Politique
Fenêtre sur Corée du Sud

Corée du Sud : Moon Jae-in, président "normal" et glamour

Le président Moon Jae-in et son équipe rapprochée en bras de chemise dans les jardins du palais présidentiel. Copie écran Joogang Ilbo
La photo est censée incarner le vent du renouveau qui souffle depuis trois jours à la tête de l’État sud-coréen. Élu avec un peu plus de 40 % des suffrages mardi 9 mai, le progressiste Moon Jae-in, 64 ans, remplace Park Geun-hye, destituée à la suite d’un vaste scandale de corruption. Pour tourner la page, l’ancien avocat des droits de l’Homme a fait ses premiers pas dans les jardins du palais présidentiel à Séoul, en compagnie de proches collaborateurs en bras de chemise. Des chemises blanches et des sourires qui tranchent avec l’ambiance de camps retranché et le culte du secret qui régnait à Cheongwadae (littéralement la « Maison Bleue ») sous la présidence précédente.
Comme aux États-Unis, le café dans un gobelet en carton est un signe de « coolitude » en Corée du Sud. Nul besoin d’être sémiologue pour voir dans cette séquence d’arrivée à la Maison Bleue, un signe de décontraction, d’ouverture et de modernité chez la nouvelle équipe qui s’installe au pouvoir. On est pourtant loin de la parité. Une seule femme figure sur ces images de l’équipe présidentielle prenant ses marques dans ces jardins adossés aux monts Bukhan. Le cliché affiche toutefois un tel contraste avec la gouvernance Park Geun-hye, qu’il déchaîne les claviers. Avalanche de commentaires sur les réseaux sociaux : « J’ai retrouvé l’envie de voir les actualités télévisées » ; « c’est le retour de mon vrai pays » ; « Moon Jae-in, c’est la Corée d’aujourd’hui et de toujours » ; « je n’ai plus honte d’être Coréen », chante le chœur des thuriféraires sur Internet. Un sursaut de modernité et de patriotisme dans une Corée du Sud empêtrée du poids de son passé, rappelait ici Juliette Morillot, et après une révolution aux bougies qui entendait chasser la corruption ancrée jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir politique et industriel.
L'heure du café pour Moon Jae-in et ses conseillers. Copie écran Huffington Post Korea

Cravate et bras de chemise

Cravates et chemises blanches sur fond vert face aux habits traditionnels et à « l’atmosphère vintage et glacée » qui régnait au lendemain de l’élection de Park Geun-hye en 2012. Le pays entend tourner la page après une décennie de pouvoir conservateur. Un changement de gouvernance réclamé dans les urnes, mais aussi dans la rue via cette révolution douce qui a conduit des millions de personnes à manifester à Séoul et dans les grandes villes ces derniers mois. La décontraction et la bonne humeur affichées par le nouveau pouvoir s’entend donc aussi comme une volonté de rester proche d’une opinion qui s’est fortement mobilisée jusqu’à pousser l’ex chef de l’État Park Geun-hye en prison. Le rapprochement était tentant, le Joongang ne s’en est pas privé. Le quotidien évoque une ambiance digne de la Maison Blanche à l’époque de Barack Obama ; comme Charles Francis Richter pour les tremblements de terre et après John Fitzgerald Kennedy, l’ancien président américain est visiblement devenu la référence en matière de glamour et de fraîcheur aux commandes de l’État. Cette décontraction a été relevée jusqu’en Chine. Le Quotidien du Peuple et les médias officiels chinois ne tarissent pas de compliments à propos du nouveau président sud-coréen, affirme le site News 1, images à l’appui, là encore, d’un Moon Jae-in retirant sa veste seul et refusant l’aide de son garde du corps.

