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Expert - Corée du Nord

Sommet intercoréen : le sans-faute de Pyongyang

Kim Jong-un recoit une délégation sud-coréenne, dont le chef des services de renseignements à Pyongyang les 5 et 6 mars 2018. (Crédit : KCNA)
Kim Jong-un recoit une délégation sud-coréenne, dont le chef des services de renseignements à Pyongyang les 5 et 6 mars 2018. (Crédit : KCNA)
Même les chamans coréens n’auraient pas pu prédire un tel retournement. En l’espace de quelques mois, l’image de la Corée du Nord a totalement changé. Le 29 novembre dernier, le régime de Kim Jong-un célébrait en grandes pompes la réussite de son test de missile intercontinental Hwasong-15. L’uniforme militaire a depuis été remisé au placard, et c’est en costume cravate que les négociateurs de Pyongyang discutent avec leurs homologues de Séoul. La bonne nouvelle est encore venue de la capitale nord-coréenne ce mardi 6 mars. Selon les officiels sud-coréens, les deux Corées devraient se retrouver en avril prochain pour le premier sommet intercoréen depuis plus d’une décennie. Cette rencontre qui s’annonce historique, a été précédée de plusieurs échanges de haut niveau entre le Nord et le Sud à l’occasion des Jeux Olympiques de Pyeongchang. Jujube sur le gâteau de riz : le régime de Pyongyang semblerait même disposé à mettre son programme nucléaire militaire sur la future table des négociations.
Alors que certains célébreront – avec justesse – le bons sens diplomatique de Moon Jae-in, il ne faut pas s’y tromper : ce complet revirement de situation est dû avant tout aux calculs stratégiques de Pyongyang. Non seulement la Corée du Nord prouve une bonne fois pour toutes qu’elle est un acteur parfaitement rationnel, mais elle se montre aussi capable de mettre en œuvre une séquence diplomatique parfaitement maitrisée. En effet, c’est une initiative nord-coréenne, le discours du 1er janvier de Kim Jong-un, qui est à la base de ce brusque réchauffement des relations bilatérales Nord-Sud. Profitant du passage à la nouvelle année, le « Leader Suprême » a notamment expliqué que si la capacité de dissuasion nucléaire nord-coréenne était opérationnelle – ce dont les experts doutent encore -, les Jeux Olympiques constituaient une bonne occasion de renouer contact avec les « compatriotes du Sud ».

« Jeux de la paix »

Moon Jae-in pouvait difficilement éconduire Pyongyang. Ce rapprochement avec la Corée du Nord était non seulement inscrit dans les promesses de campagne du président sud-coréen, il était aussi un gage de sécurité pour les Jeux Olympiques en Corée du Sud, offrant à l’événement ce titre de « Jeux de la paix ». Par ailleurs, les Nord-coréens ont su habilement composer leurs différentes délégations envoyées au Sud pendant les Jeux Olympiques. Ce qui leur a permis de montrer à Séoul la sincérité de leur engagement tout en offrant au public sud-coréen une idée sans doute moins stéréotypée de la République populaire et démocratique de Corée (RPDC). L’envoi de Kim Yong-nam, le chef d’État nord-coréen – aux fonctions essentiellement honorifiques -, s’est révélé une manœuvre particulièrement fine. Ce faisant, Pyongyang a démontré sa volonté de profiter de ce réchauffement pour aborder des sujets autrement plus sensibles et importants que l’échange de délégations artistiques et sportives.

Des sourires et des larmes

Un moment non dénué d’émotion. Les téléspectateurs sud-coréens ont encore en tête les larmes du chef d’État nord-coréen lors du passage de la délégation des athlètes des deux Corées sous drapeau de la péninsule unifiée à la cérémonie d’ouverture. Quel contraste avec ce visage fermé de « l’étranger » : le vice-président américain Mike Pence a ignoré tant les délégués nord-coréens que le passage du cortège unifié. Mais encore plus que Kim Yong-nam, c’est la propre sœur de Kim Jong-un, Kim Yo-jong, qui a marqué les esprits des observateurs. Distribuant les sourires, le visage de cette jeune femme en apparence moderne, puissante et déterminée, a monopolisé l’attention des caméras du monde entier. C’est elle, Kim Yo-jong, qui a personnellement transmis au président sud-coréen une lettre de son frère, l’invitant à Pyongyang pour organiser un sommet intercoréen comme à l’époque de la « diplomatie du rayon de soleil » – « sunshine policy ». Pour un peu, on se croirait presque revenu sous les précédentes administrations démocrates en Corée du Sud (1998-2008). Une décennie faste pour les relations entre les deux Corées. C’est au cours de cet âge d’or qu’ont été mises en place les projets phares du rapprochement intercoréen, dont la création du complexe industriel de Kaesong et l’inauguration de la zone touristique spéciale des monts Kumgang, les célèbres « montagnes du diamant » visitées par près de deux millions de Sud-Coréens jusqu’en 2008.

