Société
Expert – Traits de Corée

Quel modèle pour la Corée demain?

Un coréen pensif devant la skyline de la ville de Séoul le 7 septembre 2015. (Crédit : Ed Jones / AFP).
Un coréen pensif devant la skyline de la ville de Séoul le 7 septembre 2015. (Crédit : Ed Jones / AFP).
Soixante-dix ans après sa libération, la Corée semble à la fois plus rayonnante que jamais au niveau international, et en plein doute. La nation a maintes fois démontré sa capacité à rebondir et à surprendre, mais aujourd’hui doit-elle se réinventer ?

International : le maillon faible d’hier peut-il devenir la clef de voûte de demain ?

Avec des voisins comme la Chine, la Russie et le Japon, et un frère au Nord pour le moins turbulent, la Corée du Sud aurait eu du mal à survivre sans le soutien des Etats-Unis. Mais autant que sa spectaculaire progression économique (elle est désormais un important pays donateur au sein des organismes internationaux après avoir été à l’autre bout de la chaîne), c’est son ouverture à la Chine qui l’a aidé à s’imposer en puissance diplomatique : secrétariat général à l’ONU, hôte du premier sommet du G20 en Asie, et même un temps quasi-pivot du G2, par la grâce d’une entente cordiale entre les présidents Park Geun-hye et Xi Jinping… et la disgrâce d’un Shinzo Abe toujours aussi pressé de défaire les acquis du Japon pacifique d’après-guerre.

En attendant une élusive réunification qui lui permettrait de changer encore de dimension, la Corée a valeur à cultiver sa différence sur le plan diplomatique. Cet exercice délicat est néanmoins doublement menacé : entre leur dépendance économique croissante vis-à-vis de la Chine et le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Abe dans sa quête de restauration du militarisme nippon, les Coréens sont inquiets de tomber dans la sphère d’influence de la première, comme l’attestent les sondages du think tank Asan Institute

Politique : la démocratie au Sud peut-elle enfin surmonter ses propres divisions ?

Si la Corée du Sud en a fini avec la dictature il y a plus d’un quart de siècle, les présidences y demeurent limitées à un seul mandat, ce qui explique en partie le déséquilibre des pouvoirs ; entre un président affaibli dès son élection, des élus souvent empêtrés dans des scandales, et une justice et des médias sous influence, deux pouvoirs se détachent : les tout puissants conglomérats familiaux (les fameux chaebol), et des netizens très motivés pour défendre la démocratie, mais ne faisant confiance qu’à la toile… quitte à monter en épingle la moindre rumeur folle.

Aux traditionnelles fractures géographiques (en particulier opposant le sud-est conservateur au sud-ouest progressiste) s’ajoutent désormais de profondes divisions générationnelles, la jeunesse votant à gauche et les seniors à droite. Le débat politique est au mieux inexistant, au pire très conflictuel ou pollué par les minorités extrêmes des deux bords (ultraconservateurs d’un côté, sympathisants du régime nord-coréen de l’autre).

Bien que divisés, les Coréens ont profondément faim de réconciliation, et même de réunification, une perspective toujours aussi problématique, mais à nouveau désirée. La pure communion de joie de la Coupe du Monde de 2002 semble bien loin, et à ce jour, aucune voix ne parvient à réunir le Sud en exploitant cette énergie positive.

Fille de dictateur élue présidente, Park Geun-hye avait l’occasion historique de changer la donne et de montrer l’exemple à travers la région, mais elle n’a pas vraiment fait le pas de la vérité et de la réconciliation. En face, l’opposition s’embourbe dans ses propres tiraillements, et sous l’influence de meneurs formés à la résistance à la dictature, semble plus à l’aise dans la manifestation permanente que dans la construction d’une plateforme de gouvernement réaliste.

Face à des voisins durcissant le ton (Xi, Putin, Abe, Kim), la Corée doit éviter le retour de l’idéologie, la tentation du populisme, et surtout le piège du nationalisme entretenu par la poussée révisionniste au Japon.

Economie : le « best follower » du XXe siècle peut-il devenir un « leader » au XXIe ?

Du dirigisme d’état à l’ultra-capitalisme, le pays est passé d’un extrême à l’autre sans réformer ses principaux freins structurels : son système éducatif hyper-compétitif forme des machines à concours, mais broie les innovateurs et les créatifs qui changent les règles du jeu ; ses chaebol sont incapables de partager la valeur ou de fonctionner dans un écosystème ouvert, asséchant le potentiel des PME et des start-ups, et le dialogue social est au point mort (à l’instar de la France, la Corée s’est bloquée en achetant sa paix sociale auprès des syndicats). Par ailleurs, tout en multipliant les accords de libre échange à travers le monde, le pays sait se montrer très dissuasif dès qu’un leader étranger veut réussir dans les services : ainsi, après Walmart et Carrefour, c’est au tour de Tesco de quitter un marché de la distribution dominé par les chaebol.

