Politique
Fenêtres sur les Corées

Sommet intercoréen : Moon Jae-in au volant du rapprochement

Le président sud-coréen Moon Jae-in rencontre ce vendredi 27 avril son homologue nord-coréen Kim Jong-un. (Source : South China Morning Post)
Le président sud-coréen Moon Jae-in rencontre ce vendredi 27 avril son homologue nord-coréen Kim Jong-un. (Source : South China Morning Post)
Ce sont des petits pas pour l’homme et, espérons-le, un grand pas pour le rapprochement des deux Corées. Les caméras du monde entier seront tournées vers Panmunjeom ce vendredi 27 avril. Elles suivront tout particulièrement le chemin emprunté par les chefs d’États des deux pays, dans ce « village de la trêve » à la frontière de la péninsule divisée. Le moment est historique. Pour la première fois depuis la fin de la guerre de Corée, un « dirigeant suprême » du Nord va mettre les pieds au Sud. En attendant un véritable traité de paix, c’est aussi une répétition avant la future rencontre qui pourrait être organisée le mois prochain entre Donald Trump et Kim Jong-un. On sait ce qu’il y aura dans les assiettes. On attend maintenant de connaître le menu de ces discussions intercoréennes, pour savoir à qui profitera le sommet.
Ces 150 mètres marqueront forcément l’histoire. Kim Jong-un et Moon Jae-in les feront-ils à pied ou en voiture ? Combien de journalistes du Nord et du Sud suivront les deux chefs d’État sur ce trajet entre la ligne de démarcation et la table des négociations ? Les derniers préparatifs sont en cours. Les détails seront annoncés lors d’une conférence de presse organisée la veille de la rencontre ce jeudi. Une chose est sûre, rien n’est laissé au hasard dans le protocole de ce troisième sommet intercoréen organisé sur le sol de la République de Corée (Sud). Les deux précédents avaient eu lieu à Pyongyang en République populaire démocratique de Corée (Nord). Il n’y avait jamais eu de retour.

Nouilles froides de Pyongyang

*Chongwadae, le siège de la présidence sud-coréenne à Séoul.
La Maison Bleue* attend énormément de cette rencontre. La diplomatie sud-coréenne a mis les petits plats dans les grands. Kim Jong-un devrait avoir droit à un accueil digne de celui réservé à un chef d’Etat étranger, sans le reconnaitre officiellement. Depuis l’armistice de 1953 en effet, les deux Corées restent techniquement en guerre. Pour les plus optimistes, ce sommet est donc l’occasion de mettre un terme à 65 ans d’instabilité par la signature d’un véritable traité de paix. Et pour se parler, il faut d’abord s’écouter. Depuis lundi, les haut-parleurs de la propagande ont cessé de diffuser leurs messages côté sud. Un coup de peinture est également nécessaire. Les entreprises de décoration ont multiplié les allers-retours au cœur de cette zone dite « démilitarisée » (DMZ), et pourtant armée jusqu’aux dents. La très vintage « Maison de la Paix » a fait l’objet d’un léger lifting, rapporte l’agence Yonhap : peintures, nouveaux meubles et installations des connexions Internet. Moon Jae-in ira chercher le dirigeant nord-coréen sur la ligne de démarcation. Cérémonie d’accueil, puis direction la table des négociations, avant de passer à table tout court. Là aussi, rien n’est laissé au hasard. Rien de tel qu’une soupe de nouilles froides pour marquer le réchauffement diplomatique entre les deux Corées ! La spécialité nord-coréenne a été choisie par le président sud-coréen, affirme le Hankyoreh. Elle sera préparée par un cuisinier du restaurant Okryu, célèbre établissement gastronomique de Pyongyang, qui fera le déplacement avec ustensiles et ingrédients.
Détails d’une illustration de l'agence Yonhap expliquant le parcours supposé de Kim Jong-eun et Moon Jae-in pour le sommet intercoréen de vendredi à la frontière entre les deux Corées (Copie écran Daum News)