Dénucléarisation ?

Mais les années de la « sunshine policy » ont aussi vu le premier test nucléaire nord-coréen, en 2006, ce qui en dit long sur les différentes contradictions pesant sur les calculs stratégiques et politiques de Pyongyang. Si l’actuelle administration sud-coréenne semble volontaire pour reprendre le dialogue avec le Nord, Séoul n’en reste pas moins un proche allié des États-Unis, beaucoup moins optimistes quant aux potentiels résultats d’une reprise des échanges Nord-Sud. Or, de Barack Obama à Donald Trump, l’Amérique reste extrêmement réticente à engager des discussions avec la Corée du Nord, tant que Pyongyang refuse de mettre un terme à son programme nucléaire. Cette position diplomatique très rigide a eu pendant des années le « mérite » de faire reposer la faute sur les épaules de la Corée du Nord, qui a de son côté maintes fois répété son refus d’abandonner sa capacité de dissuasion nucléaire. Or, ce n’est pas du tout le même son de cloche que les émissaires sud-coréens ont ramené de leur visite à Pyongyang les 5 et 6 mars derniers. Kim Jong-un l’aurait lui-même affirmé : la RPDC pourrait être amenée à dénucléariser, si les conditions de sécurité étaient réunies. Encore plus surprenant, Kim se serait montré relativement compréhensif vis-à-vis des exercices militaires américano-sud-coréens, reportés au mois d’avril du fait des Jeux Olympiques. Systématiquement dénoncés comme la répétition générale d’une invasion militaire de la Corée du Nord, ces exercices sont la bête noire de Pyongyang et une des justifications avancées au développement de ses capacités de dissuasion, dont ses programmes balistiques et nucléaires.

Complexe industriel de Kaesong

Cette soudaine flexibilité peut surprendre. Mais elle peut difficilement convaincre dans la mesure où cela fait plusieurs années que la Corée du Nord explique à qui veut bien l’entendre que son programme nucléaire est non négociable. Cependant, engager le dialogue avec une Corée du Sud sous administration démocrate et donc potentiellement disponible pour une discussion constructive constitue une opportunité pour Pyongyang. L’objectif est double. Tout d’abord, le tête-à-tête avec le Sud ostracise de fait Washington et permet de placer Séoul en porte-à-faux entre la perspective nationaliste d’une réunification à terme et ses engagements auprès de son allié américain. En offrant à Moon Jae-in de spectaculaires succès de politique nord-coréenne (le rapprochement depuis les JO est assurément une réussite historique), Pyongyang force l’administration démocrate à s’opposer plus ou moins frontalement à la politique de « pression maximale » prônée par Donald Trump. En l’absence de discussions bilatérales entre Pyongyang et Washington en effet, la dénucléarisation potentielle mentionnée par Kim Jong-un n’a de poids que si Séoul parvient à convaincre les États-Unis de la sincérité nord-coréenne. D’un autre côté, qui dit sommet intercoréen dit vraisemblablement relance des pourparlers sur la coopération économique Nord-Sud, voire potentiellement relance du complexe de Kaesong, fermé par Séoul le 10 février 2016 à la suite du quatrième test nucléaire nord-coréen. Outre un nouvel apport de devises et de technologies, la remise en place de mécanismes de coopération économique constituerait pour Pyongyang une victoire politique : elle pourrait permettre de supprimer ou du moins suspendre des sanctions économiques qui empêchent quasiment toute coopération Nord-Sud.

Suspension des sanctions

Distendre les relations américano-sud-coréennes tout en se rapprochant des compatriotes du Sud, voilà qui constitue une stratégie à peu de frais pour Pyongyang. Les compromis avancés par Kim Jong-un lors de ses discussions avec les émissaires du Sud sont certes spectaculaires, mais ils restent des compromis de surface. Formée par Washington à l’art d’exiger des concessions tellement importantes qu’elles bloquent toutes discussions, la RPDC va sans doute demander comme condition à sa dénucléarisation une évacuation complète des troupes américaines de la Corée du Sud, voire du Japon. Ce que les États-Unis n’accepteront évidemment jamais. L’histoire reste à écrire, mais cette stratégie est payante pour Pyongyang, cela ne fait aujourd’hui guère de doute. Doublement payante même : non seulement la RPDC devrait conserver sa capacité de dissuasion nucléaire à l’issue du sommet intercoréen prévu pour le mois d’avril, mais elle devrait aussi y trouver une belle occasion d’enfoncer des coins dans l’alliance américano-sud-coréenne, voire même d’obtenir une suspension des sanctions.
Par Théo Clément
A propos de l'auteur
Théo Clément
Théo Clément est doctorant à l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon et à l’Université de Vienne. Ses travaux portent sur les relations entre la Chine et la Corée du Nord et plus généralement, sur la géopolitique de l’Asie du Nord-est.