Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Une "drôle de guerre" commerciale : comprendre la trêve entre Chine et États-Unis

Le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Donald Trump ont conclu une trêve dans leur guerre commerciale lors du dîner de Buenos Aires, le 1er décembre 2018, en marge de du sommet du G20. (Source : CGTN)
Le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Donald Trump ont conclu une trêve dans leur guerre commerciale lors du dîner de Buenos Aires, le 1er décembre 2018, en marge de du sommet du G20. (Source : CGTN)
A Buenos Aires, Donald Trump et Xi Jinping ont accepté une trêve dans la drôle de guerre qui oppose les États-Unis et la Chine depuis juillet. Elle a débuté à Washington par une première salve de hausses de droits de douane, suivie d’une seconde plus étendue en septembre. Pékin a répondu à l’une et l’autre par des augmentations sur des montants équivalents. Jusqu’à présent, cet étrange conflit a fait peu de victimes. Que faut-il comprendre ? Est-ce une sortie de crise ou un fragile cessez-le-feu ?
L’économie américaine connaît le cycle de croissance le plus long de l’après-guerre. Il a été prolongé par la réforme budgétaire adoptée par Donald Trump l’année dernière. Le commerce avec la Chine représente une faible fraction du PIB américain. S’il y a des victimes parmi les agriculteurs qui exportaient en Chine et également les industries traditionnelles du Middle West, le conflit commercial n’a que très peu d’impact sur les ménages américains. La consommation tire la croissance et la hausse des droits de douane ne freine pas les importations. Quant aux exportations américaines vers la Chine, elles diminuent. Aussi le déficit bilatéral que Donald Trump veut diminuer s’est-il creusé.
En Chine, le ralentissement de l’économie n’est pas une conséquence du conflit commercial. Il découle des mesures prises pour freiner la hausse de l’endettement. Une politique mise en place depuis qu’en 2017, une personne proche du pouvoir – sans doute Lui He, le principal conseiller économique de Xi Jinping – a sonné l’alarme. L’alerte portait sur le risque encouru par la Chine à laisser exploser la dette des ménages – elle dépasse le niveau américain de 2008 -, des entreprises et des provinces. Certes, le pays n’a pas à redouter une dépression provoquée par une sortie massive de capitaux comme en Asie du Sud-Est à la fin des années 1990, mais cela ne suffit pas à l’abriter d’une crise. Car ce ne sont pas des sorties de capitaux qui ont provoqué le krach de 1929 ou la crise japonaise de 1989. En attendant, les mesures prises par le gouvernement chinois ont freiné la croissance du crédit – davantage vers le secteur privé que vers les entreprises d’Etat ; l’investissement, lui, a ralenti. Si les exportations (y compris vers les États-Unis) ont continué à augmenter, ce sont les sorties de devises des touristes chinois qui expliquent la baisse très forte du solde des paiements courant de la Chine.
Fin octobre, l’administration américaine a publié une mise à jour du rapport « super 301 ». Ce document élaboré par le représentant de la Maison Blanche au Commerce porte sur les actions, les politiques et les pratiques chinoises en matière de transfert de technologie, de propriété intellectuelle et d’innovation. Sa conclusion est nette : aucun changement n’a été constaté dans l’attitude de la Chine depuis le rapport d’avril dernier qui justifiait la première offensive américaine. Ce constat annonçait que la « drôle de guerre » prendrait une nouvelle tournure le 1er janvier 2019. Faute de progrès dans les négociations, les États-Unis devaient porter à 25 % les droits de douane sur l’ensemble des importations chinoises. Cette nouvelle phase était fortement critiquée par les entreprises américaines. A Pékin, les évaluations prévoyaient que la troisième salve réduirait de 1,5 point le taux de croissance de 2019. Or, pour y répondre, la Chine manque de munitions. Ses réponses aux attaques touchent déjà la totalité de ses importations des États-Unis. Pékin devra donc mobiliser des armes dangereuses à manier, comme la dévaluation ou la pénalisation des filiales chinoises de sociétés américaines.

En quoi consiste la trêve ?

