à ses côtés a également joué un rôle fondamental. Kim Jung-sook est parvenue à s’assurer un soutien presque unanime des habitants de la région de Jeolla Nord et Sud. Ils l’ont surnommé « jolly lady » (littéralement « la dame enjouée »), pour sa personnalité attachante. Elle souhaite désormais jouer un rôle significatif en tant que première dame et a décidé de s’engager pour la défense de la vie familiale, en référence à la proposition « from 10-to-4 » qui permettrait aux parents salariés de passer plus de temps en famille.
Les premiers sondages, dans les semaines suivant l’investiture, créditaient Moon Jae-in d’environ 75 à 80 % d’opinions favorables. En comparaison, le taux de l’ancienne présidente Park au même moment était d’environ 55%. Cependant Moon ne fait pas l’unanimité auprès des progressistes en raison des soupçons qui pèsent sur son fils, qui aurait bénéficié de l’aide de son père en 2007 pour trouver un emploi.

8. Sur la politique intercoréenne, il est l’héritier de Kim Dae-jung

Kim Dae-jung fut le premier président progressiste de la Corée du Sud, au pouvoir de 1998 à 2003. Il a relancé la croissance économique du pays et rouvert le dialogue avec Pyongyang, grâce à sa rencontre avec son homologue Kim Jong-il en 2000. Kim Dae-jung a entamé une décennie de dialogues et d’échanges avec la Corée du Nord : la Sunshine Policy, soit une politique d’adoucissement des relations entre des deux Corées.
Aujourd’hui, Moon Jae-in se retrouve, pour réaliser son ambition, à devoir gérer d’un côté Kim Jong-un, un dictateur irritable, et de l’autre Donald Trump, un novice de la géopolitique. De même, il a conscience que la réunification pourrait être fatale à l’économie sud-coréenne. Mais selon l’expression de Moon, son « destin » est de poursuivre le chemin tracé par Kim Dae-jung, en contribuant au rapprochement entre les deux Corées. Cela devra commencer, d’après lui, par l’économie. Le contexte semble en apprence idéal pour un rapprochement, puisque Donald Trump et Moon Jae-in ont annoncé, lors de la visite à Washington du président sud-coréen le 30 juin dernier, être d’accord sur les grandes lignes du dossier nord-coréen. De son côté, Kim Jong-un, dans son discours pour le nouvel an, s’était dit prêt à entamer un dialogue avec le Sud.
En revanche, si Moon est un pacifiste, il reste intransigeant sur la question nucléaire qu’il faut selon lui traiter au plus vite : il ne tolérera pas que Pyongyang continue de provoquer ses voisins. Si le territoire sud-coréen était attaqué, il n’hésitera à répondre avec force.
Fin mai, soit quelques jours après l’arrivée au pouvoir de Moon, le ministère sud-coréen pour l’Unification a approuvé la requête de l’association humanitaire Korean Sharing Movement visant à mettre en place un programme de prévention contre l’épidémie de malaria en Corée du Nord. Ce qui semble constituer un premier pas pour renouer le lien.
Pour certains de ses opposants, cette politique de modération pourrait rendre Pyongyang encore plus offensive. Précisons que Moon n’a majoritairement pas été élu pour son projet de politique extérieure mais essentiellement pour ses propositions anti-corruption et de réforme du système socio-économique. Aujourd’hui, la Corée du Nord n’est plus une priorité pour beaucoup de Coréens du Sud, en particulier les plus jeunes. Ils souhaitent l’apaisement mais ne parlent plus ou peu de réunification.

