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Chine : manier les statistiques avec des baguettes

Un investisseur chinois montre le signe 4 avec sa main après que l’indice de la bourse de Shanghai ait atteint la barre des 4 000 points le 13 juillet 2015
Un investisseur chinois montre le signe 4 avec sa main après que l’indice de la bourse de Shanghai ait atteint la barre des 4 000 points le 13 juillet 2015. (Crédit : Yu Fangping / Imaginechina)
« Il existe trois sortes de mensonges : les petits mensonges, les gros mensonges et les statistiques ! ». Attribuée à Benjamin Disraeli (1804-1881), Premier Ministre de la reine Victoria entre 1874 et 1880, cette déclaration ne faisait pas référence à la Chine. Pourtant, le consulat britannique de Shanghai s’était doté à l’époque déjà d’un secrétariat pour interpréter les chiffres du commerce extérieur chinois !
Les statistiques ont été victimes du maoïsme : supprimée en 1962 et rétablie dix ans plus tard, la Direction Nationale de la Statistique (DNS) employait 200 statisticiens en 1981 – moins que l’Insee pour un pays vingt fois plus peuplé. Depuis elle a gagné en efficacité. Le 15 juillet 2015, elle a publié les résultats du second trimestre 2015. Plus rapide que le Bureau of Economic Analysis américain (BEA) qui attendra la mi-août pour publier des résultats provisoires qui seront révisés plusieurs fois. Les statistiques chinoises ne révisent pas leurs données et leur rapidité est suspecte !

Se méfier des statistiques !

Un siècle et demi après la déclaration de Benjamin Disraeli, Li Keqiang, alors gouverneur de la province du Liaoning aurait indiqué – selon Wikileaks – qu’il se méfiait des statistiques car elles étaient souvent fabriquées. Economiste de formation, il avait construit un indice pour suivre la conjoncture de sa province. Depuis qu’il est Premier Ministre en charge de l’économie, espérant ainsi avoir découvert le sésame de la conjoncture chinoise, des analystes ont adopté « l’indicateur Li Keqiang » qui agrège la consommation d’électricité, le volume de marchandises transportées et le montant des prêts bancaires. Pertinent pour le Liaoning, dominée par l’industrie lourde, cet indicateur ne suffit pas à rendre pas compte des fluctuations de l’économie chinoise.

La consommation d’électricité

Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité. Cela ne suffit pas à expliquer l’intérêt des analystes pour la consommation d’électricité qui est un bon indicateur de l’activité générale. Davantage lorsque l’on a des raisons de douter de la pertinence des agrégats macro-économiques. C’était le cas pendant la crise mondiale de 2008/09. Quelques semaines après la faillite de la Banque Lehman Brothers, au sommet du G20 consacré à la crise, le président chinois Hun Jintao avait annoncé un programme de relance supérieur au plan américain et indiqué que la croissance chinoise serait de 8 % en 2009.
Une prévision qui était en même temps une directive. En avril 2009, alors que le programme de relance venait de débuter et que la situation était morose, le bureau des statistiques a annoncé que la croissance trimestrielle avait été de 6 % et elle s’est progressivement accélérée jusqu’à la fin de l’année. Cette performance était difficile à concilier avec une contraction de la consommation d’électricité de 7 % au premier trimestre, la première depuis 2001. Fidèle à sa vocation, la direction des statistiques a appliqué les directives du Comité Central du Parti communiste.
En mars 2015, Li Keqiang a déclaré devant l’Assemblé Nationale Populaire que la croissance serait « d’environ 7 % en 2015 », ce qu’a confirmé le Bureau des Statistiques. CQFD. Et ce alors que la croissance du PIB et de la production industrielle a été de 7 % et que la consommation d’électricité s’est contractée pour la seconde fois depuis 2000. La baisse n’a été que de 2% par rapport à 2014. A moins qu’elle ne traduise une amélioration significative de l’efficacité énergétique, cette contraction suggère que le ralentissement est plus marqué que ce que disent les statistiques.
Evolution trimestrielle du PIB, de la production industrielle et la consommation d’électricité (du 1er trimestre 2001 au 2nd trimestre 2015) Source : Chinese National Bureau of Statistics
Alors que la croissance ralentie, l’indice de la bourse, le Shanghai Composite a lui grimpé de 2 000 à 5 100 points en un an et le cours des actions a représenté 60 fois leur résultat annuel. La bulle a éclaté – une chute de 30 % après une hausse de 80 % – et l’Etat a cherché à limiter cette correction qui, via l’effet de richesse, aura un impact limité sur la croissance du troisième trimestre.

Chercher des clés sous le réverbère

Pour en savoir plus:
Matthew Crabb, Myth busting China’s numbers : understanding and using China’s statistics Palgrave pocket, 2014.
Carsten A. Holz,« Quality of China’s GDP Statistics » Standford center for international development, Working Paper No 487 Novembre 2013.
Iacob N. Koch-Weser, « The Reliability of China’s Economic Data: An Analysis of National Output » U.S.-China Economic and Security Review Commission Staff Research Project, janvier 2013
Malheureusement, on ne peut pas se contenter d’un seul indicateur pour suivre une économie aussi diversifiée que celle de la Chine. Quelques soient les déficiences des statistiques chinoises, il faut se résoudre à les utiliser dans un pays aussi vaste où l’anecdote n’est jamais représentative. L’analyste est ainsi condamné à chercher ses clefs sous le réverbère, sans être sûr de les avoir égarées à cette place mais parce que c’est le seul endroit éclairé !
Les sciences dures procèdent à des calculs d’erreur pour apprécier les marges d’incertitude qui entourent leurs résultats, une approche recommandée pour suivre l’économie chinoise ! Cela exige d’avoir repéré où sont les principales sources d’erreurs. A suivre.
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A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).
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