Cantine présidentielle

Certains ne manquent pas de relever les intérêts non dissimulés de Pékin derrière ce concert de louanges officielles. Le nouvel homme fort de Séoul ayant insisté pendant la campagne sur sa méfiance vis-à-vis du système anti-missile américain (THAAD), sa volonté de se rapprocher de Pyongyang et de dire non à l’Amérique de Donald Trump quand il le jugerait nécessaire. Les articles élogieux de la presse chinoise contrastent d’ailleurs avec ceux, beaucoup plus mesurés, relevés dans les médias japonais. Le Japon redoutant un Moon Jae-in qui remettrait en cause l’accord surprise signé le 28 décembre dernier autour de la question des « femmes de réconfort ». Cet esprit d’ouverture affiché s’accompagne de gestes là aussi très commentés sur les réseaux sociaux. Comparé à une Park Geun-hye qui mangeait seule et qui disparaissait parfois pendant des semaines, Moon Jae-in accepte volontiers les selfies avec la foule. Un président « normal » qui, dès le lendemain de son élection, se rend à la cantine de Cheongwadae pour le déjeuner. Le menu est à 3000 wons (2,50 euros). Les employés du palais présidentiel invités à le rejoindre, n’en croient pas leur bol de riz ! Ils n’avaient, disent-ils, jamais reçu ce genre d’invitation de la part des précédents occupants des lieux. Même remarque du côté des journalistes qui n’avaient jamais eu affaire à un protocole aussi ouvert sous Park Geun-hye.
Moon Jae-in lors d'un voyage au Népal en 2016. Copie écran The Fact

Un boys band à Cheongwadae

Cette image d’un pouvoir ouvert et transparent, ces nouveaux visages de la politique sud-coréenne suscitent également un déluge de commentaires autour de la plastique du président élu. Florilège de photos ressorties d’un voyage de Moon Jae-in au Népal l’année dernière. Avec son épouse, le président a participé à des travaux de reconstruction suite au séisme de 2015. Moon Jae-in apparaît en tenue de sport, petites lunettes et barbe grise naissante. Selon les médias sud-coréens, la presse népalaise ferait le portrait d’un homme d’une « grande simplicité » et « ouvert d’esprit ». Chez les champions du relifting, l’apparence à son importance. Si vous voulez savoir qui fait craquer les Sud-Coréennes en ce moment, jetez donc un œil sur Daum. Les photos de Choi Young-jae, le garde du corps du nouveau président déclenchent des clics frénétiques dans toute la péninsule. Et il n’est pas le seul ! Cho Kuk, professeur de droit à l’université de Séoul et désormais secrétaire des affaires civiles à la présidence, fait lui aussi partie de cette nouvelle « brigade de l’élégance« . Certains s’emballent et veulent croire comme le Korea Times au début d’un nouveau « règne de la beauté ».
Moon Jae-in avec les employés de l'aéroport International d'Incheon. Copie écran Hankook Ilbo

Ravage de l’ubérisation et fin des contrats précaires à l’aéroport de Séoul

Au-delà des apparences et de la communication autour d’une gouvernance plus ouverte, Moon Jae-in doit aussi donner des gages à ceux qui l’ont élu et à cette jeunesse sud-coréenne du « Hell Choson », confrontée au chômage et aux petits boulots. « Le plus dur commence », affirmait récemment sur Asialyst le spécialiste Antoine Bondaz et « l’état de grâce » risque d’être court. Dix ans de libéralisme et d’ubérisation de la société ont considérablement aggravé le fossé générationnel en Corée. Parmi les premiers gestes remarqués du nouveau président, la visite aux représentants syndicaux de l’aéroport international d’Incheon près de Séoul. L’aéroport construit sur la mer jaune à 52 kilomètres de la capitale sud-coréenne compte 7 420 employés, dont 6 282 contrats précaires. Depuis son inauguration en 2001, les personnels d’entretien et de sécurité, les bagagistes et certains techniciens sont en effets rémunérés via des agences d’intérim. 16 ans qu’ils attendaient une telle décision ! 10 000 contrats précaires vont être régularisés a assuré le nouveau président, en comptant les créations de postes liées à l’ouverture prochaine d’un nouveau terminal. Trois jours, c’est déjà court ! La victoire de Moon Jae-in a également été saluée avec enthousiasme dans les quartiers de Shinlim et de Noryanjin à Séoul où se préparent les concours de fonctionnaires. Le nouveau locataire de la Maison Bleue venant de rappeler sa promesse de campagne et la création de 12 000 postes dans la police, les services de secours et l’éducation, à compter de l’automne prochain.
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.