La paix dans les assiettes

Les nouilles froides – « mul naenmyeon » – sont originaires de Corée du Nord, mais largement appréciées dans toute la péninsule. Tous les plats sont d’ailleurs censés symboliser le rapprochement en cours, en évoquant le souvenir des « artisans de la paix » entre les deux pays. Au menu encore : des raviolis à la courbine et au concombre de mer venus de Gageodo, une île de la mer Jaune et lieu de naissance de Kim Dae-jung. L’ancien président et prix Nobel de la Paix s’était rendu à Pyongyang pour le premier sommet intercoréen en 2000. Dans les bols : du riz de Bongha, le village natal de Roh Moo-hyun. Cet ancien président sud-coréen, lui aussi disparu, avait également effectué le voyage de Pyongyang au moment du deuxième sommet intercoréen en 2007. Pour le barbecue, une viande de Chungcheongnam-do devrait être proposée aux convives. Il y aura vingt ans en juin prochain, 500 vaches venant de cette province de l’ouest de la Corée du Sud, franchissaient le 38ème parallèle. A la tête du troupeau, le fondateur du conglomérat sud-coréen Hyundai qui, par ce geste, entendait soulager la crise alimentaire au Nord. Le poulpe mariné a été pêché sur la côte de Tongyeong, ville sud-coréenne du Yun Isang. Le musicien a milité toute sa vie pour la réunification, jusqu’à être kidnappé par les services sud-coréens en Allemagne avant d’être accusé d’espionnage. Enfin, jujube sur le gâteau de riz : des galettes helvétiques à base de pommes de terre, saindoux et beurre viendront rappeler à Kim Jong-un sa jeunesse en Suisse. Et pour faire passer le rösti, différents alcool de riz.

La célèbre soupe de nouilles froides d'origine Nord-Coréenne devrait faire partie des mets servis à l'occasion du sommet intercoréen ce vendredi 27 avril 2018 (Copie écran: Journal Hankyoreh)

Offensive diplomatique pour Séoul

*Politique de rapprochement menée par la Corée du Sud vis-à-vis du voisin nord-coréen entre 1998 et 2008. **Le 26 mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan fait naufrage en mer Jaune emportant avec elle 46 des 104 marins à bord. Pour Séoul, c’est Pyongyang qui a torpillé le navire. Une accusation toujours démentie par la Corée du Nord. ***Attaque d’une île sud-coréenne située à portée de l’artillerie de l’armée populaire de Corée, le 23 novembre 2010
En dehors du protocole, y a-t-il un pilote dans l’avion du rapprochement entre les deux Corées ? Pour une partie de la presse sud-coréenne, il ne fait aucun doute que c’est Moon Jae-in qui est au volant du bus (« un jeon ja loon »), sinon de la réunification, du moins de cette réunion au sommet. La diplomatie sud-coréenne a sorti la grosse artillerie pour l’occasion. Des dépliants et des clés USB distribués aux journalistes étrangers rappellent l’engagement du chef de l’État sud-coréen au service d’un dialogue constructif avec le Nord.
Un site Internet dédié au sommet en remet une couche en soulignant les étapes de ce long chemin vers la paix. Séoul a joué les intermédiaires du rabibochage express entre Washington et Pyongyang ces dernières semaines. La diplomatie sud-coréenne entend poursuivre dans cette voie, tout en martelant qu’il s’agit cette fois, de construire des bases durables à ces nouvelles relations avec Pyongyang. La Corée du Sud se souvient que les avancées de la politique du « rayon de soleil* » des précédentes administrations démocrates, ont été suivies de sérieux coups de froid entre les deux pays : naufrage du Cheonan**, bombardement de l’île de Yeongpyeong***, crises des missiles et essais nucléaires à répétition.
Clé USB et dépliants distribués aux journalistes étranger à l'occasion du sommet intercoréen. (Crédits : S Lagarde / asialyst)
*La théorie de la « double poussée » ou du « parallélisme » a été forgée dès les années 60 par le régime nord-coréen et reprise à sa sauce par Kim Jong-un. La stratégie vise à développer en même temps la force de dissuasion et l’économie.
L’annonce le week-end dernier d’un renoncement aux essais nucléaires par Pyongyang a été salué par la présidence sud-coréenne qui y voit un premier pas positif vers la future rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un. Le sommet intercoréen de ce vendredi pourrait ainsi être une sorte de cours particulier. Une répétition ou en tous cas un échauffement pour le dirigeant nord-coréen avant la grande messe du mois de mai -peut-être juin- avec les Américains. Sachant que l’affichage d’un renoncement aux essais nucléaires, est aussi un message adressé à la communauté internationale. Une manière pour Pyongyang de dire que son programme de dissuasion est opérationnel et que de nouveaux tests ne sont plus nécessaires. Après avoir développé l’arme atomique, l’objectif est maintenant de desserrer l’étau des sanctions et de relancer la croissance en suivant la stratégie du « byongjin »*. La Corée du Nord est ainsi la la grande gagnante de ce retour à la table des négociations. Une rencontre avec Donald Trump constituerait une légitimation pour le régime. Son père et son grand-père en ont rêvé, Kim junior l’a fait ! Et c’est maintenant la bonne fenêtre, non pas pour tirer mais pour rengainer les missiles : les trois et quatre années de mandat qu’il reste aux présidents américain et sud-coréen étant nécessaires pour aller au bout d’un processus de dénucléarisation, si toutefois ce dernier est réellement enclenché. Pouvoir en parler est déjà une avancée, estime la diplomatie sud-coréenne. Jusqu’à présent, la simple évocation du programme nucléaire de Pyongyang coupait court à toute discussion. Kim Jong-un se serait également engagé à ne pas revenir sur sa demande de retrait des 28 000 soldats américains présents au sud du 38ème parallèle, pour ne pas risquer de bloquer son rendez-vous avec Donald Trump.
La zone sécurisée de panmunjeom sur la ligne de démarcation entre les deux Corées où doit se tenir le sommet intercoréen de vendredi 27 avril 2018 (Crédits : Google Earth)