De déclarations en tweets contradictoires de Donald Trump, l’incertitude a dominé les préparatifs du dîner de Buenos Aires. Comment l’expliquer ? Par un désaccord entre les conseillers du président américain, les « colombes » et les « faucons » ? Ou bien par l’imprévisibilité revendiquée par le milliardaire comme stratégie de négociation ? Même le choix des collaborateurs présents à la table de Xi et Trump a fait l’objet d’un suspense. Au final, outre le filet de boeuf argentin, le plat de résistance a été une trêve de 90 jours devant permettre de finaliser les négociations portant sur la réduction du déficit bilatéral, les transferts forcés de technologie et les subventions accordées dans le cadre du plan « Made in China 2025 ».
La trêve n’a pas été la seule conclusion de ce diner. A cette occasion, Xi Jinping a déclaré que son administration re-examinerait son veto à la fusion entre le géant américain des télécommunications Qualcomm et la multinationale des semi-conducteurs NXP, qui opère activement en Chine. Ce qui a confirmé au passage le caractère politique de la décision de Pékin. Cette annonce n’est de toute façon plus d’actualité, car la firme de San Diego avait entre-temps renoncé à cette acquisition. Par ailleurs, le président chinois a également annoncé une réforme de la juridiction des atteintes à la propriété intellectuelle. Elles ne seraient plus instruites en première instance au niveau des provinces où les juges sont trop proches des entreprises chinoises, mais au niveau national. Cette réforme exigera d’étoffer les instances centrales : elle prendra donc du temps.
L’affaire du fentanyl devrait être réglée plus rapidement. De quoi s’agit-il ? Trois jours avant le G20, la presse internationale annonçait une nouvelle baisse de l’espérance de vie des Américains. Sans équivalent dans l’OCDE, ce raccourcissement est dû aux overdoses d’opiacés, dont le fentanyl, cinquante fois plus puissant que l’héroïne. Or la Chine est le premier fournisseur de cette substance vendue sur Internet et distribuée aux consommateurs par colis postal. Cela fait plusieurs années que l’administration américaine demande à Pékin de prendre des mesures contre ces envois. Au dîner de Buenos Aires, Xi Jinping a promis que le fentanyl, peu commercialisé en Chine, serait dorénavant traité comme une drogue et ses producteurs soumis à de fortes pénalités.

Un bégaiement

Aussitôt, la trêve commerciale a donné lieu à des versions divergentes dans les deux capitales. Dans la version chinoise, aucune mention d’un moratoire de 90 jours mais une annulation acquise des hausses de droits de douanes en juillet si les négociations aboutissent. Ce qu’on ne dit pas à Pékin : si les négociations échouent, l’escalade tarifaire reprendra. La hausse de 10 à 25 % des droits de douane en cas d’échec est en effet confirmé par les Américains. En revanche, l’élargissement à l’ensemble des importations chinoise ne l’est plus. De son côté, de retour à Washington, le président Trump a loué cet accord formidable pour les agriculteurs et s’est félicité de la baisse des droits de douane sur les importations de voitures américaines – qui n’aurait pas été discutée à Buenos Aires.
Sur les marchés boursiers, on se réjouit. La trêve annonce de meilleurs résultats financiers pour le premier trimestre 2019. C’était sans doute un des objectifs de la délégation américaine qui voulait éviter une chute de Wall Street. Au-delà, il est difficile d’être optimiste : cet accord n’est pas très différent de celui conclu au printemps, qui ne donnait pas plus de précisions sur le montant des achats chinois aux États-Unis et qui a été dénoncé un mois plus tard. Le délai prévu, 90 jours à compter du 1er décembre, semble très court pour finaliser des négociations qui achoppent depuis deux ans et qui seront menées côté américain par Bob Lighthizer, avocat de la manière forte dans les négociations avec la Chine. Certes, un accord n’est pas impossible : autoriser l’investissement sous forme de filiale comme pour AXA et Allianz, est une réponse aux critiques américaines et européennes sur l’exigence de transfert de technologie. Mais la sortie de crise reste improbable pour une raison de fond : ce conflit commercial est le paravent d’une rivalité stratégique entre deux grandes puissances.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).