Politique
Expert - Traits de Corée

Corée du Sud : la politique reprend ses vieilles habitudes

Les candidats à l'élection présidentielle coréenne le soir du grand débat télévisé, le 2 mai 2017. De gauche à droite : Moon Jae-in, Hong Joon-pyo, Yoo Seong-min, Sim Sang-jung et Ahn Cheol-soo.
Les candidats à l'élection présidentielle coréenne le soir du grand débat télévisé, le 2 mai 2017. De gauche à droite : Moon Jae-in, Hong Joon-pyo, Yoo Seong-min, Sim Sang-jung et Ahn Cheol-soo. (Crédit : AFP PHOTO / POOL / Ahn Young-joon).
Il fallait s’y attendre : en Corée du Sud, la belle union nationale née pour écarter du pouvoir la présidente Park Geun-hye et son âme damnée Choi Soon-sil n’a pas vraiment résisté à la campagne présidentielle anticipée. Toujours archi-favori pour le vote du 9 mai prochain, Moon Jae-in a-t-il vraiment le profil de rassembleur dont le pays a tant besoin ?
La Corée du Sud vient de connaître un miracle démocratique tout aussi spectaculaire que son miracle économique d’après guerre ; un « Miracle du Peuple Han » à la hauteur du fameux « Miracle sur la Rivière Han ». En quelques mois, un mouvement pacifique porté par la quasi totalité de la population a réussi à pousser les appareils politiques et judiciaires à s’attaquer à un vaste système de corruption, jusqu’à faire incarcérer les trois personnages les plus puissants du pays : la présidente Park Geun-hye, sa « raspoutine » (parfois présentée comme la présidente de fait) Choi Soon-sil, et l’héritier de Samsung Lee Jae-yong.
Bien sûr, la justice n’a pas été encore jusqu’au bout, d’autant plus qu’elle ne s’est pas encore attaqué à la corruption qui la gangrène de l’intérieur : Woo Byung-woo échappe toujours alors à la prison alors que cet ancien procureur et conseiller de Park représente l’une des clefs de voûte du système. Gonflé d’arrogance depuis le début, Woo s’est même permis de menacer ouvertement ses procureurs dans l’esprit « si je tombe, vous tombez tous ».
* Ce que j’appelais de mes vœux dans « Quel modèle pour la Corée demain ? »
Mais cela n’enlève rien à ces semaines de grâce où le peuple coréen quasi unanime, hommes et femmes, jeunes et vieux, des villes et des champs, de gauche et de droite, est descendu dans la rue pour défendre les fondements de sa démocratie, et enfin* débattre sur le fond : comment devons-nous améliorer notre constitution, repenser l’équilibre des pouvoirs pour éviter ces dérapages à l’avenir ?
Pour beaucoup, ce fut un vrai moment d’éveil politique au sens fort, libéré des éternelles querelles idéologiques divisant le pays depuis des décennies. Bravo au passage aux étudiantes de l’Université d’Ewha pour avoir, au début du scandale exposant Choi Soon-sil, refusé de laisser les activistes politiques torpiller la cause comme ils l’avaient fait pour la tragédie du Sewol. Le mouvement a ainsi pu gonfler en incluant tout le monde, et à chaque fois qu’un politicien a cherché à le récupérer, il a immédiatement été pointé du doigt et forcé de rentrer dans le rang.
Des millions de citoyens manifestant dans la joie et sans violence, obtenant la destitution de leur président… Beaucoup rêveraient d’un tel miracle aux États-Unis, mais un tel exploit semble utopique aujourd’hui compte tenu des différences de cultures démocratiques, d’échelle, ou encore de systèmes politiques.