Dans l’attente de retombées économiques

*Kim Jong-un est venu fin mars rassurer les dirigeants chinois à bord de son train blindé. Pour les Japonais, la situation est plus délicate. La Corée du Nord a annoncé renoncer à tester ses missiles de moyenne et longue portée. Elle n’a rien dit concernant ses missiles à courte portée qui menace directement l’Archipel. **Seo Hoon, le directeur des services de renseignements sud-coréens, et Chung Eui-yong, le conseiller à la sécurité intérieure au sein de la présidence sud-coréenne.
Le sommet de vendredi et les événements de ces dernières semaines rappellent que le destin des deux Corées est intimement lié. Pyongyang est revenu sur le devant de la scène internationale à l’occasion de ce rapprochement. Séoul aussi, et peut-être même davantage. Le premier effet positif pour l’administration sud-coréenne se mesure d’abord en interne. Malgré la hausse du chômage, malgré une croissance qui ralentit et malgré le fait qu’une majorité des Sud-Coréens continuent de douter de la sincérité de Pyongyang, la côte de popularité de Moon Jae-in approche les 68 %. Inaudible pendant de longues années sur les questions touchant directement la péninsule, la Corée du Sud a repris toute sa place dans les négociations ; alors que Pékin et Tokyo s’inquiètent au contraire d’être mis de côté dans le processus*. Séoul entend ainsi continuer à accompagner la reprise du dialogue entre Washington et Pyongyang. Deux hommes qui font partie de la garde rapprochée du président Moon** étaient présent à la réunion préparatoire de Pyongyang le 5 mars dernier. La présidence sud-coréenne espère qu’au moins l’un d’entre eux assistera au sommet entre les États-Unis et la Corée du Nord qui pourrait se tenir le mois prochain. Le lieu n’a pas encore été trouvé. Sur le plan logistique, la Corée du Nord ne dispose pas d’avion de type Air Force One, souligne une source diplomatique. La Mongolie pourrait être un terrain neutre, mais sur ce plan comme sur tout ce qui concerne cette éventuelle future rencontre, pour l’instant rien n’est encore arrêté.
Poste de Paju à la frontière entre les deux Corées. (Crédits : S Lagarde - Asialyst)
L’équipe de Moon Jae-in attend beaucoup du sommet de vendredi, notamment en matière économique. « Tout est à refaire, mais les choses pourraient aller vite », affirme-t-on du côté sud-coréen. Depuis plusieurs semaines, les prix des terrains grimpent dans la province de Gyeonggido. Le ministère sud-coréen du Territoire a enregistré une progression des ventes de 54 % entre février et mars le long de la route de Tongil-ro qui mène au poste frontalier de Paju. C’est par là que passaient les camions venus de Séoul, quand la zone industrielle de Kaesong travaillait encore.
Si les choses se passent bien ce vendredi sur la ligne de démarcation, si une rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un a bien lieu fin mai ou début juin prochain, et surtout, si le processus de démantèlement de l’arsenal nucléaire nord-coréen est « complet, vérifiable et irréversible » (CVID), comme disent les diplomates, alors la valeur boursière des entreprises sud-coréennes pourrait s’envoler. Les tensions entre les Corées étant à l’origine, selon certains experts, d’une décote de 10 à 20 % des titres des grands groupes coréens sur les marchés financiers. Tout cela fait beaucoup de « si ». Et tout va très vite, comme souvent dans ces Balkans de l’Asie. Trop vite peut-être ? On a pourtant envie d’y croire. Même les plus sceptiques, habitués des chauds et froids de Pyongyang, auront probablement un frisson ce vendredi en voyant cheminer côte à côte les dirigeants d’une péninsule trop longtemps divisée.
Par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst. Grand reporter au Desk Asie de Radio France International, ancien correspondant à Pékin et Séoul, tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.