9. C’est un conservateur sur le plan des moeurs

Moon Jae-in, président progressiste ? Certes, mais pas sur tous les sujets – notamment en matière de société, et plus particulièrement sur la question de l’homosexualité. Lors du débat télévisé du 25 avril dernier, le candidat conservateur Hong Jun-pyo (Parti de la Liberté de Corée) évoque ainsi le cas d’un militaire condamné en raison de son homosexualité (dans le pays, l’armée est souvent accusée de traquer et persécuter les militaires homosexuels). Il continue en accusant les homosexuels de contribuer à diffuser le virus du sida en Corée du Sud. Hong interroge alors Moon sur le sujet, qui acquiesce et ajoute que la présence de soldats gays pouvait « affaiblir l’armée », avant de se dire « opposé à l’homosexualité ».
En réponse aux propos du favori de l’élection présidentielle, des militants LGBT sont venus protester devant l’Assemblée nationale à Séoul, brandissant le drapeau arc-en-ciel de la communauté et interpelant Moon directement : « Excusez-vous pour votre commentaire haineux ! » ou « Êtes-vous opposé à ma propre existence ? »
Quelques jours plus tard, Moon Jae-in tente d’apaiser la situation. Selon lui, ses propos visaient à pointer de potentiels effets indésirables à la dépénalisation de l’homosexualité au sein de l’armée. Il a par ailleurs affirmé son souhait que la Corée du Sud ouvre le mariage aux personnes de même sexe, tout en affirmant que « cela ne devait pas être encouragé » puisque la législation actuelle l’interdit. Une tentative de couper la poire en deux ? De fait, si l’homosexualité n’est pas considérée comme un crime en Corée du Sud, le pays reste conservateur et la société patriarcale. Beaucoup d’homosexuels et de transgenres y sont stigmatisés. Le très puissant lobby chrétien fait d’ailleurs obstacle à toute avancée anti-discrimination sur le sujet.

10. Il inquiète les chaebols

Moteurs de la croissance sud-coréenne, les chaebols (conglomérats familiaux d’entreprises dont la production est très variée et complémentaire – Samsung, LG, Hyundai Motors, SK…) sont aujourd’hui remis en cause par les marchés – et plus largement par la société. Moon souhaite ainsi mettre en place une « démocratisation de l’économie », c’est-à-dire une stratégie de croissance à deux moteurs : les exportations des chaebols et la consommation des ménages.
Car la direction des chaebols est, dans la plupart des cas, confisquée par une seule et même famille qui tente par tous les moyens, quitte à corrompre, de faire augmenter ses profits. En 2008 par exemple, le PDG de Samsung était condamné à une amende de 100 millions de dollars pour fraude et corruption, ou plus récemment l’héritier du conglomérat Lee Jae-yong arrêté également pour parjure et détournement de fonds dans le cadre du Choigate. Il est soupçonné d’avoir versé l’équivalent de 35 milliards d’euros à deux fondations sous la houlette de Choi Soon-sil. Le but : s’assurer du soutien du gouvernement pour la fusion de Samsung C&T et de Cheil Industries.
Ce n’est pas la première fois que l’Etat sud-coréen souhaite s’ingérer dans les affaires des conglomérats. En 2000, il avait annoncé le virage économique en faveur des hautes technologies à la suite de la crise financière asiatique de 1997 qui avait finalement profité aux chaebols. Sest alors mis en place un système de check and balance économique entre les chaebols et l’Etat. Comme le souligne Pascal Dayez-Burgeon, l’Etat sud-coréen a parfois su se faire keynésien pour tracer les grandes lignes politico-économiques des chaebols.
Pour mener à bien cette réforme, Moon a nommé des « snipers de chaebols«  : le professeur Kim Sang-jo de l’université Hansung et le professeur Jang Ha-sung de l’université de Corée. Ils sont considérés comme étant deux piliers du militantisme sud-coréen contre la domination des chaebols dans l’économie. Eux qui autrefois prenaient ouvertement pour cible la gouvernance complexe des groupes ont adouci leur discours aujourd’hui.
De fait, l’administration Moon souhaite introduire un gouvernement d’entreprise chez les chaebols qui, sous Park Geun-hye, avaient plus ou moins les mains libres. Kim Jin-pyo, président du Comité de Planification politique des Affaires de l’Etat (State Affairs Policy Planning Committee) déclarait ainsi : « Sous prétexte qu’un plus petit gouvernement est préférable, la République de Corée est devenue la République des chaebols, étant donné qu’ils détiennent un pouvoir absolu. » En outre, Moon Jae-in ajoute à cette réforme sa proposition d’augmentation du salaire minimum – qui passerait de 6 470 wons/heure (environ 5 euros) à 10 000 wons/heure (environ 8 euros) – et de réduction du nombre d’heures travaillées.
Par Amina Bouamrirène

A propos de l'auteur
Amina Bouamrirene
Amina Bouamrirène est étudiante en licence européenne de science politique. Passionnée par la Corée et le Japon, elle s’intéresse également à la politique internationale et l’histoire contemporaine.