Brutal retour à la politique politicienne

Le succès de la procédure d’impeachment de Park a marqué le début d’une campagne express pour élire le prochain président, et malheureusement la fin de l’union sacrée.
La grande communion du samedi ne tenant plus, les contre-manifestations des derniers supporters de l’ancienne présidente sont soudain devenu plus audibles, et surtout le front démocratique s’est fissuré, chacun se ralliant derrière son poulain.
Depuis le départ, les sondages prédisaient une défaite cuisante du parti de droite au pouvoir. Déjà affaibli par les dernières législatives, le Saenuri a implosé en deux « nouveaux » partis : le Bareun de ceux qui veulent passer à autre chose, représentés par Yoo Seung-min, et le Liberty Korea des loyalistes au monarque déchu, avec pour tête de gondole l’ultraconservateur Hong Jun-pyo.
Depuis le départ également, les sondages donnaient le leader de gauche Moon Jae-in favori pour la victoire. Ce fidèle de l’ancien président Roh Moo-hyun, qui avait échoué de peu en 2012 face à Park, ne représente pas vraiment le changement de la vie politique, d’autant qu’il sera obligé de placer un paquet de dinosaures auxquels il a promis des postes depuis des lustres.
Plus à l’aise dans la contestation idéologique que dans le consensus pragmatique, Moon inquiète par ses positions souvent ambigües vis à vis de la Corée du Nord. Sa personnalité clivante et ses travers parfois psycho-rigides l’empêchent d’avoir une majorité d’opinions favorables au-delà de sa base, mais pas nécessairement d’être élu dans ce système d’élection à un tour, avec beaucoup de candidats susceptibles d’étaler les votes.
Depuis le départ, donc, Moon n’avait à redouter que l’émergence d’un candidat idéal, rassemblant au centre et en récoltant les « tout-sauf-Moon » de gauche et de droite. Le progressiste Ahn Hee-jung avait bien le profil, mais venant du même Parti Démocrate que Moon, il n’a pas eu le temps de peser dans une primaire perdue d’avance, et vise désormais 2022. Les « espoirs » se sont aussitôt reportés sur le centriste Ahn Cheol-soo, qui a très rapidement rattrapé et même dépassé Moon dans les sondages, avant de retomber.
Ancien médecin et fondateur d’AhnLab, créateur d’un logiciel antivirus à succès, Ahn Cheol-soo avait plutôt mal commencé en politique, s’effaçant, sans vraiment se battre, face à Park Won-soon pour la mairie de Séoul en 2010, puis face à Moon Jae-in pour la présidentielle de 2012. Mais l’année dernière, il avait réussi à enfin former une troisième force politique aux législatives. Dès l’autre Ahn éliminé de la course, les réformateurs modérés de droite comme de gauche ont convergé vers lui, croyant tenir leur champion face à Moon – certains faisant même un parallèle avec un Macron affublé du même dossard 3 au premier tour de scrutin…
Mais Ahn n’a pas vraiment convaincu pendant les débats télévisés, qui ont au contraire révélé les qualités de la seule femme parmi les 15 candidats en lice : la progressiste Sim Sang-jung, éternelle défenseur des droits des travailleurs, a séduit par son intelligence, sa force de conviction, et son sens de l’humour. Elle a su à la fois élever le débat, et cartonner auprès des jeunes avec des vidéos hilarantes sur les réseaux sociaux. Notons que Sim est également la seule à ouvertement supporter une cause LGBT malheureusement toujours pas politiquement correcte en Corée : Moon a déclaré lors d’un débat qu’il n’aimait pas les homosexuels, et Hong a carrément annoncé sa volonté de pénaliser l’homosexualité.
Alors qu’ils plaçaient Ahn en tête trois semaines plus tôt, les sondages de fin avril voient Hong se rapprocher de Ahn, loin derrière un Moon redevenu leader absolu (Moon 37.3-43.1%, Ahn 20.5-23%, Hong 15.8-17.4%, Sim 6.9-8.2%, Yoo 4.9-5.2%).
Évidemment, les lignes peuvent encore évoluer, des candidats se retirer, Kim Jong-un s’inviter dans la campagne… Trump a déjà donné un coup de pouce à Moon à quelques jours du scrutin en demandant aux Coréens de payer pour le THAAD : à l’inverse de Moon et Sim, la majorité des coréens soutient ce bouclier antimissile américain, mais la boulette, qui a été retirée depuis, a été très mal perçue.

Le 9 mai, et après ?

Le vainqueur de l’élection sera attendu sur sa capacité à redresser l’économie et à défendre les intérêts nationaux face à des cas assez spéciaux (Kim Jong-un, Xi Jinping, Shinzo Abe, Donald Trump, Vladimir Poutine…), mais aussi et surtout à réunifier la Corée du Sud avec elle-même en capitalisant sur le formidable élan démocratique de l’hiver dernier.
S’il est élu, Moon devra assumer un rôle de rassembleur qu’il lui reste à démontrer. La composition de l’assemblée, sans parti majoritaire, semble une base plutôt saine pour éviter les mouvements de balancier habituels. Après tout, cette assemblée a déjà prouvé qu’elle pouvait fonctionner avec succès en l’absence d’un président de la république, atteignant des consensus sur les sujets aussi sensibles que les budgets ou la procédure d’impeachment.
Voilà qui nous renvoie à la réflexion sur le fond amorcée pendant le « Miracle du Peuple Han » : il ne faudra pas attendre les législatives de 2020 pour avancer sur des dossiers majeurs nécessitant un vrai grand débat apaisé comme la révision de la constitution ou la réforme de la justice.
Ce serait une bonne occasion de pousser une idée qui n’est pas encore à l’ordre du jour, mais ferait un bien fou pour renforcer la démocratie et assainir ce grand barnum quinquennal : le passage à une présidentielle à deux tours.
A propos de l'auteur
Stéphane Mot
Auteur et concepteur né à Paris et basé à Séoul. Observateur de la société coréenne depuis un quart de siècle, cet expert en stratégie et innovation a survécu à trois start-ups avant de participer à la création de Cegetel et de piloter la veille stratégique de SFR. Fondateur de nombreux blogs dont SeoulVillage.com, il est également auteur de fictions et passionné d'urbanisme.