La vieille campagne « we try harder » d’Avis face à Hertz est un cas d’école marketing où le numéro deux se dépasse pour devenir numéro un, mais une fois parvenu à ses fins peine à assumer le rôle de leader. Pour la Corée, qui a bâti son succès en faisant toujours mieux que les autres, le plus dur est maintenant de tracer le chemin. Si elle y parvient avec brio sur certains marchés comme les cosmétiques, elle bute sur d’autres, à l’instar d’un Samsung en difficulté dès qu’il s’agit de réussir au-delà du hardware, dans le software et les plateformes de services internationales, là où un Apple a depuis longtemps fait ses preuves avec iTunes puis iOS. Le pays ne donne pas toujours l’impression d’exploiter au mieux sa formidable fenêtre de tir vis-à-vis de la Chine, qui le prend en modèle tout en rattrapant son retard technologique.

Si la Corée est moins exposée aux spéculateurs depuis qu’elle repose sur des réserves record de devises, sa dépendance à l’export persiste, ses classes moyennes reculent, sa croissance ralentit, et ses politiques de relance à court terme fragilisent encore l’édifice : pour le logement, le maintien de l’activité du secteur passe avant le bon sens urbanistique et les besoins à long terme, et pour la consommation des ménages, le niveau d’endettement rapporté au PIB est le plus élevé au sein de l’OCDE.

Et avec leur taux de natalité au plus bas, certains Coréens redoutent une « décennie perdue » à la Japonaise. Même leur légendaire capacité à rebondir semble émoussée, comme en témoigne l’interminable marasme suivant la tragédie du ferry Sewol.

Pour faire face aux défis du nouveau millénaire, le modèle coréen doit évoluer, et de préférence en évitant de nouvelles crises. Or enfin, le vent du changement et de l’innovation commence – timidement – à souffler. Les meilleurs élèves ne suivent plus la filière royale du moment (ingénieur, droit…) comme par le passé, mais se constituent leur propre programme à la carte en piochant dans les différentes facultés de leur université. Et à leur sortie tous ne se précipitent plus sur les carrières garanties au sein des grands groupes, mais certains préfèrent risquer une expérience en start-up. L’arrivée de Google Campus et des Venture Capitalists étrangers a certes contribué à gonfler une nouvelle bulle des start-ups, mais aussi ouvert de nouveaux horizons aux entrepreneurs dans un marché verrouillé par les chaebol.

Société : les Coréens peuvent-ils redécouvrir le bonheur du vivre ensemble à l’heure de la diversité ?

Aujourd’hui, sortir du système ou accepter l’échec n’est donc plus un tabou. Un peu comme après la crise Asiatique de 1997, qui avait sonné comme un réveil après un siècle marqué par l’occupation, la guerre civile, et les sacrifices du développement. Soudain, la vie ne pouvait plus se résumer à lutter pour survivre ou gagner plus, et la Corée commença à s’équiper pour donner enfin toute leur place à la vie de famille, aux loisirs, et à la culture. Rapidement, Séoul est devenue cette ville plus ouverte à ses citoyens et au monde, cette destination touristique prisée.

Mais les infrastructures ne suffisent pas pour apporter des réponses aux challenges d’aujourd’hui et de demain. Comment prétendre faire face aux chocs démographiques si l’on ne parvient pas à en finir avec ces taux de suicide records, ce chômage des jeunes et cette marginalisation des enfants mixtes ? Si on laisse couler trois cent enfants, ou un teenager rejoindre ISIS ?

L’humain revient au cœur de la cité, et la priorité devient le mieux vivre ensemble dans le cadre de vie actuel : au lieu de redévelopper en bloc un quartier entier, on implique la population dans des micro-projets de regénération urbaine, et au lieu de se contenter d’ajouter des bouées sur le pont des suicidés, on cherche à renouer le dialogue entre générations. La Corée investit massivement en ressources humaines et en pédagogie pour se préparer au boom démographique de ses familles multiculturelles, et pour que la communauté donne le meilleur de cette diversité.

Cela ne peut se faire du jour au lendemain dans un pays qui peine déjà à promouvoir sa diversité culturelle au-delà des extrêmes (musique traditionnelle vs K-pop par exemple), mais la volonté politique est bien là, et partagée par les deux bords.

La Corée n’est ainsi ni en plein boom ni au bord du déclin, mais en phase de transition entre un modèle en bout de course et des dynamiques nouvelles, plus agiles. Elle peut y arriver plus vite que ses voisins, et sa petite taille constitue autant un atout qu’un handicap. Elle pourra toujours compter sur sa formidable capacité à évoluer, digérer, essayer, customiser, « bibimiser », comme sur l’intensité qu’elle donne à tout ce qu’elle tente, pour le pire comme pour le meilleur.

A propos de l'auteur
Stéphane Mot
Auteur et concepteur né à Paris et basé à Séoul. Observateur de la société coréenne depuis un quart de siècle, cet expert en stratégie et innovation a survécu à trois start-ups avant de participer à la création de Cegetel et de piloter la veille stratégique de SFR. Fondateur de nombreux blogs dont SeoulVillage.com, il est également auteur de fictions et passionné d'urbanisme.